|
Les
oligarques et leurs mercenaires, mus par une
volonté de puissance, une cupidité et une
ivresse de commandement sans limites, défendent
becs et ongles la privatisation du monde.
Jean
Ziegler,
Rapporteur spécial des Nations unies
pour le droit à l’alimentation
Dans l’échelle des moindres efforts, le geste d’émettre un souhait
vient tout juste après celui de respirer. C’est ainsi
que nous entendons tous les haut-parleurs et souvent
petits-faiseurs envahir les ondes pour souhaiter la paix
au monde entier. Ils nous disent que la paix est menacée
par une guerre annoncée et qu’il serait souhaitable que
cette guerre n’ait pas lieu.
J’exclus
de ces cohortes bienveillantes, ceux qui, au fond, désirent
cette guerre malgré un discours contraire. Je veux parler
de George W. Bush et de ses semblables, ceux qui non
seulement espèrent tirer profit de cette guerre de conquête
contre l’Iraq (main basse sur le pétrole et ventes
d’armes) mais qui veulent, par elle, faire diversion
pour empêcher le peuple étatsunien de voir l’état de
déliquescence sociale et économique dans lequel le cœur
de l’empire a sombré.
Souhaiter
que la guerre n’ait pas lieu c’est laisser entendre
que nous vivons en paix. Or, cette guerre appréhendée,
celle des bombardiers, des missiles et autres chars plus
ou moins terrestres, n’est que l’exacerbation armée
d’une guerre très réelle et omniprésente, celle que
les riches mènent quotidiennement contre les pauvres de
la planète, c’est-à-dire contre la majorité du genre
humain.
J’exclus
volontairement ici de mon propos, tous les conflits armés
qui sont des guerres d’occupation et qui, de Palestine
en Colombie en passant par certains pays d’Afrique, ont
revêtu, grâce à une manipulation langagière, des noms
pudiques et faux comme lutte au terrorisme. Je veux
m’attarder aux assassinats collectifs qu’un système sécrète
par sa simple logique et qui sont, dans les faits, le
fruit d’actes de guerre.
Il
y a acte de guerre quand des spéculateurs financiers font
plonger une monnaie et provoquent chez les plus démunis
un appauvrissement qui les fait passer du côté de la
maladie et de la mort. Il y a acte de guerre quand le
Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale
imposent aux pays pauvres des conditions infernales et
mortifères d’investissements à la manière des
parrains de la mafia qui font des offres qu’on ne peut
refuser. Il y a acte de guerre lorsque les élites
corrompues des pays pauvres, courroies de transmission de
celles des pays riches, appauvrissent les leurs en sortant
de leur patrie, les profits collectifs pour les mettre
hors de portée des peuples dans les paradis fiscaux.
Mais
là ne s’arrête pas la chaîne guerrière. Il faut
aller au bout de la logique. Il y a acte de guerre quand
la légalité bourgeoise de nos pays riches autorise les
banques à maintenir des succursales dans ces mêmes
paradis fiscaux. Car ceux-ci permettent à tous les
marchands d’armes, mafieux et autres, de faire leur
trafic dans le secret le plus abject. Il y a acte de
guerre et du sang sur les transactions quand certains de
nos citoyens vont coucher leurs grandes fortunes dans le même
lit que celui des grands criminels, dans la chaleur de ces
mêmes paradis fiscaux.
Il
faut redéfinir les mots guerre et paix en fonction de la
réalité d’aujourd’hui. Pendant la guerre
d’agression américaine au Vietnam, certains pilotes de
bombardiers ont tué ou brûlé au napalm, du haut des
airs, des dizaines de milliers de personnes sans ne jamais
voir un seul cadavre. On tuait à distance, sans se salir
les mains. Il en est de même aujourd’hui de certains exécuteurs
du capital qui appuient sur les touches des claviers
d’ordinateurs pour faire chuter le prix des matières
premières, plongeant dans la faim (la fin?) des
populations entières.
Et
que dire de ces juristes qui ergotent sur les avantages du
droit de propriété intellectuelle quand il s’agit dans
certains cas, de garder sous brevet, des médicaments que
la sacro-sainte loi du marché rend inaccessibles à des
millions d’êtres humains. On invoque le droit de propriété
alors qu’il s’agit en fait, du droit de tuer. Et ne
jouons pas sur les mots : laisser mourir, c’est
tuer.
Il
y a acte de guerre lorsque les riches de la planète
accumulent jusqu’à plus soif des sommes absurdes
d’une ampleur telle que même le mot fortune en perd son
sens. Il y a acte de guerre car cette richesse indécente
qui n'a de « privée » que le nom, n’est
souvent pas soumise à l’impôt ou aux taxes simplement
parce qu’elle se constitue et se meut dans la nébuleuse
des spéculations financières supranationales. Doit-on
rappeler que cette absence de répartition des richesses
cause en grande partie les 100,000 morts quotidiennes dénoncées
par la FAO dans son dernier rapport sur la faim dans le
monde. Il y a aussi acte de guerre quand on exige le
remboursement d’une dette à une population que nous
avons saignée à blanc par le paiement d’intérêts dépassant
le capital emprunté et à qui nous devons une partie de
notre richesse.
Dans
tous ces actes de guerre, il y a complicité active de
certains intellectuels serviles chargés de justifier cet
ordre qu’ils qualifient de naturel. Ces idéologues,
fondamentalistes du marché, invoquent le rationalisme
pour soutenir la logique de cet ordre alors que la réalité
en dévoile l’obscurantisme désastreux.
La
lutte pour la paix ne doit pas s’arrêter à celle,
urgente, que nous devons mener à court terme contre les
faucons de l’administration Bush. Bien sûr, nous serons
dans la rue le 18 janvier comme des milliers de
pacifistes, pour faire pression sur le triste tandem
Blair-Bush. Mais nous nous devons de réaliser que ce ne
sera qu’une étape sur le chemin de la paix ; que tout véritable
pacifiste ne peut s’arrêter à lutter contre cette
guerre plus apparente et brutale en oubliant l’autre,
celle qui tue des êtres humains par milliers tous les
jours, celle que les riches de la planète mènent contre
les pauvres.
Nous
devons comprendre que les affrontements à venir
remettront en cause le maintien des privilèges dont nous
sommes tous en partie, les bénéficiaires. La paix a un
prix et celui-ci est plus élevé que nous le croyons. Ce
prix n’est pas coté à la Bourse. Il est inscrit au
plus profond de notre conscience. Et quand, devant le
crime, la conscience s’éveille et se développe, tout
silence devient complicité.
|