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1. Une subversion
radicale
L’évangile de Jésus de
Nazareth a constitué une des plus radicales
initiatives de subversion politique et
religieuse de l’histoire. Mais n’était-ce pas
folie de s’en prendre aux dominants et d’exalter
les humbles dans le sillage des prophètes
d’Israël, et n’est-ce pas triple folie d'adhérer
à de telles vues aujourd’hui?
Le service et l’humilité
l’emportent sur la puissance et la gloire, a dit
Jésus; tous les hommes sont égaux en dignité
devant Dieu et entre eux ; les ouvriers de la
onzième heure seront payés comme ceux de la
première; les publicains et les prostituées
devanceront les bien-pensants et les
bien-priants dans le Royaume des cieux; les plus
petits seront les plus grands dans ce Royaume
dont la porte d’entrée est étroite pour les
riches, où la pierre rejetée sera utilisée comme
pierre d’angle, etc. Le monde à l’envers! Des
principes extravagants : les Béatitudes,
l’interdiction de juger autrui et le précepte
d’aimer les ennemis, la subordination du shabbat
et de la religion à la vie humaine, sans parler
de l'absence de toute allusion aux pratiques
religieuses dans l’énoncé des critères du
Jugement dernier!
2. Alliance
d’intérêts et divorce
Le bon sens a vite repris
le dessus et le christianisme, constitué en
système politico-religieux, n’a pas été
subversif longtemps. Pour se développer, il
s’est soumis à la logique commune : il s’est
allié aux puissants, a inculqué aux petits la
peur de Dieu et du diable, et n’a pas craint de
monnayer l’accès au salut éternel dont il s’est
attribué le monopole. Le monde et l’Église ont
de concert édulcoré l’évangile, l’ont transformé
en religion au service de l’ordre établi, aux
antipodes de ses valeurs fondatrices. Des
constructions idéologiques et des pratiques
rituelles ont été interposées d’autorité, sous
forme de théologie et de liturgie, entre le
croyant et la communion immédiate qu’offrent
l’amour et le culte « en esprit et en vérité ».
Inspirée par des
stratégies de pouvoir convergentes, cette option
été socialement profitable à l’Église pendant
près de deux millénaires. Mais elle semble
désormais sans avenir en raison de la
sécularisation qui marginalise les institutions
religieuses. Plus que jamais coupées des masses
pauvres et engluées dans une culture révolue,
les Églises se trouvent doublement en
porte-à-faux : par rapport à leur mission
originelle d’une part, et par rapport à
l’environnement contemporain d’autre part. En se
cantonnant de plus en plus dans les cérémonies
et la représentation, elles se condamnent à
végéter, guettées par divers sectarismes.
3. Le monde dos au
mur
Pour s’interroger sur le
devenir des Églises délaissées par les instances
dominantes, il ne suffit pas de se préoccuper de
la situation des institutions ecclésiales. Il
faut prioritairement examiner l’évolution du
monde auquel est destiné le message évangélique.
Portée par la
globalisation, une suprématie inédite de
l’argent entraîne la marchandisation de l’homme
et du monde. Une mutation qui risque d’être
mortelle pour l’humanité. La maximisation des
profits commandée par l’ultralibéralisme
économique détruit les relations entre les
hommes et dévaste la nature. En marge de la
croissance exponentielle de la richesse des
nantis, la détresse des laissés-pour-compte ne
cesse de s’aggraver. Leur dignité est foulée aux
pieds ainsi que les espoirs qu’ils nourrissent
pour leurs enfants, et beaucoup d’entre eux sont
livrés à la faim, aux épidémies et aux guerres,
acculés à la révolte.
Mais la fatalité n’est
qu’un mythe, et David peut vaincre Goliath. Qui
se lèvera pour lutter, sur le terrain et pas en
mots seulement, contre l’iniquité et la violence
inhérentes à cette évolution qui ruine les
valeurs constitutives de l’humanité? Comment,
face à l’irresponsable fuite en avant du progrès
technique, rendre à l’homme la maîtrise de son
destin? De quel secours seront, dans cette
situation dramatique, l’évangile et la religion
qui s’en réclame?
4. Le parti pris
de Dieu
Que Jésus et le
christianisme naissant ne se soient pas
intéressés au devenir des structures sociales
s'explique par le fait qu'ils étaient persuadés
de l’imminence de la fin des temps. Mais
l’apocalypse attendue ne s’étant pas produite,
les chrétiens ont peu à peu réalisé qu’ils
avaient vocation à incarner les valeurs
évangéliques dans la société en épousant la
cause des pauvres et des exclus, en soignant
leurs blessures et en cheminant avec eux.
Cette vocation n'appelle
pas à transformer, aujourd’hui, les institutions
ecclésiales en succursales de l’humanitaire ou
du politique. Ce qui est attendu des Églises,
c’est qu’elles empruntent autant que possible le
regard de Dieu sur l’homme, par delà les
stratégies ecclésiastiques habituelles, et
qu’elles agissent en conséquence. Ce qui est
attendu, c’est un engagement prophétique
témoignant concrètement, au nom de la foi, que
l’amour est plus fort que la violence et la
mort.
Le modèle de référence est
sans ambiguïté. Le Dieu crucifié en Jésus s’est
à jamais identifié aux victimes de l’iniquité,
rejetant le narcissisme, la toute-puissance et
la vaine gloire dont les hommes affublent leurs
dieux. « Scandale pour les Juifs et folie pour
les païens ». Il s’est abaissé pour relever les
affligés et les persécutés, pour leur rendre
justice et les recueillir dans son amour. Là est
la seule gloire qui lui est chère, sans rapport
avec les cultes qui lui sont rendus. Dès lors,
ne faut-il pas aider les hommes et ce Dieu à se
libérer de la rapacité qui méprise et écrase,
avant de vouloir répandre la religion en offrant
urbi et orbi des directives doctrinales et des
prestations rituelles?
5. Rendre
l’évangile au monde
L’évangile transmis par
l’Église a survécu pendant deux millénaires et
survivra encore grâce aux croyants qui le
portent dans leur cœur et le mettent en
pratique, mais le christianisme ne pourra pas se
perpétuer dans ses formes héritées. Saura-t-il
renoncer au ritualisme, au dogmatisme et à ses
institutions obsolètes pour renaître en
partageant à ras de terre la souffrance des
hommes et leur intime aspiration à vivre
humainement?
Une véritable révolution
s’avère nécessaire pour passer des discours sur
l’amour à une parole d’amour engagée, agissante,
capable de transfigurer les êtres et les choses.
Amorcée par le multiple mouvement qui émerge çà
et là au sein des communautés chrétiennes et sur
les parvis, dans d’autres confessions et parmi
les déçus de la religion, cette révolution ne
pourra pas se réduire à un aggiornamento, encore
moins à une simple révision du code des bonnes
conduites. Elle devra, aux risques que cela
implique, se fier à l’Esprit qui recrée le monde
en soufflant où il veut.
Débordant les Églises,
cette révolution aura à dégager l’évangile de
son lourd et étouffant emballage religieux pour
le redistribuer aux quatre vents. Il lui faudra
mobiliser tous les hommes de bonne volonté, sans
acception de confession et sans idée de
récupération, pour imaginer et mettre en
chantier un altermondialisme nouveau. Si la foi
chrétienne faisait aujourd’hui de la justice sa
pierre de touche, peut-être serait-elle de
nouveau capable de bouleverser la planète comme
la proclamation paulinienne de l’égalité entre
les hommes a transformé le monde antique.
6. Transcender le
politique
Que sera cette
« révolution évangélique » qui se cherche? Elle
revêtira une dimension politique et recoupera en
partie les autres formes de l’action
révolutionnaire qui visent à instaurer une
société plus juste et plus fraternelle :
adhésion à un idéal humain et social, volonté de
rompre les entraves qui assujettissent,
solidarité, courage et abnégation. Mais les
moyens ordinaires du monde ne suffisent pas pour
changer le monde.
L’idéal évangélique de
justice et d’amour transcende l’ordre politique
et comporte des exigences d’une autre nature. La
conversion personnelle aux valeurs de l’évangile
constituera en principe un préalable au recours
à la force dans le cadre des luttes collectives,
l’adversaire ne sera jamais un ennemi à abattre,
la bienveillance tempérera l’indispensable
fermeté, la pauvreté sera considérée comme une
vertu majeure, et le choix des moyens d’action
se fera à l’avenant.
Au reste, l’évangile ne
promet pas de « grand soir » comme d’autres
révolutions, pas de Royaume céleste transposé
sur terre, mais il promet la présence de Dieu
parmi les humbles et, pour finir, la victoire
sur le cynisme et l’inhumanité qui gouvernent le
monde. Plutôt que d’une révolution
socio-économique visant d'abord l'accès aux
richesses et au pouvoir, il s’agit d’une
révolution spirituelle pour faire reconnaître la
prééminence de l’homme créé à l’image de Dieu et
habité par lui. Une révolution toujours à
reprendre, certes, mais qui subvertit sans cesse
l’ordre dominant pour permettre à l'homme de
devenir plus humain.
Conclusion :
« Tout est à repenser » (Paul VI et Edgar Morin)
Ne s’avère-t-il pas
urgent, au regard de ces constats et de ces
questions, de repenser la théologie de la
libération et sa mise en œuvre, d’en définir les
priorités actuelles, d’en explorer les chemins
aux plans personnel, social et religieux ?
Ce texte a servi d’introduction à l’atelier ayant pour thème
la
Révolution évangélique à la rencontre de Lyon
des 11 et 12 novembre 2010 des Réseaux des
Parvis.
Document de référence :
Le christianisme
face à une suprématie inédite de l'argent
sur le site de l’auteur :
www.recherche-plurielle.net
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