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Comme Supérieur Général puis Délégué
International de ma Congrégation des Fils de la
Charité, j'ai visité plusieurs fois tous les
pays d'Amérique Latine et un bon nombre de pays d'Afrique. En
fidélité à la mission des Fils de la Charité,
j'y ai été particulièrement attentif à la vie et
aux problèmes des zones urbaines les plus
pauvres. Puis, pendant huit ans, j'ai partagé la
vie des habitants d'un bidonville de Mexico ;
pendant trois ans, celle du ghetto de Chicago ;
pendant un an, celle d'un quartier très
populaire de Brazzaville, en Afrique, et,
pendant treize ans, celle d'un bidonville de
Manille, en Asie. Dans un continent ou un autre,
j'ai animé plus de cent semaines de retraites de
prêtres. J'y ai reçu beaucoup de confidences...
Aujourd'hui, j'ai 86 ans. Que ce que je crois
devoir dire n'apparaisse surtout pas comme un
ensemble d'idées ou de théories, mais comme un
devoir de conscience : la description de la
réalité, telle qu'elle s'est,
peu à peu, imposée
à moi.
Cette
réalité, c'est que les directives actuelles de
notre Église,
sur le terrain de la procréation,
chargent les plus pauvres de notre monde de
chaînes qui aggravent leur misère et contribuent
à augmenter le nombre des humains vivant de
manière inhumaine. Nulle part, dans ces immenses
zones pauvres que j'ai d'abord visitées et
auxquelles ensuite, j'ai appartenu, je n'ai vu
les méthodes Billing,
préconisées par les responsables de notre
Église, faire preuve de quelque efficacité.
Elles sont trop compliquées. Elles supposent une
possibilité d'organiser la vie totalement
inaccessible à la culture des pauvres. Elles
sont pensées et expérimentées dans un monde qui
n'est pas celui des pauvres. En imposant, comme
seules solutions permises, des solutions qui
leur sont inaccessibles et en interdisant les
autres, l'Église contribue à enfermer les
pauvres dans le cycle de la surnatalité.
Pendant
les douze ans au cours desquels j'ai vécu dans
le bidonville de Laura à Manille, j'ai
vu la
population de cette ville passer de 7 millions à
plus de 13 millions et le nombre des habitants
vivant en bidonville passer de 4 à 7 millions.
J'ai vu un
petit village de quelques centaines
d'habitants, Bagong
Silang, près de
Manille, devenir une zone de 350.000 pauvres.
J'ai vu
plus de 7 millions d'hommes, et de femmes partir
travailler à l'étranger et donc abandonner leurs
familles pour les sauver de l'extrême pauvreté.
J'ai vu des millions d'enfants
s'entasser
dans des taudis, assurés, presque tous, d'un
avenir de misère. J'ai vu à Manille, comme à
Mexico, comme à Brazzaville et ailleurs, des
masses de jeunes, généreux et ouverts dans leur
enfance, devenir, peu à peu, des membres de "
gangs ", parce qu'ils vivent sans espace, sans
travail et sans espérance.
Bien
souvent, dans divers pays, j'ai senti la révolte
gronder en moi, quand des parents de 8 ou 10
enfants, vivant dans l'affreuse misère de leur
taudis, parfois avec un seul repas par jour (et
quel repas !), me disaient en parlant du nombre
de leurs enfants : « Nous sommes catholiques.
C’est l’Église qui le veut… » Quand ces enfants
seront adultes, comment n'auront-ils pas le
désir de rejeter cette Église coupable, à leurs
yeux, de la misère de leur enfance?
Comment
peut-on présenter l'interdiction du préservatif
au nom de la dignité de la vie ?... alors que
des millions de fœtus s’en vont, chaque jour,
aux poubelles dans tous les coins du monde…ou
sont enterrés comme des petits animaux, dans un
quelconque recoin de terrain, par des parents
qui aiment leurs enfants mais qui sont écrasés
par l'impossibilité d'éduquer et même de nourrir
leurs trop nombreux autres enfants déjà nés. Les
vies de ces enfants, victimes de l'impossibilité
dans laquelle se trouvent leurs parents de les
faire vivre, sont-elles donc moins sacrées que
celles des enfants possibles des gens
« cultivés », capables de déchiffrer les
messages des méthodes Billings, pour choisir,
librement, de
les faire naître? Quand on vit au milieu
des pauvres, comment leur expliquer ce qui
apparaît comme les choix de notre Église à ce
sujet?... Moi, je n'ai pas pu ... Je ne peux pas
... J'aurais l'impression de trahir un message
essentiel de Jésus.
…2
J'ai
découvert aussi une autre réalité dramatique :
les malades du sida. Ils sont des millions dans
le monde. La plupart d'entre eux sont jeunes,
mariés, avec des enfants en bas âge. De toute
évidence, la grande force pour ne pas être
détruit par cette affreuse maladie, c'est un
redoublement d'amour et de foi. Mais les risques
de contagion leur interdisent les rapports
conjugaux normaux. Or certains responsables dans
l'Église affirment qu'en conséquence ils doivent
vivre " comme frère et sœur " avec leur
conjoint. Pourtant, dans ces moments de grande
souffrance morale, le couple a particulièrement
besoin de partage sexuel pour fortifier son
amour. Le malade a besoin de ne pas se sentir
rejeté comme un pestiféré... privé jusqu'à la
mort de cette manifestation primordiale d'amour
par celui ou celle qui l'aime... et qui aura, de
surcroît, à prendre la responsabilité de se
refuser à lui ou à elle. Je ne peux
pas
dire, au nom de Jésus, à ceux qui vivent ce
drame, que l'interdiction du préservatif doit
passer avant un amour à sauver pour un
« condamné à mort ». Non !
je ne le peux pas parce que je suis sûr
qu'aujourd'hui, Jésus ne dirait pas cela.
Je
suis navré de constater que, dans ce domaine de
la morale sexuelle, nous n’avons pas avancé
depuis le Concile, et que nous avons même
reculé. En effet, quand, jeune prêtre, je
continuais mes études en Théologie à
l'Université Catholique de Paris, on m'a
enseigné que chaque famille devait avoir le
nombre d'enfants qu'elle estimait, en
conscience, pouvoir élever et éduquer dignement.
Je retrouvais là une fidélité à l'esprit de
Jésus, que
je ne retrouve plus dans l'abondance et la
surabondance des barrières et des mises
en
garde actuelles.
Notre
Morale, spécialement en ce domaine de la Morale
Sexuelle, ne s'est-elle pas égarée en se basant
sur certaines conceptions philosophiques
discutables, beaucoup plus que sur l'agir et
l'enseignement de Jésus? Je crois, pour ma part,
cette question capitale. La préoccupation
essentielle de Jésus face aux personnes en
situation difficile sur le plan sexuel, n’est
pas de les obliger à prendre tel ou tel chemin.
Non ! c'est de les
aider à retrouver leur responsabilité
personnelle, dans la situation où ils sont. Face
à la Samaritaine aux cinq maris successifs, face
à la femme adultère, condamnée a mort par les
autorités religieuses, face à Marie-Madeleine
écrasée par son passé, Jésus ne condamne pas. Il
ne brandit aucune obligation. Il leur prouve son
amour: il les invite à se relever... Il ne leur
donne même pas de conseils ... Il leur donne de
chercher et de choisir, par elles-mêmes, les
chemins pour changer leurs vies... Il les fait
renaître à la liberté... Il leur fait retrouver
leur dignité d'êtres responsables ...Il les
remet dans le face à face avec Dieu, au cœur de
leur vraie vie.
Ne
sommes-nous pas, aujourd'hui, en train d'oublier
ou de travestir ce message fondamental de Jésus?
...et de perdre, en conséquence, la confiance
des jeunes? Chaque foyer devrait se poser
librement des questions de cet ordre : En
conscience, tels que nous sommes tous les deux,
avec notre santé, notre situation, notre
assurance pour l'avenir et pour les croyants,
notre foi en l’aide de Dieu, combien d'enfants
pouvons-nous éduquer dignement? Comment
organiser notre vie affective et sexuelle et
comment y limiter les naissances, pour réaliser
au mieux cette mission que Dieu confie à notre
foyer? Cette responsabilité vécue apporterait,
en elle-même, son cachet divin.
Ce
serait, enfin, sur le terrain de la sexualité et
de la procréation, une Bonne Nouvelle accessible
à tous. Car, si les pauvres sont dans
l'incapacité de comprendre et d'obéir aux
méthodes Billings et autres, ils savent aussi
bien et souvent mieux que les nantis décider par
amour, vivre pour l’amour, et partager un
magnifique amour.
Et à
vous, frères spécialistes
de la
planification des naissances et de la morale
conjugale dans notre Église, j’ose vous proposer
ceci : « Venez partager, pendant quelques mois,
la vie des pauvres dans l’un des innombrables
bidonvilles de notre monde. Oubliez votre
passé, votre culture, vos idées.
Venez-y
seulement avec votre Évangile. Et regardez,
écoutez, dialoguez, méditez, priez. Cherchez
loyalement et librement à découvrir ce que Jésus
dirait et ferait, s'il était à notre place...
…3
...en
répétant sans cesse.les paroles
lumineuses qu'il continue de nous adresser :
"Tout ce que vous faites aux plus petits des
miens, c'est à moi que vous le faites".
...et
en nous interrogeant tous, le chrétien de base
comme le pape, sur cette question fondamentale
de notre Foi : "Que dirait et que ferait Jésus
s'il vivait aujourd'hui? " »
secretariat@filsdelacharite.org
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