|
D’ici là,
aujourd’hui, que faut-il faire ?
Un survol plus élaboré
du passé nous aurait permis de considérer
davantage la
remarquable contribution des femmes d’ici à
l’édification et à l’évolution de la société
et de l’Église québécoises.
Soulignons cependant que leur engagement
dans la mission de l’Église s’est vécu selon
des modalités différentes : tout d’abord,
du XVIIe siècle jusqu’au milieu du XXe, par des réalisations importantes : grandes et petites
écoles, hôpitaux, œuvres sociales de toutes
sortes, créées, soutenues et animées par les
Congrégations religieuses féminines; ensuite, à
partir du Concile Vatican II, par une cohorte de
femmes directement engagées au service de la
mission de l’Église : agentes et
animatrices de pastorale, bénévoles au service
des membres de la communauté chrétienne.
Toutefois, les situations concrètes que
rencontrent, encore aujourd’hui, un grand
nombres de femmes et qui prennent nom
d’exclusion, de discrimination, de précarité,
de non-reconnaissance, entraînent démotivation,
retrait…et suscitent de nombreuses questions.
·
Ces femmes
doivent-elles continuer à œuvrer au sein de la
mission de l’Église envers et contre tous les
obstacles et les nombreuses difficultés
qu’elles rencontrent ?
·
Est-ce réaliste
d’attendre que des changements radicaux
surviennent tant au plan structurel que pastoral ?
Quoi faire d’ici là ?
·
Ne
vaudrait-il par mieux, selon plusieurs, se retirer
de la « structure ecclésiale » pour
mettre en place une « Église parallèle de
disciples du Christ » ? D’autres parleront
de « communautés de base ».
Voilà autant de
questions qui révèlent un malaise certain chez
beaucoup de femmes engagées en Église et pour
qui les réponses ne sont pas évidentes.,
D’autres femmes
soutiennent que c’est en demeurant à l’intérieur
de l’«organisation ecclésiale » qu’il
est possible de contribuer aux changements
attendus. Attendre
que les changements tombent du ciel leur semble
illusion. À leurs yeux, ce genre d’attente
n’est pas une vertu mais plutôt de la timidité
déguisée en patience. Serait-ce un manque
d’espérance et de foi sous couvert d’humilité? Pourtant, la vraie humilité, c’est connaître sa place …
et la prendre; c’est reconnaître sa
responsabilité … et l’assumer. L’appel
à travailler à la Mission est fort, intense. Il
est difficile pour ces femmes
de rester sourdes,
indifférentes et inactives.
Que faire pour dépasser
les constats
à résonance
négative que nous avons évoqués ? Comment
s’inscrire dans une action collective, créatrice,
afin de poursuivre et d’intensifier un
engagement dynamique dans la mission de l’Église?
Nous proposons
quelques points d’ancrage,
susceptibles d’aider à redonner un élan
nouveau, une espérance à toute épreuve, pour
aujourd’hui ! « On ne construit rien sur
la négation », disait Suarès à Rouault.
C’est donc un regard positif et plein d’espérance
qui sous-tend
la dernière partie de la réflexion.
La passion pour la mission
Quelle mission?
Laissons le Christ nous le rappeler :
Comme il en avait l’habitude, Jésus
entra dans la synagogue. Il se leva pour faire la
lecture … et ouvrit le livre du prophète Isaïe.
L’Esprit du Seigneur est sur moi
parce qu’il m’a consacré par l’onction.
Il m’a
envoyé porter la Bonne Nouvelle aux
pauvres. Annoncer aux prisonniers qu’ils sont
libres, et aux aveugles qu’ils verront la lumière,
apporter aux opprimés la libération, annoncer
une année de bienfaits accordée par le Seigneur.
(…)
Cette parole de l’Écriture, que
vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui
qu’elle s’accomplit. [xxvii]26]
La mission de Jésus,
c’est la mission de l’Église, c’est la
mission des baptisés-confirmés. Il faut sans
cesse nous rappeler la grandeur et l’importance
de cette mission. Nous y laissées prendre. En être
passionnées. C’est la raison profonde de nos
engagements au service de la Mission.
Aujourd’hui
encore, un très grand nombre de femmes ont répondu
généreusement à l’appel de leurs pasteurs et
se sont engagées, de diverses façons, dans les
projets diocésains et paroissiaux d’éducation
de la foi. PROPOSER JÉSUS CHRIST À NOTRE MONDE : c’est un grand
ministère qui leur est confié.
Ministère qui est grâce et aussi responsabilité. Il est
important de la reconnaître. Car, ce n’est pas rien de consacrer temps et
énergie pour aider des personnes, jeunes et
adultes, à découvrir la Personne de Jésus et à
approfondir leur relation avec lui. Ce n’est pas
rien de
les accompagner dans un cheminement de foi. Ce
n’est pas rien de les soutenir dans leur
recherche de sens, de libération, de justice,
etc. Convaincues de la grandeur de cette mission
qui leur est confiée, ces femmes trouveront dans
l’exercice de
nos ministères :
-
un lieu d’épanouissement
personnel et de croissance dans la foi;
-
un moyen
privilégié de bâtir des communautés de
disciples ;
-
un espace
pour laisser l’Esprit agir en elles, par elles
et avec elles dans la mise en œuvre de la mission
de l’Église.
Être des « passionnées pour l’Évangile »,
des « passionnées pour la mission »
permet de transcender obstacles,
difficultés,
frustrations de toutes sortes,
d’aller de l’avant dans la joie et la
confiance et de durer
au service de la mission.
Des lieux de solidarité et de partage
La mission est exigeante. Nos moyens
limités. La mission est essentiellement
communautaire. On ne peut s’y engager en
solitaire. C’est ensemble, avec d’autres que
se vit la mission de l’Église. Pour soutenir
nos engagements pastoraux, pour dépasser les
difficultés qui jalonnent de mille façons nos
« routes ministérielles », il est nécessaire
de nous retrouver régulièrement en petits
groupes, avec d’autres, femmes et hommes alliés,
-
pour échanger
sur nos expériences pastorales : joies
ressenties, approches nouvelles, résistances
rencontrées, succès et échecs, etc.
-
pour nous
entraider, nous encourager, réviser des
objectifs, évaluer les activités pastorales;
-
pour prier, fêter
ensemble et repartir avec un souffle nouveau, un
courage renouvelé, une plus grande audace évangélique.
Loin d’être du
temps perdu, ces moments d’arrêt, de partage,
de support mutuel sont garants de la fécondité
de nos ministères, de la profondeur de nos
motivations, de la durée de nos engagements pour
la mission.
Pour élargir nos
horizons et nous enrichir de l’expérience des
autres en vue de l’amélioration de la condition
de la femme dans toutes les sphères des sociétés
civiles et religieuses, il est souhaitable de
participer à l’un ou l’autre des groupes
qui travaillent à la promotion de la
femme, à la reconnaissance de sa dignité et à
la mise en place de rapports d’égalité entre
femmes et hommes.
C’est aussi important de s’informer sur
tout ce qui se réalise pour la libération des
femmes, ici et ailleurs : colloques,
journaux, magazines, Internet, etc. Les moyens ne
manquent pas. Il faut savoir en profiter…C’est
une question d’ouverture, de sensibilisation, de
concertation qui renforce les solidarités et
soutient les actions.
Il existe plusieurs
de groupes et réseaux de femmes chrétiennes, féministes,
soucieuses de l’amélioration de la condition
des femmes dans la société et dans l’Église,
en particulier. Ces groupes sont des lieux privilégiés
de réflexion, de recherche, d’accompagnement,
de solidarité. Les principaux sont :
-
Le Réseau
des Répondantes diocésaines à la condition de
la femme,
-
L’association
des religieuses pour la promotion de la femme,
-
L’Autre
Parole,
-
Le Réseau
Femmes et Ministères.
Il y en a
certainement d’autres au niveau des paroisses ou
des diocèses. C’est important de s’informer
et d’aller voir ce qu’on y vit…Ces groupes
poursuivent des objectifs spécifiques et
travaillent de plus en plus ensemble, partageant
leurs expériences et s’enrichissant les uns les
autres. Pourquoi ne pas frapper à leurs portes…à en devenir
membres actives?
La culture partenariale
En réfléchissant
aux conditions idéales pour assumer la mission et
en analysant la situation actuelle des femmes
engagées en Église, il nous a été donné de
rechercher les principales causes des difficultés,
des obstacles, des résistances, des frustrations,
des reculs… que ces femmes rencontrent dans
l’exercice de la mission. Dans l’institution
ecclésiale, comme dans la société civile, tout
est conçu, organisé, structuré
sur le « mode masculin ». L’Église
est une société patriarcale. N’est-il pas
temps que les femmes y mettent davantage leur
empreinte et contribuent ainsi à l’évolution
des mentalités et à l’éclosion d’une
culture sous-tendue par des relations d’égalité
et de réciprocité entre tous, femmes et hommes,
clercs et laïques ? Depuis des siècles, la
culture patriarcale est dominante. Il tarde de
passer à une autre façon d’être et de se
comporter, tant dans la société que dans l’Église.
Des efforts
remarquables ont été faits dans les années
quatre-vingt-dix pour susciter une façon « autre »
d’être et de faire Église. Dans cette optique,
on a parlé de partenariat hommes-femmes,
clercs-laïques dans l’Église. Où en est-on
aujourd’hui ? Est-on encore intéressé dans
notre Église à la mise en place, au niveau de
toutes les instances décisionnelles, au niveau
des processus d’animation et de prise en charge
de la communauté chrétienne, d’un réel et
dynamique partenariat ?
La réalité quotidienne nous permet d’en
douter…Pourtant, un changement de mentalité
s’avère nécessaire. Plus, le développement,
l’inscription dans une culture partenariale marquée au sceau de
l’égalité
est essentielle, voire urgente. Ce
changement de mentalité devrait se réaliser à
tous les niveaux de nos engagements :
familiaux, sociaux, professionnels, etc.
Toutes les femmes
engagées dans l’Église, doivent s’y employer
dès maintenant. Il est urgent d’y réfléchir
ensemble et de passer résolument à l’action.
Ce changement culturel doit d’abord se réaliser
en chacune, personnellement, puis entre nous et
avec la complicité d’hommes alliés, clercs et
laïcs. L’avenir de l’Église en dépend !
Des outils sont
disponibles pour nous sensibiliser à la culture
partenariale et nous aider à la développer, en
autres, ce Guide d’animation Des outres
neuves pour le vin nouveau que nos évêques
ont mis à notre disposition à la suite du
Symposium sur le Partenariat tenu en 1996.
Travailler sérieusement
et courageusement à développer en nous et autour
de nous une « culture partenariale »
transformera les manières d’être et d’agir.
La culture partenariale, partagée et vécue,
assure un « facteur d’équilibre dans nos
rapports interpersonnels » dans l’Église
et crée
un climat de travail favorable à la mission.
N’est-ce pas un
grand défi qui se pose aux femmes chrétiennes,
engagées en Église ?
Défi qui invite à une grande et
audacieuse créativité pour changer des choses !
La résistance à
toutes les formes
d’exclusion, d’injustice et de
discrimination
RÉSISTER… à tout ce qui fait obstacle à la liberté, à ce qui
empêche une personne d’être vraiment libre.
Cette résistance est profondément évangélique. Pensons à
l’attitude de Jésus et à son enseignement.
Résister à tout
ce qui a couleur et forme d’injustice, de
discrimination, d’exclusion, c’est
travailler à la libération des personnes qui en sont victimes. La
résistance à tout ce qui est exclusion,
discrimination à l’égard des femmes dans l’Église,
comme dans la société civile d’ailleurs, se présente
comme un volet obligé du développement de la
culture partenariale dont nous avons parlé plus
haut.
Trop souvent hélas,
beaucoup de femmes ne réagissent pas, au
quotidien, aux multiples formes d’injustice,
d’exclusion et de discrimination dont elles sont
l’objet. Pourquoi ?
Est-ce par crainte d’être rejetées,
incomprises…?
Il y a trop souvent une tolérance indue
qui garde silence sur des situations
inacceptables. Cette attitude, loin de corriger
ces situations, contribue à les intensifier, à
les durcir. Voire à les faire durer et se
multiplier. Il serait facile d’illustrer ces
propos par des expériences vécues par nombre de
femmes. Savoir les écouter et décoder leur
langage aide à améliorer des situations
difficiles, sources de grandes souffrances …
Il y a deux ans, le
réseau « Femmes et Ministères »
suscitait un mouvement d’ensemble pour réfléchir
et sensibiliser les femmes et les hommes à ces
tristes réalités, qui existent encore, sous
diverses modalités, dans l’Église, en vue
d’entreprendre une action concertée d’analyse
critique et de résistance.
Un Guide
d’animation : La 25e heure de
l’Église[27], proposé par le Réseau Femmes et
Ministères, est toujours utile pour soutenir une
réflexion sur les thèmes : « femmes
et pouvoir, femmes et violence, femmes et pauvreté
dans l’Église ». Sans contredit, les démarches
suggérées aident
à développer une capacité d’analyse critique
nécessaire pour résister à des situations
inacceptables et à trouver des moyens dynamiques
pour changer les choses.
C’est là un travail de libération à
saveur évangélique, comme nous le rappelions plus
haut au sujet de la mission même de Jésus :
« Apporter la liberté aux opprimés, aux
exclus… ».
Une spiritualité comme fondement de
l’activité ministérielle
On parle beaucoup
de spiritualité aujourd’hui. Nous nous
retrouvons devant un si grand éventail de
conceptions de la spiritualité qu’il est
difficile d’y voir clair…Malheureusement, le
terme « spiritualité », vulgarisé et
utilisé à outrance, risque de ne plus rien dire.
Il n’en demeure
pas moins
important de parler de spiritualité et de
nous situer clairement sur ce que « spiritualité »
veut dire pour chacune de nous. Car, la spiritualité
est l’ancrage fondamental de tout engagement pour la Mission.
La spiritualité
chrétienne, au sens plein du terme, renvoie à
l’expérience de Dieu dans notre vie
personnelle. Ainsi, tout service pastoral, tout
ministère dans l’Église, tout engagement de
foi est intimement lié à la vie spirituelle du
croyant, du pasteur, de l’agente et de l’agent
de pastorale. C’est dire aussi que notre expérience
de Dieu se réalise
au cœur de
notre service pastoral, elle lui donne forme et
vigueur.
Souvent et avec
raison, on met l’accent sur la formation théologique
et pastorale de l’agente de pastoral. Certes,
faut-il une préparation adéquate pour être en
mesure d’annoncer Jésus-Christ, de proposer des
cheminements de foi, d’enseigner, d’animer et
d’organiser la vie communautaire, de célébrer
le mystère chrétien. Mais cela ne suffit pas.
Au-delà de l’activité professionnelle, au-delà
du savoir-faire, il faut, à la base, une
spiritualité, une ligne de fond qui inspire,
oriente, sous-tend l’activité pastorale et
missionnaire.
La spiritualité, c’est ce qui résulte d’une profonde expérience de Dieu.
C’est une « Présence », qui habite
au plus profond de la personne et
lui permet
de donner sens à ses engagements et de « vivre une vie unifiée ».
Ministère et
spiritualité ne peuvent être séparés. Le
service pastoral ne se réduit ni à une fonction,
ni à une activité de « 9
à 5 ».
C’est d’abord une qualité de vie qui
se laisse voir, qui jaillit et transparaît de la
personne du ministre, de l’agente de pastorale
et fait comprendre comment la libération de l’être
peut se réaliser. En d’autres termes, la
spiritualité, c’est une force et une lumière
intérieures qui donnent de savoir pour qui et
pour quoi on agit. La vie spirituelle permet
à l’agente de pastorale de sauvegarder
son intégrité personnelle au cœur même de
l’action, quelles que soient les difficultés,
les frustrations qui scandent l’engagement pour
la mission. Parler de spiritualité, c’est aussi
reconnaître l’importance de la prière, la nécessité
de réserver du temps et de l’espace dans sa vie
pour la rencontre intime et confiante avec son
Dieu. Comme Jésus, savoir se retirer à l’écart
pour prier !
Dans l’Église
catholique, existent
de grands courants spirituels, de grands maîtres
spirituels. Se mettre à l’école de l’un ou
l’autre peut aider à définir « sa »
spiritualité. Il y aurait beaucoup à dire à ce
sujet. Le livre de Henri J.M. Nouwen : Pour
des ministères créateurs .[28]s’avère utile
pour une réflexion à ce niveau. L’auteur, à
partir de situations vécues, met en évidence les
germes d’une spiritualité pour les femmes et
les hommes qui veulent s’y engager. Il élabore
une spiritualité pour le ministère.
L’attention
apportée à ces points d’ancrage aidera, nous
semble-t-il, à assurer la solidité et la fécondité
de nos engagements dans la mission de l’Église.
*
* * *
Femmes,
passionnées de l’Évangile, engagées de
multiples façons dans la mission de l’Église,
pourquoi ne pas chercher,
comme le disait Madeleine Delbrel,
« à rendre l’Église AIMABLE »,
« à rendre l’Église AIMANTE » ?
Pour reprendre les mots de Jacques Grand-Maison, pourquoi la mission
globale de femmes passionnées pour l’Évangile,
ne consisterait-elle pas à « réenchanter
la vie » et, à l’instar des Femmes de la
Résurrection, à
réenchanter
l’Église
?
[
RETOUR À LA 1ère PARTIE ]
[27]
Cf. Éditions Paulines, 2002.
[28]
Henri J. M. Nouwen,
Pour des ministères créateurs.
Bellarmin pour la traduction française, 1999.
|