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L’Eucharistie doit-elle procéder à des exclusions ?
Interview donnée par le Prof. Gotthold HASENHÜTTL


 


Gotthold Hasenhüttl (69 ans) est professeur émérite de théologie systématique à l’Université de la Sarre (Sarrebruck). Pour avoir invité, lors d’une Eucharistie célébrée pendant le Congrès eucharistique des Églises à Berlin, également des chrétiens non catholiques à la communion, il a été suspendu par le Dr Reinhard Marx, évêque de Trèves, de toutes ses fonctions ministérielles. Sabine Grittner s’est entretenue avec Gotthold Hasenhüttl.

 

IM (=Revue IMPRIMATUR) : Qui vous a incité à célébrer cet office religieux ? Un journal de Berlin vous qualifie de « provocateur agissant en douceur ». Avez-vous essentiellement voulu provoquer ?

Hasenhüttl : Lorsque le « Mouvement du Peuple de l’Église ‘Nous sommes Église’ » m’a demandé en décembre 2002 si j’accepterais de célébrer un office œcuménique avec eucharistie selon le rite catholique et avec communion ouverte à tous, j’ai aussitôt accepté. Une telle célébration n’est pour moi que le résultat pratique de 40 ans d’efforts en faveur de l’unité des Églises telle que j’en expose les fondements théoriques dans mon livre intitulé Une foi dépouillée de mythes publié récemment. C’est une honte pour le 1er Congrès œcuménique (après la Réforme qui remonte à 500 ans) que les Églises ne se soient pas officiellement lancé une invitation mutuelle au repas du Seigneur célébré en commun. Lors de cette Eucharistie avec communion ouverte à tous, il ne s’est pas agi d’une “provocation” ou d’une “manifestation politique dans l’Église”, comme cela a été reproché aux organisateurs. Inviter au repas du Seigneur tous ceux qui désireraient être en communion avec Jésus-Christ, c’est la mission donnée par le Christ. C’est une triste manipulation politique et une manifestation de pouvoir que d’abuser de l’Eucharistie comme moyen d’exclusion.

IM : Quelle atmosphère a régné pendant l’office ?

Hasenhüttl : Tous ceux qui ont participé à l’office ont été saisis de l’atmosphère qui y régnait. On pouvait sentir la joie dont tous étaient comblés lors de cette Eucharistie commune qui n’excluait personne et qui invitait bien plutôt chacun à une participation active. Pour moi qui étais le célébrant ce fut un événement que je n’oublierai jamais. Je dois aux plus de 2000 participants de nombreux encouragements sur mon cheminement religieux.

IM : Quels échos avez-vous recueilli aussitôt après l’office de la part des participants ainsi que d’observateurs ?

Hasenhüttl : Toutes les réactions des participants ont été particulièrement positives, voire enthousiastes. Comme on ne pouvait s’attendre à voir tant de chrétiens participer à cet office religieux en désirant recevoir la nourriture du Seigneur, la distribution de la communion a pris peut-être trop de temps. On aurait eu besoin d’un nombre de personnes encore plus grand pour y procéder.

IM : Pouvez-vous décrire les réaction de l’Église officielle ?

Hasenhüttl : Il aurait été souhaitable que l’Église catholique officielle accueille les offices religieux célébrés dans l’église de Gethsémani comme une voie menant effectivement à l’unité des Églises. Malheureusement elle s’est sentie menacée dans sa volonté de monopoliser le pouvoir et elle a réagi par le refus. L’argument selon lequel la cause de l’œcuménisme a pâti de cette démarche provient d’une attitude réactionnaire qui veut faire reculer l’histoire et qui ne laisse aucune chance à l’avenir.

IM : Y a-t-il, selon vous, des éléments qui nous séparent dans notre interprétation du repas ? Dans quelle mesure ces aspects éventuels de division  sont-ils liés au sens que l’Église catholique donne au ministère? Et puis : dans son Encyclique Ecclesia de eucharistia, le Pape note expressément que le prêtre «met sa bouche et sa voix à la disposition de Celui qui les a prononcées [il s’agit des paroles de l’Institution] dans la salle où s’est déroulée la Cène»?

Hasenhüttl : En 1959 déjà Karl Rahner a écrit qu’il n’y a pas de différence capitale dans l’interprétation donnée au repas du Seigneur par l’Église catholique et l’Église protestante. Les trois centres de recherches œcuméniques de Strasbourg, Tübingen et Bensheim ont, dans la perspective du 1er Congrès œcuménique des Églises, déclaré qu’une communauté réalisée dans le repas eucharistique est possible. C’est ce qu’explique Harding Meyer dans les mélanges pour le 70ème anniversaire du Cardinal Kasper (2003), en réclamant tout comme pour la doctrine de la justification (1999) une déclaration commune. Il est d’autant plus incompréhensible que Monseigneur Marx rabaisse, selon ce qui est rapporté, la Cène des Protestants au rang d’un «aimable partage de petits pains», et corrige et renforce son propos, en soupçonnant les protestants de ne pas croire à la présence du Christ sous les espèces du pain et du vin. Comme Bernhard Kroll, prêtre, n’était visiblement pas de cet avis mais comme il a reconnu la valeur d’une célébration  protestante en recevant la Cène, bien que la «succession apostolique» fasse défaut, il a été «mis en congé», ce qui revient en langage clair à une suspension de ses fonctions ministérielles.  Il doit se retirer dans un monastère (au Moyen Âge on nommait cela une «détention claustrale» [Klosterhaft]) pour y passer une «période de réflexion et de réorientation». Tant qu’il ne s’est pas remis au pas, il devra y rester pour mettre au clair les «questions essentielles». Et à cette fin on lui a donné des «accompagnateurs spirituels et théologiques». Le Cardinal Meisner dit avec raison : «Un régime totalitaire vit de rappels à l’ordre.» Elisabeth Raiser, Présidente du Congrès des Églises protestantes, caractérise les sanctions prises par Monseigneur Mixa comme un grave préjudice porté au respect dû à la Cène protestante. Malheureusement la situation est, à Trèves, assez semblable à celle de Eichstätt, puisqu’il est interdit à un prêtre de célébrer un office œcuménique (même sans qu’il y ait la Cène) de même qu’à un autre de prier dans le Canon non seulement pour l’évêque de Trèves, mais aussi pour Manfred Kock, Président du Conseil de l’Église évangélique d’Allemagne. L’évêque a, lors d’une messe jubilaire célébrée en septembre pour le Lycée diocésain Willi-Graf (à Sarrebruck), fait lui-même regrouper à part les élèves protestants, parce qu’il se refusait à leur distribuer l’Eucharistie.

IM : Quel sens donne-t-on là à l’Eucharistie, alors que Jésus-Christ a voulu être le pain pour le monde, s’est livré pour tous et alors que nous disons au cours de la messe : “Prenez et mangez-en tous” et “Prenez et buvez en tous”. Ces paroles vont-elles être accusées, par un tel comportement, d’être  mensongères?

Hasenhüttl : On lit des propos tout différents dans l’Encyclique Ecclesia de eucharistia! Nous ne devons avoir aucune réserve quand nous distribuons l’Eucharistie. Même pour des personnes  qui ne sont pas en pleine communion avec l’Église catholique, leur démarche peut être profondément porteuse de salut lorsqu’elles reçoivent la nourriture du Seigneur dans une célébration catholique de l’Eucharistie. Le Pape lui-même en a donné l’exemple. Faudra-t-il que quelques évêques allemands soient vraiment plus royalistes que ce roi ? L’argument, au fond le seul, que l’on ne cesse d’avancer est : il faut d’abord accéder à la communauté des Églises et c’est ensuite seulement que la pleine communion eucharistique pourra exister. Et l’on entend là par «communauté» l’institution et sa structure hiérarchique. Mais déjà le titre de l’Encyclique tient un autre langage : «L’Église vit de l’Eucharistie» et non l’inverse! Ou bien (No 40) : «C’est l’Eucharistie qui crée la communauté et qui éduque à la communauté.» Ainsi, lorsque deux ou trois se rassemblent, où que ce soit , au nom du Christ, Il est présent parmi eux. Et lorsqu’ils célèbrent par conséquent ensemble le repas du Seigneur, cette démarche est source d’entente et de communauté dans la foi et c’est seulement en conséquence que des institutions communes déterminées pourront prendre un sens. Au Concile de Vatican II il est nettement souligné (LG, chap. 8) que la structure hiérarchique de l’Église est un élément humain et non divin. Une communauté eucharistique qui se fonde sur un élément humain ne peut être bâtie que sur du sable.

IM : Cet office religieux a-t-il marqué à votre avis un progrès pour l’œcuménisme ?

Hasenhüttl : Dans l’Église les progrès arrivent le plus souvent quand on outrepasse des limites. Même s’il n’a pas été, du point de vue du Droit canon, le viol d’une frontière, l’office religieux célébré dans l’Église de Gethsémani a aidé l’œcuménisme à franchir un pas, ne fût-ce que sous la forme de réflexions sur de nouvelles possibilités.

IM. : Vous avez été suspendu de vos fonctions le 17 juillet par Monseigneur Marx. Cette réaction de l’Église officielle était-elle à votre avis inévitable?

Hasenhüttl : Non, pas du tout. Ces sanctions ne sont justifiées ni par le Droit canon ni par l’encyclique sur l’Eucharistie. Si je n’ai pas répondu aux vœux de certains évêques il aurait suffi qu’ils me signifient leur mécontentement. Il y avait une très grande marge laissée aux appréciations. Et pour des raisons dictées par une politique au service du pouvoir Monseigneur Marx a choisi la suspension de mes fonctions. J’ai maintenant porté plainte auprès du Siège apostolique.

IM. : Vous avez donc maintenant fait appel auprès du Siège apostolique, contre la suspension de vos fonctions. Que vous promettez-vous de cette démarche?

Hasenhüttl : J’attends que l’on me fasse justice, car le Nouveau Testament et le Droit canon sont de mon côté. Mais la manière dont l’affaire sera vue et décidée au regard de la politique ecclésiale, c’est là une question à laquelle nous n’avons pas de réponse.

IM. : Croyez-vous que votre cas fera époque ? L’œcuménisme n’intéresse-t-il plus l’Église officielle ?

Hasenhüttl : Par peur de perdre son pouvoir l’Église officielle recourt à l’exclusion et malmène  violemment les chrétiens protestants. L’attitude de certains évêques allemands est une régression pour l’œcuménisme, on retombe ainsi dans la période antérieure au Concile de Vatican II. J’espère toutefois que par le différend sur la Cène que l’on a fait surgir, une porte a été ouverte, donnant accès à un œcuménisme fécond pour l’avenir.

IM. : Ressentez-vous la suspension de vos fonctions ministérielles comme un isolement ? Ou bien existe-t-il une vague de solidarité ?

Hasenhüttl : L’attitude d’un bon nombre de représentants de la hiérarchie me pèse beaucoup. Et la solidarité incroyable qui m’est actuellement témoignée est d’autant plus réconfortante. Elle traverse toutes les couches populaires et s’étend jusqu’au Président de la République Fédérale qui est un homme engagé dans les causes religieuses.

IM. : Que souhaitez-vous à l’Église catholique pour l’avenir ?

Hasenhüttl : Je souhaite tout d’abord que beaucoup de chrétiennes et de chrétiens appartenant au «Mouvement du Peuple de l’Église ‘Nous sommes Église’» et à l’ «Initiative ‘Église à la Base’» coopèrent pour que les structures sclérosées de cette Église soient modifiées. Ce serait un pas  décisif si l’Église catholique se considérait comme une réalisation de l’Église du Christ (et non pas «integro modo», c’est-à-dire comme la seule «Église proprement dite»), et si les autres Églises pouvaient être considérées également comme l’incarnation possible de l’Église du Christ. Dans le cadre d’un tel dialogue entre partenaires égaux on pourra trouver aussi un accord concernant des éléments institutionnels. Le Cardinal Kasper a exprimé la conviction que c’est l’Esprit de Dieu qui abattra les murs qui séparent les Églises.

 

Revue IMPRIMATUR (Trèves),  Nos 5 et 6, 2003
(traduit de l’allemand par Jean Courtois, Lyon)

 

 

 

 

 

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