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Hans Küng : Une autre mémoire de l’Église
Entretien avec Jérôme Anciberro de Témoignage Chrétien

 

 

 

Protagoniste éminent de l’aventure théologique du XXe siècle, le théologien catholique Hans Küng continue ses travaux dans un XXIe siècle déjà bien avancé. En parallèle de ses activités théologiques et philosophiques, il a entrepris depuis une dizaine d’années d’écrire ses mémoires. Ceux-ci sont en passe de devenir un document exceptionnel, aussi bien pour sa propre histoire que pour celle de son Église. Rencontre à l’occasion de la parution en français du deuxième tome d’un ouvrage foisonnant.

Témoignage Chrétien : Le deuxième volume de vos mémoires s'achève en 1980. À l'époque, Rome venait tout juste de vous retirer l'autorisation d'enseigner la théologie catholique. Il vous reste donc au moins trois décennies à couvrir. Avez-vous un nouveau tome en chantier?

Hans Küng : Je suis en train d'écrire le troisième volume de mes mémoires. Ma vie est devenue encore plus riche à partir du moment où la hiérarchie catholique m'a signifié qu'elle me retirait ma mission canonique d'enseignement. En y repensant, je crois que cela a été une libération. Pas sur le moment, bien sûr. La bataille a été rude et les souffrances bien réelles. Mais ensuite, je me suis  rendu compte que l'essentiel était sauf et que je pouvais continuer à travailler correctement : une chaire à l'université d'État de Tübingen, un institut d'études œcuméniques, d'excellents collaborateurs, la possibilité d'enseigner en dehors de la faculté de théologie catholique. Et en plus, je n'étais plus obligé de participer à certaines réunions administratives ni de faire passer des examens...

Les trois tomes réunis dépasseront sans doute les 2000 pages. N'est-ce pas un peu long pour les mémoires d'un seul homme?

Mon intention n'est pas de me limiter à raconter ma vie. Je suis un témoin privilégié de l'histoire de la théologie catholique et œcuménique du XXe siècle. J'ai participé à beaucoup de choses, au dernier concile, bien sûr, mais pas seulement. Par exemple, la mise en parallèle de ma carrière avec celle de Joseph Ratzinger, qui est de la même génération que moi et qui a été mon collègue à l'université de Tübingen, est sans aucun doute instructive pour qui cherche à comprendre l'évolution récente de l'Église catholique. Je cherche communiquer au plus grand nombre une histoire que l'on ne trouvera pas forcément dans les livres des théologiens et des historiens de cour. Je m'attache en particulier à montrer comment les choses fonctionnent en coulisses.

On vous présente généralement comme un théologien contestataire et un moderniste radical. Cette image vous convient-elle?

Pas du tout. Je n'ai rien d'un contestataire et je n'ai jamais cherché la confrontation. Ce n'est pas dans mon tempérament. Je me considère comme un représentant du juste milieu, tout en mettant bien sûr l'accent sur la réforme. Pour être plus précis encore: je ne suis « à gauche » ni en politique, ni dans l'Église. À l'époque du pape Jean XXIII, je faisais partie d'un mouvement de renouveau théologique qui incarnait les aspirations d'une majorité des théologiens et des responsables d'Église, y compris joseph Ratzinger. Je me suis contenté de poursuivre ma vie et mes travaux de manière conséquente avec ces aspirations. Mais la Curie, elle, n'a jamais réellement accepté le renouveau conciliaire, lequel menaçait son pouvoir. Elle a essayé de garder le contrôle. Et elle a réussi, en tout cas en ce qui concerne l'appareil ecclésial proprement dit qui a été mis au pas. Je ne suis quant à moi qu'un théologien catholique ordinaire qui a fait son boulot, en dépit des pressions d'un appareil romain objectivement réactionnaire dans son  fonctionnement. Je n'apparais comme contestataire aux yeux de cet ap pareil que parce que je n'ai jamais voulu écrire ou dire quelque chose que je ne croyais pas. Mais si l'on tient absolument à me faire dire que je fais partie d'une opposition, c'est d'une « opposition loyale à Sa Sainteté », pour reprendre la fameuse expression britannique: Her Majesty's Loyal Opposition...

Pensez-vous vraiment que le contrôle de la Curie sur le fonctionnement ecclésial soit aussi strict que cela?

Le contrôle sur les évêques est absolu. Même ceux qui, en privé, avouent penser les mêmes choses que moi, par exemple sur le célibat des prêtres, l'ordination des femmes ou l'œcuménisme réel, se taisent en public. Vous autres journalistes le savez bien... Les évêques ont peur de perdre leur place et ceux qui veulent devenir évêque ont peur de perdre leurs chances. C'est humain. Ce qui est triste, c'est qu'en se taisant ou en se contentant de répéter ce qu'on leur dit de dire, leur parole a perdu en influence dans la société. Qui se soucie de ce que raconte un évêque aujourd'hui? Dans certains pays, par exemple en France, plus personne ne les écoute. La presse ne répercute leurs discours qu'à titre de curiosité. Je vous rappelle qu'au premier Concile du Vatican (1870), l'épiscopat français était parti pour protester contre la formulation du dogme de l'infaillibilité. Au second concile du Vatican, les Français étaient en pointe du renouveau... En théologie, le contrôle romain est moins direct, mais si un théologien catholique prétend travailler librement sur certains thèmes, il se fera très vite recadrer. Il y a quarante ans, la situation était bien meilleure. Même si elles étaient vives, de vraies discussions argumentées et rationnelles pouvaient avoir lieu publiquement au sein même de l'institution.

Le fait d'avoir cette étiquette de contestataire n'est-il pas un obstacle à ce que vos travaux trouvent un écho dans le milieu catholique?

En France, peut-être. Mais dans la plupart des pays occidentaux, mes livres trouvent largement leur public. Et je suppose qu'il y a malgré tout quelques catholiques parmi mes lecteurs... Il se trouve que je suis présent dans le débat. Je constate qu'il suffit que je publie un article dans un grand quotidien pour que les milieux catholiques conservateurs se mettent à fulminer et que les autorités romaines se sentent obligées de réagir. C'est comme ça. Mais il faut rassurer vos lecteurs : je ne passe pas mon temps à critiquer mon Église.Je l'ai souvent répété : « Critique de l'Église », ce n'est pas un métier. Je suis théologien catholique et mes travaux sont disponibles pour qui veut se donner la peine de les lire. Je vais vous avouer quelque chose: en ce moment, je m'intéresse beaucoup plus aux questions de l'éthique planétaire qu'à l'éthique sexuelle prônée par le pape...

À l'occasion du décès du théologien flamand Edward Schillebeeckx, l’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, a publié un article expliquant que la théologie de Schillebeeckx, trop attachée aux problématiques du « court XXe siècle », était aujourd'hui dépassée. Ce type d'argument est souvent mis en avant dans les milieux catholiques pour remettre en cause les thèses de théologiens dits modernistes. Le monde a changé depuis les années 1970. L'urgence théologique et pastorale serait ailleurs : dans l'évangélisation, la valorisation d'un patrimoine spirituel menacé par le relativisme des valeurs, etc.

Vous savez, au Moyen-Âge, il y a aussi eu des gens qui ont chassé des théologiens un peu trop modernes des universités et qui ont sincèrement pensé avoir réglé le problème. Qui tient ce type de discours aujourd'hui? Un certain genre de catholiques qui tiennent le pouvoir dans l'institution. Mais regardons autour de nous: que représentent‑ils par rapport au monde? Pas grand‑chose. Pour moi, c'est une preuve de plus de l'isolement d'un certain milieu catholique, en particulier ecclésiastique, qui n'a toujours pas compris que certains changements sociétaux et culturels du XXe siècle étaient irréversibles et que cela obligeait à repenser la manière d'annoncer l'Évangile et donc de le vivre dans l'institution elle-même. Les milieux romains et ceux qui s'y rattachent en sont restés à ce qu'on peut appeler le paradigme médiéval du christianisme, celui de la réforme grégorienne du Xle siècle, marqué par un centralisme romain auparavant inconnu. Mais il y a d'autres paradigmes possibles : le paradigme judéo-chrétien des premiers temps de l'Église, le paradigme œcuménique hellénistique du temps des Pères de l'Église, le paradigme de la Réforme, celui des Lumières, et enfin celui de la post-modernité. Ne raisonner qu'à partir d'un seul de ces paradigmes, c'est choisir l'enfermement.

Des mouvements qui travaillent sur l’évangélisation et se revendiquent d'une certaine modernité tout en ayant un positionnement acritique vis-à-vis de l'institution semblent pourtant connaître un réel écho.

Du succès auprès de qui? Franchement, vous avez l'impression d'assister à une vague d'évangélisation dans nos sociétés? Je n'ai rien contre ces mouvements d'évangélisation, y compris charismatiques. Il y a beaucoup de gens très sérieux parmi eux. J’ai moi-même été à l'origine du passage sur les charismes dans la constitution sur l'Église de Vatican II. Par principe, je les soutiens. Mais s'ils négligent la réforme de l'Église, ils sont condamnés à rester entre eux. Leurs jeunes peuvent bien crier « Benedetto, Benedetto » sur le passage de la papa-mobile aux JMJ, cela ne changera pas grand-chose au problème.

Comment jugez-vous la critique portée par Benoît XVI contre le relativisme des valeurs dans nos sociétés?

Je partage une grande partie de sa critique sur les dangers du libertinisme moral, du relativisme des valeurs, du consumérisme et du matérialisme. Mais je ne vois vraiment pas en quoi l'absolutisme romain peut faire contrepoids à ces problèmes de fond et de quelle manière l'interdiction de prendre la pilule, la condamnation de tous les types d'avortement, du mariage des prêtres, de l'ordination des femmes ou de l'eucharistie commune avec les autres chrétiens pourrait améliorer la situation et inciter les gens à se tourner vers l'Évangile.

Tenir le cap sur certains de ces sujets peut être une forme de résistance spirituelle. Et le catholicisme repose aussi en grande partie sur une Tradition qu'il ne peut pas abandonner sous prétexte qu'il lui faudrait s'adapter à tout prix à l'air du temps.

De quelle Tradition parlez-vous ? Le célibat ecclésiastique, pour ne prendre que cet exemple emblématique, est un produit du Xle siècle et de la réforme grégorienne, tout comme le cléricalisme forcé et le papocentrisme. Cette Église-là n'existait pas au premier millénaire, elle ne s'est imposée qu'après. Il suffit d'étudier un peu l'histoire de l'Église pour s'en rendre compte. En fait, tout le monde le sait, mais on continue de faire comme si de rien n'était. Encore une fois, on ne peut pas faire du paradigme médiéval romain la source ultime de la tradition catholique. Ce n'est pas sérieux. Il faut savoir distinguer les idées reçues et la Tradition. Le père Congar m'a appris cela en me conseillant de bien étudier le XIe siècle pour comprendre les causes de certains blocages dans l'Église. En ce qui me concerne, il me semble avoir pris en compte dans mes travaux l'ensemble de la tradition de l'Église.

Vous considérez que de nombreux sujets controversés dans l'Église catholique sont réglés d'un point de vue intellectuel C'est, vous venez de le rappeler, le cas de la question de l’infaillibilité : vous estimez ce dogme rationnellement injustifiable. Le débat n'aurait donc plus lieu d'être sur le plan intellectuel, mais uniquement sur le plan du pouvoir dans l'Église. Vous touchez là un point extrêmement sensible: on va vous répliquer que vos intentions ne sont pas pures et que vous confondez le plan spirituel et le plan politique...

Ceux qui ont le pouvoir expliquent toujours que ce n'est pas une question de pouvoir. Dans l'Église catholique, on nous répète que tout le monde participe : les laïcs, les femmes... On nous dit que les évêques et les cardinaux ne sont que « d'humbles serviteurs dans la vigne du Seigneur ». Intellectuellement et spirituellement, c'est très beau. Mais dans les faits, ces gens sont évidemment les seigneurs. On n'utilise pas l'expression « Monseigneur » pour rien. Vous trouvez que cela sonne de manière biblique, « Monseigneur »? Une fois de plus, c'est médiéval. L'argument du service n'est pas un argument honnête. Ce n'est qu'une tactique d'évitement de la discussion.

 

 

Extraits :  VÉrité et pouvoir
(Mémoires II, Une vérité contestée)

Qu'est-ce qu'être chrétien?

Dans l'extrait ci-dessous, Hans Küng, qui vient d'évoquer ses recherches pour ce qui deviendra son livre Être chrétien (1974), tente de définir la spécificité chrétienne (p. 414-415).

« Quelle est la caractéristique essentielle du christianisme? Pour résumer à l'extrême la chose, je dirais que c'est Jésus-Christ lui-même. Il est l'incarnation vivante et décisive, sa cause, sa vraie mesure. Il incarne une façon entièrement nouvelle de vivre, un nouveau style de vie. Il nous propose, à nous, hommes modernes, une façon de voir les choses et un modèle de pratique uniques, même si nous pouvons évidemment l'appliquer de façons très diverses. Par toute sa personne, il est invitation, appel, provocation. Il demande à tous, individus et sociétés, de se réorienter concrètement, de changer d'attitude en découvrant de nouvelles motivations, de nouvelles dispositions, un nouvel horizon de sens et une nouvelle destinée.

Qui donc est chrétien? Ce n'est pas simplement l'homme qui mène correctement sa vie sociale ou même religieuse. Il faut certes lier intériorité chrétienne et ouverture au monde; mais le non-chrétien peut lui aussi être humain, social et authentiquement religieux. Est chrétien celui qui cherche à vivre son humanité, ses relations sociales et sa vie religieuse à partir du Christ, selon son esprit, selon sa mesure, ni plus ni moins. »

Qu'est-ce qu'être catholique?

Reprenant une expression popularisée par le philosophe des sciences Thomas S. Kuhn, Hans Küng évoque ici les « paradigmes » du christianisme, c'est-à-dire les différents modèles de pensée globale qui ont pu structurer la vision chrétienne du monde (p. 232-233).

« Que veut dire pour moi "catholique ", " théologien catholique "? Si on part de la notion originelle, peut se dire théologien catholique celui qui, dans sa théologie, se sent redevable devant les "catholiques", autrement dit devant toute l'Église, l'Église totale, universelle. On doit comprendre cela dans une double dimension : celle du lien spirituel avec l'Église de toutes les époques, et celle du lien avec l'Église de toutes les nations et de tous les continents.

Donc la catholicité dans le temps, avec l'intérêt que cela comporte pour la continuité de la foi chrétienne, mais aussi la catholicité dans l'espace : une universalité qui englobe les divers groupes de croyants chrétiens.

Je dois insister sur ce point : la catholicité dans le temps et l'espace ne peut admettre que l'on omette les judéo-chrétiens (paradigme I) comme l'ont fait les Pères grecs en absolutisant comme vérité intemporelle de la foi et de la raison le paradigme hellénistique (paradigme II), donc une synthèse de la foi et de la philosophie grecque, celle que défendait Ratzinger jeune, celle qu'il a reprise dans son discours de Ratisbonne (2006) ainsi que dans son livre sur Jésus (2007). [...] La catholicité dans l'espace et dans le temps ne peut non plus consentir à ce qu'on déclare de fait non-chrétien le paradigme médiéval romain (paradigme III) comme les pro testants le font trop souvent, ni, inversement, à ce que, du haut de sa chaire catholique romaine on déclare que la Réforme (paradigme IV) et les Lumières (paradigme V) sont responsables de la "déshellénisation" et du déclin progressif de l'Occident chrétien, de la relativisation moderne des valeurs et d'un pluralisme délitant. Un catholicisme aussi restreint à sa forme hellénistico-romaine est incapable d'entrer en dialogue avec la philosophie actuelle, avec les sciences de la nature ou avec notre conception de la démocratie, avec la pensée moderne en général. Il barre toute entente œcuménique. Il s'oppose à toute véritable inculturation du christianisme en empêchant la formulation du message chrétien dans le cadre d'une pensée indienne, chinoise ou africaine.

C'est dans ce sens de la continuité et de l'universalité de la foi chrétienne que j'entends être théologien catholique. En comprenant ainsi les choses, un théologien de dénomination protestante ou évangélique ne pourrait-il aussi être catholique? Parfaitement! Et je voudrais ici donner à penser à Joseph Ratzinger : la véritable catholicité n'est pas possession toute naturelle d'un héritage légué aux catholiques. Cette catholicité devient catholicisme, autrement dit idéologie, dès lors que l'on admet "la réalité catholique, telle qu'elle est devenue", avec toutes ses proliférations et toutes les déformations de la piété, de la théologie et de sa constitution ecclésiastique, au lieu de la juger sur un seul critère. Et pour Ratzinger aussi, ce critère ne peut pas être autre que le message chrétien originel, l'Évangile de Jésus-Christ. Celui qui entend être théologien catholique doit être de mentalité évangélique, tout comme inversement le théologien évangélique au vrai sens du terme doit être théologien catholique ouvert. En ce sens, catholiques aussi bien que protestants, nous pouvons être théologiens œcuméniques. Autrement dit, l’œcuménicité véritable est celle d'un "catholicisme évangélique" centré et ordonné sur la personne du Christ. »

Se soumettre humblement?

Le 5 juillet 1973, la Congrégation pour la doctrine de la foi publie la déclaration Mysterium Ecclesiae, qui attaque clairement (mais pas explicitement) certains points de la théologie de Hans Küng. Celui-ci médite sur les reproches qu'on lui fait sur son style de défense (p. 367-368).

« Quand un théologien ose se mettre sur la défensive, on se garde de poser la question de la vérité de ses propos : "A-t-il raison de dire ce qu'il dit ?", ni même celle du droit : "A-t-on raison de le mettre en procès?" On en fait une question de style : "Comment ose-t-il parler sur ce ton au président de la Conférence épiscopale?" Ce n'est pas pour moi quelque chose de neuf : au lieu de s'engager objectivement dans le débat, ce genre d'ecclésiastiques se plaignent toujours du ton et du style de leurs critiques, tandis qu'ils ne s'interrogent jamais sur ceux d'une hiérarchie qui parle sans cœur et d'une voix comminatoire, quasi-divine. Je sais évidemment très bien "le ton et le style" qu'on attend à Rome de la part de ceux qui tombent sous la critique curiale : humilité et obéissance. Julius Döpfner, mon collègue du Germanicum (à l'époque président de la Conférence épiscopale allemande et principal exécuteur des instructions romaines à l'égard de Küng, NDLR), a dû aussi souvent que moi lire de ces communiqués triomphants rapportant que tel ou tel auteur, que l'on a longtemps chicané et diffamé, s'est finalement « humblement soumis » : « Humiliter se subjecit. » Une victoire pour le magistère, même si par la suite l'histoire rend justice à celui qu'on a humilié. On ne peut que refuser aujourd'hui de telles formules de soumission discriminatoires et diffamatoires – on ne dispose d'ailleurs plus de la force de l'état pour les imposer. Mais l'autorité romaine attend toujours la capitulation publique du "déviant", avec des formes plus douces et des méthodes plus souples, c'est toujours de cela qu'il s'agit, aujourd'hui comme hier. On recourt encore au pouvoir au lieu de chercher la vérité. Bien sûr, disent les apologètes de ce système, on n'en est plus au style de l'Inquisition. Mais que signifie ce nouveau style, pour moi? Quand on me propose de venir à Rome pour un colloque, c'est uniquement en vue d'obtenir à la fin ce qu'on me demandait directement au début : signer humblement, capituler: Humiliter se subjecit. »

Et les traditionalistes?

Souvent présenté comme l'exact opposé des traditionalistes catholiques, Hans Küng se montre pourtant très mesuré à leur égard (p. 437-438).

« Je pris position sur Écône dans un article du journal britannique Times du 28 août 1975, sous le titre « Rome doit trouver un moyen pour mettre fin au conflit qui ne cesse de croître dans l'Église » et dans une longue interview dans la Neue Ziircher Zeitung du 3 octobre 1975. Je demande justice pour les traditionalistes et plaide pour un dépassement des polarisations dans l'Église catholique et pour une tolérance réciproque. Je regrette ce conflit à cause des personnes qui y sont impliquées. J'ai moi-même fait l'expérience de ce qu'il en coûte spirituellement d'avoir continuellement à supporter un traitement désobligeant de la part des autorités ecclésiastiques. Mais je dois en même temps protester vivement contre le parallélisme qu'on établit entre mon cas et celui de Mgr Lefebvre et d'Écône en marquant tout ce qui me différencie d'eux : je n'ai jamais contesté l'orthodoxie des autorités romaines et je n'ai jamais discrédité le concile en le qualifiant d'hérétique. Je n'ai jamais non plus fondé mon propre groupe ("progressiste") ni cherché à imposer de façon doctrinaire ma vision des choses, ma façon d'envisager la formation des prêtres ou ma conception des séminaires. Je me tiens à l'écart de toute tendance schismatique. Je ne vois vraiment pas pourquoi Mgr Lefebvre a dû constituer son propre groupe et créer son séminaire particulier. N'y a-t-il pas dans notre Église assez de séminaires et d'évêques conservateurs?

Je ne vois d'ailleurs pas non plus – ceci en direction de Rome – pourquoi, dans certaines circonstances, on ne devrait plus pouvoir célébrer la messe en latin. Nous l'avons déjà fait lors de nos rassemblements annuels de Concilium, entre théologiens de langues diverses, qui comprennent certes tous le latin. Je ne vois pas non plus pourquoi nous, catholiques, nous devrions empêcher de recevoir la communion dans la bouche, à la manière d'hier, au lieu de la prendre dans la main, selon une manière plus ancienne encore. Le sens du renouveau ne doit pas consister à vouloir tout régler de façon uniforme. Selon Augustin, « autant de liberté que possible, autant d'obligations que nécessaire, le tout dans l'amour ». Ou du moins dans la justice. »


Témoignage chrétien, 11 février 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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