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De la théologie à l’idolâtrie il n’y a qu’un pas
Jo Bock

 

 

 

 

 

À propos de
Comment Jésus est devenu Dieu
de Frédéric Lenoir (Fayard, 2010)

La systématisation théologique peut déformer la foi
et déchirer le Corps du Christ

Partons d'une situation actuelle, la position des protestants et des catholiques par rapport à l'eucharistie.

Pour les deux, l'eucharistie rend Jésus mort et ressuscité sacramentellement, mais vraiment présent et agissant. Pour les deux, l'eucharistie renouvelle la dernière Cène. Pour l'essentiel, leur foi est identiquement la même, l'eucharistie permet aux chrétiens de revêtir le Christ, elle est la source et le sommet de leur vie de foi... C'est fondamental pour la vie chrétienne.

Là où les divergences apparaissent, c'est lorsque leur théologie respective cherche à préciser ce « vraiment présent et agissant ». Dans un contexte où, par ailleurs, les catholiques n'attachaient pas la même importance à l'efficacité de la Parole, le comment, la forme de cette présence du Christ devient une pomme de discorde. À tel point que, pour l'institution catholique, l'intercommunion devient impossible. La source et le sommet de la foi en la présence agissante du Christ deviennent source de division! On pourrait faire une réflexion semblable au sujet du « Filioque »...

Pourquoi nous est-il si difficile, aujourd'hui de croire en la divinité du Christ?

À cause de l'individualisation et du développement de l'esprit critique, répond Frédéric Lenoir. Ne serait-ce pas, plus profondément, parce que nous avons, à la fois, une idée surfaite de Dieu, et une idée sous - développée de l'homme.

Même si Dieu n'est plus pour nous, avant tout le Tout-Puissant,Omniscient..., il reste quelque chose de ce Deus Sabaoth dans notre subconscient. Quand nous essayons de l'approcher avec notre raison ou notre imagination, il reste un Dieu distant, lointain. La théologie du Dieu Très-Haut, Maître de l'univers (pantokrator), ne nous a pas préparés à croire qu'il peut renoncer à son rang, pour prendre la condition d'esclave et finir sur un gibet. Or « le Dieu des chrétiens est un Dieu `kénotique', un Dieu `vidé de lui-même' » (J.M. Castillo). Pour Paul (1 Co 1, 25) Dieu est faible et fou. Nous avons oublié qu'il est le « intimior intimo meo » pour saint Augustin, ou le Très-Bas pour saint François ; et même le Papa, le confident familier pour Jésus de Nazareth... Dieu est plus grand que notre cœur; et plus petit, plus « kénotique », que ne le dépeint habituellement la théologie... Dans un univers d'inhumanité, le P. Kolbe a aimé, au point de prendre la place d'un condamné au four crématoire. À plus forte raison, si Dieu est amour, s'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie, Dieu se devait de nous aimer jusqu'à la croix.

D'autre part, nous sous-estimons l'homme. L'image qu'en donnent nos médias n'est guère flatteuse. Et pour la théologie traditionnelle, il est marqué, de génération en génération, par le péché; de plus, son bonheur éternel est menacé. Dans cette approche, il est difficile de concevoir que le Très-Haut puisse épouser notre condition humaine... Qu’au contraire, le Dieu incarné nous révèle, par le fait même, combien nous sommes précieux à ses yeux. Le fait, qu'il nous a aimés jusqu'au bout, nous révèle qui est Dieu. Sa présence au cœur de tout homme, nous permet d'aimer comme il nous a aimés. L'homme est « capax Dei », capables non seulement de le connaître, mais de vivre de sa vie. Il y a du divin en tout homme ; et nous retournerons en Dieu, avec toute notre conscience... Si l'incarnation fait partie du projet créateur, si elle est au coeur du fabuleux échange entre Dieu et les hommes, alors un homme qui est vraiment Dieu prend du sens.

« Si, (au contraire) humanité et divinité s'opposent comme deux grandeurs infiniment distantes et séparées... comment ne pas s'enfoncer dans des difficultés insurmontables ou qui exigent des prodiges conceptuels pour les penser ensemble en la personne de Jésus? Mais si la vérité de la nature divine est celle de la kénose, et la vérité de notre nature d'être capable de Dieu, ne sommes-nous pas en présence d'une chance toute nouvelle de mieux comprendre la possibilité et l'intelligibilité de la confession de Jésus? » (A. GESCHÉ, Dieu pour penser, t. VI, Le Christ, p. 219 ; cité par Paul TIHON, Pour libérer l'Évangile, p. 97).

Revenons à Frédéric Lenoir.

Tout ce qu'il dit au sujet des controverses sur la nature du Christ est sans doute vrai. Mais il ne dit pas tout. Même s'il donne toute son importance à la résurrection, et s'il souligne que le christianisme n'est pas la religion d'un livre, mais une religion de la personne, il se trompe, lorsqu'il affirme que, pour les premiers témoins, « il n'a jamais été conçu comme un dieu ayant pris une apparence humaine ». En effet, les juifs de l'époque avaient une toute autre relation à Dieu que nous autres. « Que je me lève, ou que je me couche, Tu es là ». « Avant que je ne sois conçu dans le sein de ma mère, Tu m'as appelé ».. Ils « tutoient » Dieu. Tout leur parle de Dieu, il fait partie de leur quotidien... Et nous, nous avons dû inventer l'Action catholique, pour retrouver un lien entre notre vie et la foi... Certes, dans les évangiles, il n'y a pas notre façon de proclamer la divinité; eux s'exprimaient autrement, déclarer « vous verrez le Fils de l'homme siéger à la droite de la Puissance et venir sur les nuées du ciel » (Mt 26, 64) était indéniablement un blasphème. Pourquoi?

D'autre part, d'après José M. Castillo, la hardiesse des premiers chrétiens ne consiste pas à avoir cru à la divinité du Christ, mais à avoir proclamé leur foi en un « Dieu crucifié » (la divinité allant comme de soi).

Et que penser des controverses des premiers conciles? Quelle était la foi des futurs hérétiques? Est-il faux d'affirmer que tous croyaient que le Christ était homme et Dieu? Ils partageaient très probablement la foi des premiers chrétiens. C'est leur recherche et leurs expressions théologiques qui vont susciter des divergences et des divisions pour cause d'hérésie déclarée lors de conciles. Quand ils se demandent : « Dieu peut-il souffrir? », lorsqu'ils s'efforcent de préciser la relation Fils de Dieu – Père, ils n'aboutissent pas à la même réponse. Et, parce qu'il y a un souci étroit de l'unité de l'Église et de l'Empire, une conception autoritaire de l'autorité, une ignorance (et une intolérance) du pluralisme : on s'empresse (sans considération pour les personnes et leur bonne foi) de formuler des credos qui excluent, qui excommunient...

Concluons avec F. Lenoir : « Ce n'est sans doute pas pour rien que Jésus est resté énigmatique sur son identité ». N'oublions pas que toute déclaration dogmatique, toute formulation théologique sont faites avec les moyens philosophiques, culturels, d'une époque donnée. De ce fait, elles sont provisoires, appelées à être relativisées, appelées non à être abolies, mais à être accomplies. La recherche est indispensable à la vie de la foi. Et pour ma part, je suis de plus en plus convaincu que nous ne sommes qu'au début de l'humanité de l'humain, au début du christianisme, et au début de la rencontre de l'homme avec son Inspirateur – Serviteur souffrant – Dieu-Mère-et-Père.


PAVÉS

 

 

 

 

 

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