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La femme dans la mission de l'Église du Québec  (suite)
Raymonde Jauvin, cnd
 

D’ici là, aujourd’hui, que faut-il faire ?

Un survol plus élaboré du passé nous aurait permis de considérer davantage  la remarquable contribution des femmes d’ici à l’édification et à l’évolution de la société et de l’Église québécoises.  Soulignons cependant que leur engagement dans la mission de l’Église s’est vécu selon des modalités différentes : tout d’abord, du XVIIe siècle jusqu’au milieu du XXe,  par des réalisations importantes : grandes et petites écoles, hôpitaux, œuvres sociales de toutes sortes, créées, soutenues et animées par les Congrégations religieuses féminines; ensuite, à partir du Concile Vatican II, par une cohorte de femmes directement engagées au service de la mission de l’Église : agentes et animatrices de pastorale, bénévoles au service des membres de la communauté chrétienne. Toutefois, les situations concrètes que rencontrent, encore aujourd’hui, un grand nombres de femmes et qui prennent nom d’exclusion, de discrimination, de précarité, de non-reconnaissance, entraînent démotivation, retrait…et suscitent de nombreuses questions.

·         Ces femmes doivent-elles continuer à œuvrer au sein de la mission de l’Église envers et contre tous les obstacles et les nombreuses difficultés qu’elles rencontrent ?

·         Est-ce réaliste d’attendre que des changements radicaux surviennent tant au plan structurel que pastoral ? Quoi faire d’ici là ?

·         Ne vaudrait-il par mieux, selon plusieurs, se retirer de la « structure ecclésiale » pour mettre en place une « Église parallèle de disciples du Christ » ? D’autres parleront de « communautés de base ».

Voilà autant de questions qui révèlent un malaise certain chez beaucoup de femmes engagées en Église et pour qui les réponses ne sont pas évidentes.,

D’autres femmes soutiennent que c’est en demeurant à l’intérieur de l’«organisation ecclésiale » qu’il est possible de contribuer aux changements attendus.  Attendre que les changements tombent du ciel leur semble illusion. À leurs yeux, ce genre d’attente n’est pas une vertu mais plutôt de la timidité déguisée en patience. Serait-ce un manque d’espérance et de foi sous couvert d’humilité?  Pourtant, la vraie humilité, c’est connaître sa place … et la prendre; c’est reconnaître sa responsabilité … et  l’assumer.   L’appel à travailler à la Mission est fort, intense. Il est difficile pour ces femmes  de rester sourdes,  indifférentes  et inactives.

Que faire pour dépasser les constats  à  résonance négative que nous avons évoqués ? Comment s’inscrire dans une action collective, créatrice,  afin de poursuivre et d’intensifier un engagement dynamique dans la mission de l’Église? Nous proposons  quelques points d’ancrage, susceptibles d’aider à redonner un élan nouveau, une espérance à toute épreuve, pour aujourd’hui ! « On ne construit rien sur la négation », disait Suarès à Rouault. C’est donc un regard positif et plein d’espérance qui sous-tend  la dernière partie de la réflexion.

La passion pour la mission

Quelle mission?    Laissons le Christ nous le rappeler :

Comme il en avait l’habitude, Jésus entra dans la synagogue. Il se leva pour faire la lecture … et ouvrit le livre du prophète Isaïe.

L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a consacré par l’onction.  Il m’a  envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres, et aux aveugles qu’ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur. (…)

Cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. [xxvii]26]

La mission de Jésus, c’est la mission de l’Église, c’est la mission des baptisés-confirmés. Il faut sans cesse nous rappeler la grandeur et l’importance de cette mission. Nous y laissées prendre. En être passionnées. C’est la raison profonde de nos engagements au service de la Mission.

Aujourd’hui encore, un très grand nombre de femmes ont répondu généreusement à l’appel de leurs pasteurs et se sont engagées, de diverses façons, dans les projets diocésains et paroissiaux d’éducation de la foi.  PROPOSER JÉSUS CHRIST À NOTRE MONDE :  c’est  un grand ministère qui leur est confié.  Ministère qui est grâce et aussi responsabilité.  Il est important de la reconnaître. Car, ce n’est pas rien de consacrer temps et énergie pour aider des personnes, jeunes et adultes, à découvrir la Personne de Jésus et à approfondir leur relation avec lui. Ce n’est pas rien de les accompagner dans un cheminement de foi. Ce n’est pas rien de les soutenir dans leur recherche de sens, de libération, de justice, etc. Convaincues de la grandeur de cette mission qui leur est confiée, ces femmes trouveront dans l’exercice de  nos ministères :

  •  un lieu d’épanouissement personnel et de croissance dans la foi;

  • un moyen privilégié de bâtir des communautés de disciples ;

  •  un espace pour laisser l’Esprit agir en elles, par elles et avec elles dans la mise en œuvre de la mission de l’Église.

Être des « passionnées pour l’Évangile »,  des  « passionnées pour la mission »  permet de  transcender  obstacles,  difficultés,  frustrations de toutes sortes,  d’aller de l’avant dans la joie et la confiance et de durer  au service de la mission.

Des lieux de solidarité et de partage

La mission est exigeante. Nos moyens limités. La mission est essentiellement communautaire. On ne peut s’y engager en solitaire. C’est ensemble, avec d’autres que se vit la mission de l’Église. Pour soutenir nos engagements pastoraux, pour dépasser les difficultés qui jalonnent de mille façons nos « routes ministérielles », il est nécessaire de nous retrouver régulièrement en petits groupes, avec d’autres, femmes et hommes alliés,

  • pour échanger sur nos expériences pastorales : joies ressenties, approches nouvelles, résistances rencontrées, succès et échecs, etc.

  •  pour nous entraider, nous encourager, réviser des objectifs, évaluer les activités pastorales;

  •  pour prier, fêter ensemble et repartir avec un souffle nouveau, un courage renouvelé, une plus grande audace évangélique.

Loin d’être du temps perdu, ces moments d’arrêt, de partage, de support mutuel sont garants de la fécondité de nos ministères, de la profondeur de nos motivations, de la durée de nos engagements pour la mission.

Pour élargir nos horizons et nous enrichir de l’expérience des autres en vue de l’amélioration de la condition de la femme dans toutes les sphères des sociétés civiles et religieuses, il est souhaitable de participer à l’un ou l’autre des groupes  qui travaillent à la promotion de la femme, à la reconnaissance de sa dignité et à la mise en place de rapports d’égalité entre femmes et hommes.  C’est aussi important de s’informer sur tout ce qui se réalise pour la libération des femmes, ici et ailleurs : colloques, journaux, magazines, Internet, etc. Les moyens ne manquent pas. Il faut savoir en profiter…C’est une question d’ouverture, de sensibilisation, de concertation qui renforce les solidarités et soutient les actions.

Il existe plusieurs de groupes et réseaux de femmes chrétiennes, féministes, soucieuses de l’amélioration de la condition des femmes dans la société et dans l’Église, en particulier. Ces groupes sont des lieux privilégiés de réflexion, de recherche, d’accompagnement, de solidarité. Les principaux sont :

  •  Le Réseau des Répondantes diocésaines à la condition de la femme,

  • L’association des religieuses pour la promotion de la femme,

  •  L’Autre Parole,

  • Le Réseau  Femmes et Ministères.

Il y en a certainement d’autres au niveau des paroisses ou des diocèses. C’est important de s’informer et d’aller voir ce qu’on y vit…Ces groupes poursuivent des objectifs spécifiques et travaillent de plus en plus ensemble, partageant leurs expériences et s’enrichissant les uns les autres.  Pourquoi ne pas frapper à leurs portes…à en devenir membres actives?

La culture partenariale

En réfléchissant aux conditions idéales pour assumer la mission et en analysant la situation actuelle des femmes engagées en Église, il nous a été donné de rechercher les principales causes des difficultés, des obstacles, des résistances, des frustrations, des reculs… que ces femmes rencontrent dans l’exercice de la mission. Dans l’institution ecclésiale, comme dans la société civile, tout est conçu, organisé, structuré  sur le « mode masculin ». L’Église est une société patriarcale. N’est-il pas temps que les femmes y mettent davantage leur empreinte et contribuent ainsi à l’évolution des mentalités et à l’éclosion d’une culture sous-tendue par des relations d’égalité et de réciprocité entre tous, femmes et hommes, clercs et laïques ? Depuis des siècles, la culture patriarcale est dominante. Il tarde de passer à une autre façon d’être et de se comporter, tant dans la société que dans l’Église.

Des efforts remarquables ont été faits dans les années quatre-vingt-dix pour susciter une façon « autre » d’être et de faire Église. Dans cette optique, on a parlé de partenariat hommes-femmes, clercs-laïques dans l’Église. Où en est-on aujourd’hui ? Est-on encore intéressé dans notre Église à la mise en place, au niveau de toutes les instances décisionnelles, au niveau des processus d’animation et de prise en charge de la communauté chrétienne, d’un réel et dynamique partenariat ?  La réalité quotidienne nous permet d’en douter…Pourtant, un changement de mentalité s’avère nécessaire. Plus, le développement, l’inscription dans une culture partenariale marquée au sceau de l’égalité  est essentielle, voire urgente. Ce changement de mentalité devrait se réaliser à tous les niveaux de nos engagements : familiaux, sociaux, professionnels, etc.

Toutes les femmes engagées dans l’Église, doivent s’y employer dès maintenant. Il est urgent d’y réfléchir ensemble et de passer résolument à l’action.  Ce changement culturel doit d’abord se réaliser en chacune, personnellement, puis entre nous et avec la complicité d’hommes alliés, clercs et laïcs. L’avenir de l’Église en dépend !

Des outils sont disponibles pour nous sensibiliser à la culture partenariale et nous aider à la développer, en autres, ce Guide d’animation Des outres neuves pour le vin nouveau que nos évêques ont mis à notre disposition à la suite du Symposium sur le Partenariat tenu en 1996.

Travailler sérieusement et courageusement à développer en nous et autour de nous une « culture partenariale » transformera les manières d’être et d’agir. La culture partenariale, partagée et vécue, assure un « facteur d’équilibre dans nos rapports interpersonnels » dans l’Église  et  crée un climat de travail favorable à la mission.

N’est-ce pas un grand défi qui se pose aux femmes chrétiennes, engagées en Église ?  Défi qui invite à une grande et audacieuse créativité pour changer des choses !

La résistance  à toutes les  formes  d’exclusion, d’injustice et de discrimination

RÉSISTER… à tout ce qui fait obstacle à la liberté, à ce qui empêche une personne d’être vraiment libre. Cette résistance est profondément évangélique. Pensons à l’attitude de Jésus et à son enseignement.

Résister à tout ce qui a couleur et forme d’injustice, de discrimination,  d’exclusion, c’est travailler à la libération des personnes qui en sont victimes. La résistance à tout ce qui est exclusion, discrimination à l’égard des femmes dans l’Église, comme dans la société civile d’ailleurs, se présente comme un volet obligé  du développement de la culture partenariale dont nous avons parlé plus haut.

Trop souvent hélas, beaucoup de femmes ne réagissent pas,  au quotidien, aux multiples formes d’injustice, d’exclusion et de discrimination dont elles sont l’objet. Pourquoi ?  Est-ce par crainte d’être rejetées, incomprises…?  Il y a trop souvent une tolérance indue qui garde silence sur des situations inacceptables. Cette attitude, loin de corriger ces situations, contribue à les intensifier, à les durcir. Voire à les faire durer et se multiplier. Il serait facile d’illustrer ces propos par des expériences vécues par nombre de femmes. Savoir les écouter et décoder leur langage aide à améliorer des situations difficiles, sources de grandes souffrances …

Il y a deux ans, le réseau « Femmes et Ministères » suscitait un mouvement d’ensemble pour réfléchir et sensibiliser les femmes et les hommes à ces tristes réalités, qui existent encore, sous diverses modalités, dans l’Église, en vue d’entreprendre une action concertée d’analyse critique et de résistance.

Un Guide d’animation : La 25e heure de l’Église[27], proposé par le Réseau Femmes et Ministères, est toujours utile pour soutenir une réflexion sur les thèmes : « femmes et pouvoir, femmes et violence, femmes et pauvreté dans l’Église ». Sans contredit, les démarches suggérées  aident à développer une capacité d’analyse critique nécessaire pour résister à des situations inacceptables et à trouver des moyens dynamiques pour changer les choses.  C’est là un travail de libération à saveur évangélique, comme nous le rappelions plus haut au sujet de la mission même de Jésus : « Apporter la liberté aux opprimés, aux exclus… ».

Une spiritualité comme fondement de l’activité ministérielle

On parle beaucoup de spiritualité aujourd’hui. Nous nous retrouvons devant un si grand éventail de conceptions de la spiritualité qu’il est difficile d’y voir clair…Malheureusement, le terme « spiritualité », vulgarisé et utilisé à outrance, risque de ne plus rien dire. Il n’en demeure  pas moins  important de parler de spiritualité et de nous situer clairement sur ce que « spiritualité » veut dire pour chacune de nous. Car, la spiritualité est l’ancrage fondamental de tout engagement pour la Mission.

La spiritualité chrétienne, au sens plein du terme, renvoie à l’expérience de Dieu dans notre vie personnelle. Ainsi, tout service pastoral, tout ministère dans l’Église, tout engagement de foi est intimement lié à la vie spirituelle du croyant, du pasteur, de l’agente et de l’agent de pastorale. C’est dire aussi que notre expérience de Dieu se  réalise au cœur  de notre service pastoral, elle lui donne forme et vigueur.

Souvent et avec raison, on met l’accent sur la formation théologique et pastorale de l’agente de pastoral. Certes, faut-il une préparation adéquate pour être en mesure d’annoncer Jésus-Christ, de proposer des cheminements de foi, d’enseigner, d’animer et d’organiser la vie communautaire, de célébrer le mystère chrétien. Mais cela ne suffit pas. Au-delà de l’activité professionnelle, au-delà du savoir-faire, il faut, à la base, une spiritualité, une ligne de fond qui inspire, oriente, sous-tend l’activité pastorale et missionnaire.  La spiritualité,  c’est ce qui résulte d’une profonde expérience de Dieu. C’est une « Présence », qui habite au plus profond de la personne et  lui  permet de donner sens à ses engagements et de « vivre une vie unifiée ».

Ministère et spiritualité ne peuvent être séparés. Le service pastoral ne se réduit ni à une fonction, ni à une activité de « 9  à 5 ».  C’est d’abord une qualité de vie qui se laisse voir, qui jaillit et transparaît de la personne du ministre, de l’agente de pastorale et fait comprendre comment la libération de l’être peut se réaliser. En d’autres termes, la spiritualité, c’est une force et une lumière intérieures qui donnent de savoir pour qui et pour quoi on agit. La vie spirituelle permet  à l’agente de pastorale de sauvegarder son intégrité personnelle au cœur même de l’action, quelles que soient les difficultés, les frustrations qui scandent l’engagement pour la mission. Parler de spiritualité, c’est aussi reconnaître l’importance de la prière, la nécessité de réserver du temps et de l’espace dans sa vie pour la rencontre intime et confiante avec son Dieu. Comme Jésus, savoir se retirer à l’écart pour prier !

Dans l’Église catholique, existent  de grands courants spirituels, de grands maîtres spirituels. Se mettre à l’école de l’un ou l’autre peut aider à définir « sa » spiritualité. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. Le livre de Henri J.M. Nouwen : Pour des ministères créateurs .[28]s’avère utile pour une réflexion à ce niveau. L’auteur, à partir de situations vécues, met en évidence les germes d’une spiritualité pour les femmes et les hommes qui veulent s’y engager. Il élabore une spiritualité pour le ministère.

L’attention apportée à ces points d’ancrage aidera, nous semble-t-il, à assurer la solidité et la fécondité de nos engagements dans la mission de l’Église.

 

* * * *

 

Femmes, passionnées de l’Évangile, engagées de multiples façons dans la mission de l’Église,  pourquoi ne pas chercher,  comme le disait Madeleine Delbrel, « à rendre l’Église AIMABLE »,  « à rendre l’Église AIMANTE »  ?

Pour reprendre les mots de Jacques Grand-Maison, pourquoi la mission globale de femmes passionnées pour l’Évangile, ne consisterait-elle pas à  « réenchanter la vie » et, à l’instar des Femmes de la Résurrection, à  réenchanter l’Église  ?

 

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[26] Lc 4, 14-21.

[27] Cf. Éditions Paulines, 2002.

[28] Henri J. M. Nouwen,  Pour des ministères créateurs. Bellarmin pour la traduction française, 1999.

 

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