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Le messianisme politico-religieux
Guy Côté

 

 

 

Les utopies politico-religieuses à caractère messianique sont porteuses d’une espérance fondamentale, celle d’un renouvellement du monde dans le sens du bonheur humain, de la justice et de la paix. Elles ont pourtant donné lieu à toutes sortes de violences au nom d’un ordre nouveau à instaurer – de gré ou de force.

La tradition messianique

Ancrée dans la foi juive, la tradition messianique réfère à la croyance en la venue d’un messie rédempteur (de l’hébreu mâchiah, celui qui a reçu l’onction de Dieu) qui mettra fin à l’état présent du monde et le restaurera selon les intentions du Créateur. Le messianisme a bourgeonné dans toutes les directions et sous des formes multiples au cours des siècles, notamment dans le christianisme et l’islam, à partir de la proclamation du Royaume de Dieu par Jésus ou de l’attente du Mahdi dans l’islam.

Lorsqu’il s’est fondu à des luttes politiques, le messianisme a pu recourir à différentes formes de violence, guerrière ou idéologique. On peut citer en exemples la dernière révolte des juifs contre l’empire romain menée par Siméon Bar Kokhba (130-135), la guerre des paysans avec à sa tête le luthérien dissident Thomas Münzer (1525), l’entreprise missionnaire de christianisation universelle – parfois forcée – associée à la colonisation, les branches radicales du sionisme, ou encore l’islamisme conquérant d’Al Qaïda. Des teintes messianiques ont aussi coloré à divers degrés, dans une veine généralement non-violente, la théologie de la libération et des mouvements sociaux travaillant à la construction d’un « autre monde possible ».

Depuis le siècle dernier, le messianisme a été étudié en sciences humaines dans ses diverses manifestations, y compris sociopolitiques. Le sociologue Henri Desroches en propose la définition suivante : « Au sens historico-sociologique, le messianisme représente le fonds commun des doctrines qui promettent le bonheur parfait sur terre, sous la direction d’une personne, d’un peuple, d’un parti, de mouvements collectifs, au sein desquels les réformes tant ecclésiastiques que politiques, économiques ou sociales sont présentées sous la forme de valeurs ou de normes absolutisées parce qu’identifiées à un “nouveau règne” qui doit remplacer un ordre du monde jugé insatisfaisant » (« Messianisme », Encyclopédie Universalis). 

Le messianisme américain

Parmi les différents phénomènes contemporains de messianisme politico-religieux, la politique étrangère américaine fait figure de cas d’espèce. Elle s’inscrit dans le cadre du mythe fondateur de la nation étatsunienne, soit l’utopie des premiers colons protestants qui était de mettre en place un mode de gouvernement « idéal, pur et parfait » dans un « nouveau monde ». Cette Terre promise était dégagée des dépravations qui minaient, aux yeux de ces « pères pèlerins », les sociétés de la vieille Europe du XVIIe siècle.

Cette construction idéologique s’est perpétuée tout au long de l’histoire des États-Unis. Elle se reflète, par exemple, dans la croyance d’un Thomas Woodrow Wilson, président de 1913 à 1921, selon laquelle « L’Amérique est la seule nation idéale dans le monde […] L’Amérique a eu l’infini privilège de respecter sa destinée et de sauver le monde […] Nous sommes venus pour racheter le monde en lui donnant liberté et justice [1] » Les discours de George W. Bush en matière de politique étrangère utilisent une argumentation semblable : les États-Unis sont une nation élue par le Créateur, investie d’une mission de libération, et ils doivent la remplir en prenant la tête du camp du Bien contre l’Axe du Mal. Cette mission politico-religieuse se concrétise dans la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis adoptée en septembre 2002. « Si on n’est pas avec nous, on est contre nous », déclarait George W. Bush après le 11 septembre 2001. Il faut rejoindre l’Axe du Bien pour connaître le bonheur du « nouveau monde » : la démocratie à l’américaine, le mode de vie américain, le capitalisme américain, dont est attendu le « salut » pour le monde entier. Puisque Dieu est présent à ses côtés, puisqu’elle parle en son nom, la nation étatsunienne peut tenir la place du Messie. Aucun peuple ne doit être tenu à l’écart de la liberté, du droit et de la démocratie. C’est pourquoi tout État récalcitrant doit être combattu et le Bien imposé par la guerre s’il le faut. Le chef politique qui entreprend une telle croisade se présente tout naturellement comme investi d’une mission prophétique.

Cette vision a trouvé un écho dans le manifeste signé par la soixantaine d’intellectuels américains – Statement from American Scholars Supporting the U.S. Government’s War on Terrorism, février 2002 – qui ont appuyé le gouvernement dans sa guerre au terrorisme, en précisant qu’ils se prononçaient au nom des valeurs universelles portées par les États-Unis. Et encore sous le président Obama, même si le ton a changé, l’incapacité de tirer les leçons de la guerre en Irak et la poursuite de l’escalade de la guerre en Afghanistan montrent que « les milieux politiques, ainsi que les décideurs économiques, les centres de réflexion et les médias grand public, continuent à fonctionner avec la même vision du rôle des États-Unis dans le monde [2] ».

L’imposture d’une telle vision saute aux yeux dès qu’on examine les objectifs réels de la politique étrangère américaine. En fait, au nom de leur « mission providentielle », les États-Unis s’arrogent le droit d’intervenir dans toutes les régions de la planète où ils estiment que leurs intérêts sont menacés : il faut avant tout empêcher la Chine de les supplanter comme puissance capitaliste dominante, protéger l’accès aux ressources pétrolières, contrôler la montée des régimes de gauche en Amérique Latine, encercler la Russie par l’addition de nouveaux membres à l’OTAN. La lutte contre le terrorisme sert de prétexte d’autant plus vendable qu’elle s’en prend à un réel danger.

Ni les analyses critiques, ni les conséquences négatives, ni les bévues, ni les incohérences d’une telle politique ne peuvent ébranler, dans l’opinion publique américaine, l’attraction du mythe fondateur : la « Destinée manifeste [3] » des États-Unis comme instrument de la Providence.

L’appel à l’Absolu

La violence messianique s’alimente de la certitude de correspondre aux exigences d’un absolu, connues en toute certitude. Mais de quel absolu s’agit-il? Et de quelle certitude? Est absolu ce qui échappe à la limite et à la relativité, et qui ne peut donc être identifié à quelque cause particulière que ce soit. Tout pouvoir qui s’auto-légitime sur la base d’un absolu – qu’il s’agisse du bien, de la vérité, de la nation, de la religion ou de la prospérité – instrumentalise à son profit circonstanciel ce qui appartient par définition à l’au-delà du provisoire. C’est la racine du totalitarisme.

Il y a là un travestissement de l’absolu que les religions nomment Dieu, une idolâtrie qui conduit à brimer la liberté et à compromettre le vivre-ensemble. Les religions ont elles-mêmes souvent cédé à ce penchant en revendiquant une soumission aveugle au nom d’une autorité de droit divin.

Parce qu’il se situe dans une irréductible altérité, l’absolu maintient en marche vers un accomplissement jamais parfaitement connu ni atteint. Toute réalité considérée comme absolue déborde en effet la perception qu’on peut en avoir à travers des médiations plus ou moins transparentes. Dans des situations le moindrement complexes, comme des conflits de droit, qui peut prétendre définir avec assurance les implications de la justice ou de la liberté? Croyants et incroyants peuvent-ils démontrer hors de tout doute le bien-fondé de leur option? Les chrétiens détiennent-ils toute la vérité sur le Christ? Il n’est pas nécessaire de verser dans le relativisme pour s’obliger à une certaine modestie dans l’invocation de l’absolu.

Dès les origines, la foi chrétienne a métamorphosé la conception religieuse de l’absolu. Le Dieu de Jésus est celui qui s’est dépouillé de sa majesté céleste, s’est fait proche des humains et habite parmi eux. Plutôt que d’exiger une soumission aveugle, il invite à une confiance filiale. La foi est accueil d’un don parfaitement gratuit, qui échappe à toute mainmise et qui appelle comme réponse la fidélité plutôt que la servitude, la générosité et non la domination. Elle se vérifie dans une vie nouvelle inscrite dans des rapports humains radicalement transformés, où une certaine relation aux pauvres et aux souffrants devient le premier critère d’une authentique correspondance à « l’Absolu » : « Chaque fois que vous avez agi de la sorte avec le plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 40). N’y a-t-il pas là de quoi faire rougir de honte tout pouvoir qui prétend légitimer quelque violence que ce soit au nom d’intérêts décrétés absolus? Surtout s’il se réclame pour cela de la foi chrétienne?

En somme, qu’est-ce qui peut maintenir la construction d’un monde nouveau sur la voie de la non-violence? Ne serait-ce pas le consentement à travailler au quotidien dans l’humilité et la fragilité de notre condition humaine?

 


 

[1]  Cité par Bernard Vincent, La Destinée Manifeste, Paris, Messène, 1999.

[2]  Marie-Christine Bonzom, « La fin d’une guerre sans fin? », Le Devoir, 28-29 août 2010.

[3]  Idéologie née au XIXe siècle selon laquelle les États-Unis sont élus par Dieu pour répandre la démocratie dans le monde.

 

Revue Relations, no 744, novembre 2010
Dossier « Violence et religion »

L’auteur, théologien, est membre du Groupe de théologie contextuelle du Québec.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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