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La réalité de base
Le fait
fondamental est que l’Église elle-même n’a pas
perçu ou n’a pas reconnu ou n’a pas voulu
accepter la grande révolution de la société
occidentale qui s’est manifestée dans les années
70 du siècle dernier et s’est étendue rapidement
dans le monde entier. Ce qui se passe
actuellement en Chine et chez les « Tigres
asiatiques » est hautement significatif. Des
peuples ayant une longue tradition de
civilisation adoptent avec enthousiasme et
presque avec euphorie la nouvelle société
occidentale née de la révolution des années 70.
L’Église vit
encore dans l’illusion du temps de Vatican II,
comme si il n’y avait pas eu une révolution
aussi radicale que la révolution française après
le concile. Qui lit aujourd’hui les textes
conciliaires, par exemple « Gaudium et Spes »,
ne peut se laisser impressionner par l’ingénuité
de la conception du monde qu’on se faisait à
cette époque. Vatican II a parlé pour un monde
qui n’existe plus aujourd’hui. Il est entré dans
l’histoire mais il n’aide plus comme orientation
pour le monde d’aujourd’hui.
À partir des
années 70 s’est amorcé l’écroulement de la
chrétienté. Dans les temps de Vatican II,
quelques personnes avancées avaient proclamé la
fin de la chrétienté. Mais ils n’en avaient pas
prévu la fin. Au contraire, le concile a vécu
une ambiance de néo-chrétienté. Quelques années
plus tard a commencé une grande révolution de la
société occidentale qui s’est répercuté aussi
dans l’Église comme un ouragan. De nombreux
catholiques se sont séparés de l’institution, y
compris plusieurs prêtres et religieuses. Les
conservateurs intransigeants ont attribué le
fait au concile, mais le concile n’avait rien à
voir avec cela. Ce qui est arrivé fut la grande
révolution de la société occidentale :
révolution dans la science, l’économie, la
politique, la culture; une révolution totale et
profonde avec comme conséquences une révolution
dans l’éthique et la religion.
Cette
révolution a questionné toutes les
institutions : la famille, l’entreprise,
l’école, l’université, l’État et naturellement
les institutions religieuses. Les pouvoirs
anciens ont disparu et de nouveaux pouvoirs sont
apparus. Maintenant, oui, nous arrivons à la fin
de la chrétienté. Cependant ce n’est pas encore
la fin de la conscience chrétienne dans
l’Église. Au contraire, toute l’institution
continue de fonctionner comme si rien n’avait
changé et comme si l’Église avait le pouvoir de
toujours. Il y a des mouvements puissants qui
pensent qu’ils peuvent de nouveau réaliser une
néo-chrétienté comme cela s’est produit après la
révolution française. Pure illusion! Il manque
les éléments sociaux pour recommencer cette
opération.
Cette
conscience de chrétienté dans une situation de
vacuité engendrée par cette conscience engendre
un sentiment passablement généralisé de
malaise. On peut comparer la psychologie des
catholiques et du clergé lui-même avec la
psychologie des évangéliques! Parmi les
évangéliques prévaut un sentiment d’euphorie, de
confiance, de victoire. Les évangéliques se
sentent victorieux et les catholiques ont une
conscience de déroute, eux qui essaient de
maintenir le passé, mais sans grande conviction.
Alors, la fin
de la chrétienté signifie que
l’évangélisation et la pastorale ne peuvent plus
se faire dans une position de pouvoir.
Depuis
Constantin, la pastorale se fait à partir d’une
position de pouvoir des évêques et du clergé.
Eux enseignent, administrent les sacrements,
gouvernent les communautés. Chaque curé est pape
dans sa paroisse : il est infaillible et a
pleine juridiction. Les laïcs sont objets
d’obligations : ils doivent aller à la paroisse,
ils doivent obéir et surtout ils doivent
soutenir financièrement une institution dans
laquelle ils n’ont aucun pouvoir. Et le pouvoir
du clergé se présente comme s’il était le
pouvoir de Dieu. La paroisse est l’image du
pouvoir. Le curé est envoyé par l’évêque sans
consulter les laïcs. Lui, commande, non pas
parce qu’il est reconnu par son peuple comme une
personne plus préparée, mais simplement par
imposition de l’évêque. Il arrive subitement et
il peut commander en tout. La seule chose qui
peut limiter son pouvoir est la résistance du
peuple, l’indifférence de la majorité et une
attitude de défense, si fréquente entre
catholiques, qui réussit à faire que seule une
petite minorité participe à la paroisse.
En ce qui
concerne l’évangélisation du monde, elle se fait
presque toujours par imposition.
L’évangélisation a accompagné la conquête par
les pouvoirs de la chrétienté de l’Occident, par
des guerres de religion ou par la conquête et la
conversion forcée. Il y eût des exceptions. Il
s’est trouvé des missionnaires qui ont protesté
contre la conquête. Mais ceux-ci n’ont pas eu
d’influence. Leurs écrits n’ont pas été publiés
avant le XIXème siècle quand les empires
d’Espagne et du Portugal avaient déjà disparu.
Les peuples conquis ont reçu le christianisme
par la pression du pouvoir politique et
militaire associés à la mission.
Aujourd’hui,
l’Église n’a plus de pouvoir ou ne compte
qu’avec une certaine illusion de pouvoir. Elle
ne peut plus évangéliser par le biais du
pouvoir. Ceci laisse l’Église déconcertée, avec
un sentiment d’impuissance. J’ai moi-même
entendu un nonce apostolique dire que sans appui
du pouvoir civil l’Église ne réussit pas à
évangéliser. Ceux qui sont attachés à la
tradition sont déconcertés. Accoutumés à ce que
le prêtre soit une personne de pouvoir, ils sont
subitement désorientés quand ils s’aperçoivent
que personne n’accepte plus ce pouvoir, sauf
quelques dames pieuses qui prennent soin de
l’Église paroissiale. Monseigneur Expedito de
Saõ Paulo do Potengi (au Brésil) rapportait les
mots de l’évêque de Natal qui l’avait nommé
curé : « Expedito, n’oubliez jamais que vous
êtes une autorité. Faites en sorte d’avoir de
bonnes relations avec le Préfet, avec le
Gouverneur et avec le juge. Pour le reste faite
ce que vous pouvez. »
Le problème de
tous les problèmes et qui est à la base de tout,
c’est la nécessité d’évangéliser sans le
pouvoir, à partir d’une relation d’égalité,
un être humain avec un autre être humain, avec
une façon d’entrer en relation entre des
personnes égales et non pas dans une relation de
supérieur à inférieur.
Le drame est
que de nombreux jeunes prêtres qui ont été
formés pour le pouvoir et dans une ambiance de
pouvoir, découvrent tout d’un coup qu’ils n’ont
plus de pouvoir. Mais ils n’ont pas été préparés
pour créer des relations de personne à personne
comme des frères égaux.
Dans le langage
de Vatican II on a fait la promotion du laïcat.
Depuis lors de nombreux documents, excellents,
ont été publiés sur les laïcs dans l’Église. Les
documents de la Conférence épiscopale
brésilienne sont particulièrement excellents et
démontrent la qualité des conseillers des
évêques. Cependant, dans la pratique, il n’y a
rien de changé. Les laïcs n’ont pas plus de
pouvoir ni d’autonomie qu’avant. Tout est resté
en paroles parce rien n’a changé dans
l’institution. Durant le précédent pontificat
on a publié un catéchisme catholique. Quelle a
été la participation du Peuple de Dieu dans la
préparation de ce catéchisme? Aucune. On ne sait
même pas qui sont ceux qui ont préparé le
catéchisme. On a publié un nouveau code de droit
canonique. Quelle a été la participation du
peuple chrétien dans la rédaction de ce code?
Aucune. Les laïcs ne valent rien et ne savent
rien. Dans la pratique ils n’ont pas l’Esprit
Saint. Ils sont ignorants et en tant que tels,
ils doivent accepter tout sans récriminer. Avant
cela, il y a eu des réformes liturgiques. Le
peuple chrétien a-t-il été consulté? Non. Le
peuple est ignorant. Les laïcs sont des
ignorants. Tout cela comme si l’Esprit de Dieu
était seulement dans la hiérarchie. Ce que
disent les documents reste sur le papier. Dans
la pratique tout demeure comme avant : une
relation de pouvoir et une pastorale à partir de
ce pouvoir. C’est cela qui doit changer si nous
voulons évangéliser ce monde nouveau dans lequel
nous sommes submergés.
Car nous sommes
dans un monde nouveau. La grande majorité des
baptisés ne connaissent plus le Notre Père et
ignore tout de l’Église. La vie se passe en
courant; nous courons d’une activité à une autre
pour survivre. La désorganisation sociale est
telle que les personnes vivent comme des
individus solitaires, isolés, sans confiance
dans les autres, sans relation humaine solide et
stable, parfois pas même entre conjoints. La
chrétienté traditionnelle avec sa façon de
vivre, survit dans quelques familles paysannes.
Il y aura toujours des représentants du passé.
Mais ces gens n’exercent plus une influence dans
la société et constituent des refuges
ecclésiastiques. Pour les cinq millions
d’habitants des condos de Saõ Paulo, que
signifie l’Église? Pour les trois millions qui
vivent dans les ravines, que signifie l’Église.
Quel est son pouvoir?
Ce qui est
valable ce sont les missionnaires qui
réussissent à former de petites communautés
vivantes, à partir d’une relation fraternelle,
relation égalitaire, sans se prévaloir d’aucun
pouvoir ecclésiastique. Voilà le défi pratique
et non assumé collectivement par l’Église :
reconnaître qu’on ne peut plus évangéliser à
partir du pouvoir mais seulement à partir d’une
relation d’êtres humains avec d’autres êtres
humains égaux. En théorie il n’y a pas
d’objection, mais dans la pratique tout continue
comme si l’Église avait encore le pouvoir
qu’elle avait avant les années 70 du siècle
dernier.
… à suivre…
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