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Les grandes insécurités de l’Église actuelle
José Comblin

 

 

 

La réalité de base

Le fait fondamental est que l’Église elle-même n’a pas perçu ou n’a pas reconnu ou n’a pas voulu accepter la grande révolution de la société occidentale qui s’est manifestée dans les années 70 du siècle dernier et s’est étendue rapidement dans le monde entier. Ce qui se passe actuellement en Chine et chez les « Tigres asiatiques » est hautement significatif. Des peuples ayant une longue tradition de civilisation adoptent avec enthousiasme et presque avec euphorie la nouvelle société occidentale née de la révolution des années 70.

L’Église vit encore dans l’illusion du temps de Vatican II, comme si il n’y avait pas eu une révolution aussi radicale que la révolution française après le concile. Qui lit aujourd’hui les textes conciliaires, par exemple « Gaudium et Spes », ne peut se laisser impressionner par l’ingénuité de la conception du monde qu’on se faisait à cette époque. Vatican II a parlé pour un monde qui n’existe plus aujourd’hui. Il est entré dans l’histoire mais il n’aide plus comme orientation pour le monde d’aujourd’hui.

À partir des années 70 s’est amorcé l’écroulement de la chrétienté. Dans les temps de Vatican II, quelques personnes avancées avaient proclamé la fin de la chrétienté. Mais ils n’en avaient pas prévu la fin. Au contraire, le concile a vécu une ambiance de néo-chrétienté. Quelques années plus tard a commencé une grande révolution de la société occidentale qui s’est répercuté aussi dans l’Église comme un ouragan. De nombreux catholiques se sont séparés de l’institution, y compris plusieurs prêtres et religieuses. Les conservateurs intransigeants ont attribué le fait au concile, mais le concile n’avait rien à voir avec cela. Ce qui est arrivé fut la grande révolution de la société occidentale : révolution dans la science, l’économie, la politique, la culture; une révolution totale et profonde avec comme conséquences une révolution dans l’éthique et la religion.

Cette révolution a questionné toutes les institutions : la famille, l’entreprise, l’école, l’université, l’État et naturellement les institutions religieuses. Les pouvoirs anciens ont disparu et de nouveaux pouvoirs sont apparus. Maintenant, oui, nous arrivons à la fin de la chrétienté. Cependant ce n’est pas encore la fin de la conscience chrétienne dans l’Église. Au contraire, toute l’institution continue de fonctionner comme si rien n’avait changé et comme si l’Église avait le pouvoir de toujours. Il y a des mouvements puissants qui pensent qu’ils peuvent de nouveau réaliser une néo-chrétienté comme cela s’est produit après la révolution française. Pure illusion! Il manque les éléments sociaux pour recommencer cette opération.

Cette conscience de chrétienté dans une situation de vacuité engendrée par cette conscience engendre un sentiment passablement généralisé de malaise.  On peut comparer la psychologie des catholiques et du clergé lui-même avec la psychologie des évangéliques! Parmi les évangéliques prévaut un sentiment d’euphorie, de confiance, de victoire. Les évangéliques se sentent victorieux et les catholiques ont une conscience de déroute, eux qui essaient de maintenir le passé, mais sans grande conviction.

Alors, la fin de la chrétienté signifie que l’évangélisation et la pastorale ne peuvent plus se faire dans une position de pouvoir.

 Depuis Constantin, la pastorale se fait à partir d’une position de pouvoir des évêques et du clergé. Eux enseignent, administrent les sacrements, gouvernent les communautés. Chaque curé est pape dans sa paroisse : il est infaillible et a pleine juridiction. Les laïcs sont objets d’obligations : ils doivent aller à la paroisse, ils doivent obéir et surtout ils doivent soutenir financièrement une institution dans laquelle ils n’ont aucun pouvoir. Et le pouvoir du clergé se présente comme s’il était le pouvoir de Dieu. La paroisse est l’image du pouvoir. Le curé est envoyé par l’évêque sans consulter les laïcs. Lui, commande, non pas parce qu’il est reconnu par son peuple comme une personne plus préparée, mais simplement par imposition de l’évêque. Il arrive subitement et il peut commander en tout. La seule chose qui peut limiter son pouvoir est la résistance du peuple, l’indifférence de la majorité et une attitude de défense, si fréquente entre catholiques, qui réussit à faire que seule une petite minorité participe à la paroisse.

En ce qui concerne l’évangélisation du monde, elle se fait presque toujours par imposition.

L’évangélisation a accompagné la conquête par les pouvoirs de la chrétienté de l’Occident, par des guerres de religion ou par la conquête et la conversion forcée. Il y eût des exceptions. Il s’est trouvé des missionnaires qui ont protesté contre la conquête. Mais ceux-ci n’ont pas eu d’influence. Leurs écrits n’ont pas été publiés avant le XIXème siècle quand les empires d’Espagne et du Portugal avaient déjà disparu. Les peuples conquis ont reçu le christianisme par la pression du pouvoir politique et militaire associés à la mission.

Aujourd’hui, l’Église n’a plus de pouvoir ou ne compte qu’avec une certaine illusion de pouvoir. Elle ne peut plus évangéliser par le biais du pouvoir. Ceci laisse l’Église déconcertée, avec un sentiment d’impuissance. J’ai moi-même entendu un nonce apostolique dire que sans appui du pouvoir civil l’Église ne réussit pas à évangéliser. Ceux qui sont attachés à la tradition sont déconcertés. Accoutumés à ce que le prêtre soit une personne de pouvoir, ils sont subitement désorientés quand ils s’aperçoivent que personne n’accepte plus ce pouvoir, sauf quelques dames pieuses qui prennent soin de l’Église paroissiale. Monseigneur Expedito de Saõ Paulo do Potengi (au Brésil) rapportait les mots de l’évêque de Natal qui l’avait nommé curé : « Expedito, n’oubliez jamais que vous êtes une autorité. Faites en sorte d’avoir de bonnes relations avec le Préfet, avec le Gouverneur et avec le juge. Pour le reste faite ce que vous pouvez. »

Le problème de tous les problèmes et qui est à la base de tout, c’est la nécessité d’évangéliser sans le pouvoir, à partir d’une relation d’égalité, un être humain avec un autre être humain, avec une façon d’entrer en relation entre des personnes égales et non pas dans une relation de supérieur à inférieur.

Le drame est que de nombreux jeunes prêtres qui ont été formés pour le pouvoir et dans une ambiance de pouvoir, découvrent tout d’un coup qu’ils n’ont plus de pouvoir. Mais ils n’ont pas été préparés pour créer des relations de personne à personne comme des frères égaux.

Dans le langage de Vatican II on a fait la promotion du laïcat. Depuis lors de nombreux documents, excellents, ont été publiés sur les laïcs dans l’Église. Les documents de la Conférence épiscopale brésilienne sont particulièrement excellents et démontrent la qualité des conseillers des évêques. Cependant, dans la pratique, il n’y a rien de changé. Les laïcs n’ont pas plus de pouvoir ni d’autonomie qu’avant. Tout est resté en paroles parce rien n’a changé dans l’institution.  Durant le précédent pontificat on a publié un catéchisme catholique. Quelle a été la participation du Peuple de Dieu dans la préparation de ce catéchisme? Aucune. On ne sait même pas qui sont ceux qui ont préparé le catéchisme. On a publié un nouveau code de droit canonique. Quelle a été la participation du peuple chrétien dans la rédaction de ce code? Aucune. Les laïcs ne valent rien et ne savent rien. Dans la pratique ils n’ont pas l’Esprit Saint. Ils sont ignorants et en tant que tels, ils doivent accepter tout sans récriminer. Avant cela, il y a eu des réformes liturgiques. Le peuple chrétien a-t-il été consulté? Non. Le peuple est ignorant. Les laïcs sont des ignorants. Tout cela comme si l’Esprit de Dieu était seulement dans la hiérarchie. Ce que disent les documents reste sur le papier. Dans la pratique tout demeure comme avant : une relation de pouvoir et une pastorale à partir de ce pouvoir. C’est cela qui doit changer si nous voulons évangéliser ce monde nouveau dans lequel nous sommes submergés.

Car nous sommes dans un monde nouveau. La grande majorité des baptisés ne connaissent plus le Notre Père et ignore tout de l’Église. La vie se passe en courant; nous courons d’une activité à une autre pour survivre. La désorganisation sociale est telle que les personnes vivent comme des individus solitaires, isolés, sans confiance dans les autres, sans relation humaine solide et stable, parfois pas même entre conjoints. La chrétienté traditionnelle avec sa façon de vivre, survit dans quelques familles paysannes. Il y aura toujours des représentants du passé. Mais ces gens n’exercent plus une influence dans la société et constituent des refuges ecclésiastiques. Pour les cinq millions d’habitants des condos de Saõ Paulo, que signifie l’Église? Pour les trois millions qui vivent dans les ravines, que signifie l’Église. Quel est son pouvoir?

Ce qui est valable ce sont les missionnaires qui réussissent à former de petites communautés vivantes, à partir d’une relation fraternelle, relation égalitaire, sans se prévaloir d’aucun pouvoir ecclésiastique. Voilà le défi pratique et non assumé collectivement par l’Église : reconnaître qu’on ne peut plus évangéliser à partir du pouvoir mais seulement à partir d’une relation d’êtres humains avec d’autres êtres humains égaux. En théorie il n’y a pas d’objection, mais dans la pratique tout continue comme si l’Église avait encore le pouvoir qu’elle avait avant les années 70 du siècle dernier.


… à suivre…

 

 

 

 

 

 

 

 

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