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Vendredi le 14 janvier, la nouvelle est reprise
par tous les bulletins d’information : le
Vatican annonce que Jean-Paul II, le
prédécesseur du pape actuel, sera béatifié à
Rome le premier mai prochain, six ans à peine
après son décès. La nouvelle demeure à l’état de
fait brut : une couverture médiatique sans
analyse. Tout au plus fait-on écho à la joie des
catholiques et à l’immense fête populaire
anticipée à Rome sur la Place Saint-Pierre en ce
jour de la fête des Travailleurs. Jean-Paul II
est une vedette mondiale, mais ce n’est pas
notre saint Frère André ni notre Céline!
Pourquoi en savoir plus?
Au risque de surprendre, je pense que
l’événement symbolique de la béatification d’un
pape contemporain ne peut être réduit aux
limites d’une fête de famille, ni à celles du
culte d’une vedette médiatique. Compte tenu de
la place du catholicisme romain dans le monde,
au plan religieux d’abord, certes, mais aussi
aux plans social, politique et culturel, des
analyses s’imposent. Pourquoi le Vatican
transgresse-t-il ses propres règles
bureaucratiques en ne soumettant pas la
« cause » du pape précédant à l’examen critique
de sa vie prévu par le code canonique? Serait-ce
parce que la vie d’un chef absolu d’un milliard
de chrétiens est susceptible de questions
beaucoup plus complexes que celle d’un simple
portier thaumaturge et que le Vatican a tout
intérêt à sacraliser son chef avant que le
regard des historiens n’ait eu le temps de se
déployer?
Plusieurs estiment déjà que cette béatification
annoncée est une décision inopportune,
prématurée et imprudente et relève peut-être
d’une certaine panique au sein d’un appareil de
pouvoir atteint en son centre par de multiples
crises délégitimant son autorité morale et
spirituelle. Observateur attentif de l’évolution
du catholicisme depuis un demi-siècle, sans
toutefois être un spécialiste des affaires
vaticanes, historien du christianisme et tout
particulièrement de son aventure québécoise, je
me permets d’en appeler à un bilan nécessaire et
d’espérer que d’autres plus compétents que moi
participent à élaboration publique du portrait
de l’activité gouvernante de celui que Rome
s’apprête à présenter comme un modèle de
perfection chrétienne. Voici donc, sous la forme
d’une liste rapide et incomplète de bons coups
et de mauvais coup, quelques thèmes qui
devraient faire partie d’un bilan historique
sérieux.
Peu de temps après son élection (1978), le pape
polonais a commencé une série d’interventions à
forte portée politique sur la scène de son pays
natal. Dès la naissance du syndicat Solidarność
(1980) qui bénéficie de la force de résistance
traditionnelle à Moscou que représente l’Église
polonaise, Jean-Paul II apporte tout le poids du
prestige de sa fonction au programme
d’émancipation de l’organisation ouvrière. Il
impose ses visites au parti communiste
gouvernant et les immenses liturgies populaires
auxquelles celles-ci donnent lieu jouent un rôle
clef dans la montée en puissance de ce mouvement
de libération qui suscite bientôt l’émulation de
l’opposition dans les autres pays du Pacte de
Varsovie. Diversement évalué, son rôle dans les
mouvements sociaux qui conduisent à la fin du
Rideau de fer autour de 1989 demeure
incontestable.
Sur la scène médiatique, Jean-Paul II a donné de
la Papauté une image charismatique qui est sans
précédent au cours de la période contemporaine.
Cela vaut autant à l’intérieur des communautés
catholiques dont il a renouvelé un moment le
patrimoine affectif pontifical séculaire, qu’à
l’extérieur auprès des croyants de toutes
appartenances. Il reste à évaluer quels auront
été les messages perçus au fil des tournées
mondiales répétées de ce personnage religieux
jouant des atours paradoxaux d’une royauté
romaine et des gestes dramatiques de l’humble
pèlerin de la paix.
Depuis la fin de l’Ancien Régime, le rôle de la
papauté se veut essentiellement doctrinal. À cet
égard, il faut souligner la contribution fort
positive de Jean-Paul VI à une théologie du
travail. Il s’est situé ainsi dans la continuité
de la pensée sociale plus progressiste inaugurée
par Jean XXIII et développée par Paul VI. Mais
la théologie sociale et politique des prêtres et
laïcs militants était déjà rendue beaucoup plus
loin, comme nous le verrons, et sa contribution
théorique ne semble pas avoir eu une réception
importante dans les faits.
Les coups plus
discutables
Tout bilan comporte inévitablement des forces et
des faiblesses. Parmi ces dernières, il faudra
approfondir les aspects suivants.
Jean-Paul II a piloté d’une main ferme la
réaction du gouvernement central catholique à la
montée en responsabilité des évêques
responsables ensemble des Églises nationales,
mouvement souhaité par l’Église universelle lors
du deuxième concile du Vatican (1963-1965). Ce
travail s’est principalement effectué par la
restriction graduelle des nouveaux pouvoirs des
assemblées épiscopales et par une génération de
nominations d’évêques au profil obédientiel
assuré. C’est à la continuation de ce programme
de contrôle des nominations qu’est maintenant
mandaté l’ancien archevêque de Québec, le
Cardinal Ouellette. Cette reprise de contrôle a
permis de fermer substantiellement toute
évolution concernant les règles d’accès au
ministère sacerdotal, notamment le refus de
l’ordination des femmes, qui a conduit le clergé
catholique occidental dans une impasse
démographique totale aujourd’hui et dont les
simples fidèles sont les victimes impuissantes.
Ce blocage continue d’avoir les effets les plus
regrettables sur le dossier des relations
œcuméniques avec l’Église anglicane, entre
autre.
En tant qu’évêque de Cracovie, Karol Józef
Wojtyła était un des responsables du comité qui
a recommandé à Paul VI de ne pas modifier la
position de l’Église catholique concernant le
contrôle des naissances et la morale sexuelle.
En août 1968, le pape optait pour cette position
et refusait la recommandation de l’autre comité
proposant une évolution de la doctrine, à
l’heure de l’accessibilité de la contraception
chimique. Cette date est devenue un repère
majeur dans l’histoire du catholicisme romain
des deux derniers siècles. La fonction centrale
d’autorité dogmatique conquise par la papauté du
XIXe siècle (infaillibilité), avec le
pouvoir conséquent sur les consciences, va
s’effriter partout en Occident à une vitesse
inouïe. La raison est fort simple : les femmes
catholiques sont éduquées. Elles entendent bien
évaluer elles-mêmes la moralité des moyens
contraceptifs qu’elles découvrent. Ils leur
semblent d’emblée positifs. Les prêtres et les
épiscopats nationaux ont pesé longtemps pour que
Rome réforme sa position à ce sujet. En imposant
d’autorité son refus lors de son accession à la
fonction papale, Jean-Paul II a fortement
contribué à la perte d’autorité morale de
l’évêque de Rome. Plus grave encore sans doute,
son refus d’examiner la moralité de
l’utilisation des condoms pour diminuer la
diffusion du sida a eu pour conséquence un
nombre intolérable de morts. Certains, dont je
suis, associent ce refus à un crime contre
l’humanité.
En nommant Mgr loïs Ratzinger préfet de la
Congrégation pour la doctrine de la foi en 1981,
Jean-Paul II lançait une action qui aurait pour
effet d’identifier, d’accuser et de condamner
les principaux théologiens, qui, en Amérique
latine tout particulièrement mais non
uniquement, étaient en train d’élaborer une
théologie mettant la libération des pauvres au
cœur du message et de l’action de l’Église. Ce
ne furent pas les seules cibles de l’inquisition
romaine, mais il est possible de s’interroger
sur les effets pervers de ces poursuites dans
les pays les plus pauvres qui allaient bientôt
devenir objet de conquête par le pentecôtisme
d’origine américaine. À côté des impacts d’ordre
social et missionnaire, il faudrait également
ouvrir le dossier de la liberté de pensée
théologique de plus en plus laminée par la
censure et l’autocensure.
Que dire finalement du dossier de la pédophilie
et du rôle de l’autorité romaine, sous sa
gouverne, dans le maintien d’une culture du
secret et de la dissimulation au profit de
l’image publique de l’institution et au
détriment des victimes? Si Benoît XVI a fini par
admettre la responsabilité des responsables de
l’Église, cela devrait bien toucher à la
conduite de son prédécesseur. Sans compter la
complaisance évidente de ce dernier à l’endroit
du Frère Marcial Maciel Degollado, fondateur des
Légionnaires du Christ et coupable avéré d’actes
pédophiles à l’endroit de plusieurs de ses
recrues.
D’autres thèmes devraient évidemment être
convoqués pour dresser un bilan responsable de
l’action d’un pape candidat à la sainteté. La
sincérité personnelle ne peut constituer
l’unique critère d’évaluation des actes, si l’on
prend pour repère les critères objectifs de la
morale catholique classique. Que le pape
Jean-Paul II ait été un saint homme, plein de
vertus et de bons vouloirs me semble insuffisant
pour le constituer en modèle. Il est
manifestement trop tôt pour évaluer correctement
ses options de gouvernement dans leurs effets à
long terme sur la vie de son Église. Le simple
fait qu’une autre personne puisse me contredire
point par point sur les quelques arguments que
j’avance ici suffit à démontrer le caractère
inopportun, prématuré et imprudent de la
décision prise en urgence. Très peu de papes ont
été canonisés dans l’histoire. Il y a sans doute
des raisons qui expliquent cette réserve.
Subitement, Rome veut canoniser Pie XII et
Jean-Paul II. La sainteté serait-elle en train
de remplacer l’infaillibilité au sein d’une
Église qui semble accessible au repli sectaire?
Louis Rousseau est pofesseur
associé au Département de sciences des religions
de l’UQAM
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