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À propos du document de la CRC aux évêques :
du moraliste à la sage-femme

Guy Paiement


 

Les premiers commentaires portant sur le document de la Conférence religieuse canadienne (CRC) adressé aux évêques ont porté exclusivement sur les revendications concernant les questions relatives à la sexualité. Ce qui, pour être pertinent, n'en est pas moins un peu court.

Pour sa part, un évêque a avoué son incompréhension du document et s'est même interrogé sur sa représentativité, ce qui est symptomatique de la difficulté d'entendre une parole qui dérange.

Or, le document va beaucoup plus loin que de rappeler les raidissements romains concernant l'égalité des femmes ou le mariage des prêtres. Il constitue un effort courageux pour prendre acte de la situation globale de l'Église dans la société et proposer des changements majeurs dans les orientations d'ensemble.

Deux mots d'histoire

Pour bien situer l'originalité de ce document qui représente le point de vue des dirigeants des quelque 230 communautés religieuses du Canada, dont 75 pour cent se trouvent au Québec, il convient de rappeler la redéfinition des tâches qui a résulté de la mise en place des différentes réformes apportées par la Révolution tranquille.

De façon un peu trop simpliste, les responsables ecclésiaux ont rapidement laissé l'État s'occuper seul ou presque du social, de l'économique et du politique, pour se confiner à des tâches plus «spirituelles» comme la réforme de la liturgie et de l'enseignement catéchistique. Ce faisant, ils se sont coupés rapidement de tous ceux et celles qui ne profitaient pas des transformations collectives en cours.

Ils ont aussi accrédité une conception du spirituel qui se restreignait à la sphère religieuse, au lieu de voir en lui la sève qui animait des milliers de citoyens et de citoyennes dans toutes les sphères de la société.

Ajoutons que, depuis trente ans, les multiples mémoires pour réformer les structures de l'institution se sont retrouvés sur des tablettes, pendant que les nominations romaines allaient constamment dans le sens d'une restauration de l'ancien univers symbolique.

Le retour du refoulé

Le document de la CRC témoigne précisément de ce cul-de-sac dans lequel s'est engagée l'institution officielle. Non seulement il remet sur la table ce qui n'a pas eu lieu, mais il propose surtout de renouer les liens qui ont été brisés ou qui se sont effilochés au cours des ans. D'où une insistance de fond pour que l'institution ecclésiale retrouve son enracinement dans le milieu, en particulier avec les hommes et les femmes qui souffrent des mirages de la société de consommation et qui cherchent autre chose.

D'où aussi l'urgence de laisser dans le placard l'attitude de propriétaire du sacré pour reprendre le bâton du voyageur, proposant de chercher ensemble le sens de notre itinéraire humain, convaincu que le souffle de Dieu est déjà à l'oeuvre et n'appartient à personne.

Si on voulait une image de ce nouveau rôle, c'est celle de la sage-femme qu'il faudrait évoquer et non plus celle du professeur de morale crispé.

Le document donne beaucoup d'exemples concrets qui montrent à quel point ce changement de modèle aurait des répercussions dans tous les domaines de l'activité ecclésiale. Il le fait en citant des expériences en cours qui témoignent d'une recherche propre à un certain enracinement historique de la foi chrétienne dans notre culture.

Mais il insiste, avec raison, sur deux conditions fondamentales qui rendront possibles leur vitalité et leur développement. La première, c'est la conviction qu'il faut respecter l'expérience et le discernement des croyantes et des croyants et que des lieux de débat sont indispensables pour leur donner corps. Ils sont actuellement raréfiés, alors que la participation publique aux décisions s'impose de plus en plus dans nos sociétés et façonne notre sensibilité.

La seconde, c'est le rappel que l'Église du Québec ou du Canada ne sont pas de simples succursales d'un Wal-Mart romain et que les responsables d'ici devraient avoir le courage de se tenir debout devant les officines romaines.

Il y a là deux conditions pour redonner sans doute de la crédibilité aux responsables. Mais on peut y voir d'abord une exigence proprement théologique si, du moins, on croit incontournable d'être attentif à «ce que l'Esprit dit aux Églises».

Une parole ouverte

Rarement aura-t-on vu, au Québec, une interpellation aussi radicale que celle-là, venant d'un milieu pourtant avancé en âge, mais nourri par un sentiment d'urgence qui invite à relativiser les problèmes d'intendance pour reprendre le chemin avec les gens. Il faut saluer cette audace des religieuses et des religieux et la laisser nous «travailler» quelque temps avant de la réduire à du déjà connu. Elle a pour nous une saveur d'évangile et des complicités certaines avec tous ceux et celles qui croient qu'un «autre monde est possible» dès ici-bas et qu'il nous appartient, comme membres de cette caravane humaine, de chercher avec tous les autres de meilleures façons de vivre ensemble et d'avancer.

Cette parole libre sera-t-elle entendue par les responsables qui s'en vont à Rome ? Chose certaine, elle rejoint plusieurs des préoccupations de ces centaines de croyantes et de croyantes qui, depuis près de 15 ans, se retrouvent au sein des Journées sociales du Québec.

 

(Guy Paiement est le président des Journées sociales du Québec)

 

Le Devoir, lundi le 13 mars 2006

 

 

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