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Le cléricalisme
ou la réduction de la Révélation au concept
Marc Renault


 

Dépose là ta conscience, frère Martin, la seule chose qui soit sans danger est la soumission à l'autorité établie.

Diète de Worms, avril 1521

Le deuxième concile du Vatican (1962-1965) était animé par le désir de rapprocher l'Église institutionnelle des fidèles et de l'ouvrir sur le monde contemporain. Jean XXIII parlait d'aggiornamento (mise à jour) et il ouvrait une fenêtre de son palais pour illustrer ses inten­tions par un acte symbolique. Le concile de 1870 avait été défensif, voire réactionnaire; il s'était cramponné à des positions politiques et dogmatiques. L'ecclésiologie domi­nante entre 1870 et 1962 représentait l'Église comme une monarchie où l'autorité et la légitimité étaient entière­ment concentrées dans le pape et dérivaient de là vers le bas par les canaux de la hiérarchie ecclésiastique. On ne niait pas que l`Église puisse se définir comme la communauté des croyants, mais cela était suspect de protestantisme si on ne complétait pas la définition par l'encadrement de la hiérarchie ecclésiastique.

Au tournant des Ve et VIe siècles déjà, le Pseudo­Denys avait calqué sa représentation de l'Église sur la procession plotinienne dans sa Hiérarchie céleste et sa Hiérarchie ecclésiastique. Dans son essence, l'Église est une réalité métaphysique et métahistorique. Elle triomphe dans la vision béatifique comme la cour du Christ ressuscité. De cette Église céleste, le pouvoir se diffuse vers le bas, dans l'Église militante historique, par le ministère de l'appareil hiérarchique, en somme par le pape, les évêques et les prêtres. Le simple fidèle est au plus loin du principe et ne peut espérer le rejoindre qu'à travers la filière autorisée. Ce qui revient à dire que la vie de foi, comme fait de l'existence singulière et subjective, n'a pas de réalité authentique sinon comme effet particulier de la causalité générale du pouvoir ecclésiastique en tant qu'instance de gouvernement des fidèles et de magistère en possession de la doctrine orthodoxe.

Il en résulte que, même si le croyant est persuadé qu'il entretient un rapport singulier avec Dieu en Jésus-Christ et même s'il sait que sa destinée personnelle est unique, il doit considérer que son expérience chrétienne est peut-être quelque chose d'inauthentique et d'illusoire tant que l'autorité ecclésiastique ne l'a pas déclarée conforme à ses canons doctrinaux et disciplinaires. Et cela va jusqu'à devoir se nier soi-même si l'autorité le demande. Les gens d'Église s'attendent à ce que les fidèles se vident de leur personnalité au profit des formules anonymes du pouvoir aussitôt qu'ils entendent venir de la base des voix qui expriment des vues dérangeantes pourtant bien enracinées dans la vie. Au lieu de se demander si les concepts et les règlements ne devraient pas être révisés pour subsumer de nouvelles manifestations de l'expérience chrétienne, ils vont dévaluer l'expérience pour n'avoir pas à modifier les formules dans lesquelles s'exprime le pouvoir. Imaginez la pagaille si l'action de l'Esprit dans les fidèles se mettait à déstabiliser l'autorité ecclésiastique par ses innovations intempestives! Il faut vite mettre le couvercle sur ces fermentations dangereuses et réprimer les contestations en déclarant l'infaillibilité des hiérarques. L'Église romaine pense qu'elle a besoin de ce contrôle absolu. Et cela implique que l'on pourrait être un bon catholique aux yeux de la hiérarchie sans avoir une once de foi et sans conversion, pourvu qu'on parle le langage voulu et fasse les gestes attendus. L'Église préfère en somme un bon fonctionnaire athée, comme l'excellent curé Meslier, desservant d'Étrépigny en Ardennes. L'important n'est pas ce que chacun est dans son existence personnelle, mais ce que chacun exhibe comme personnage de la société ecclésiastique. Un prêtre pourrait bien être concubinaire au su de son évêque sans que celui-ci le censure, parce qu'il a besoin de son travail. Il s'en séparera uniquement si cela devient de notoriété publique. L'image publique de l'institution a plus d'importance que ses membres vivants. Ainsi l'évêque reconnaît-il d'une part qu'une irrégularité n'empêche pas qu'on puisse être un bon prêtre mais doit d'autre part se priver de ses services si la situation devient notoire.

Le deuxième concile du Vatican a tenté de desserrer cette emprise du pouvoir ecclésiastique sur l'existence chrétienne. Il a pris le risque de désigner l'Église comme étant d'abord le « peuple de Dieu ». Sans vraiment renoncer à sa conception du gouvernement et du magistère, l'Église semblait vouloir admettre que ses propres limites pouvaient ne pas coïncider exactement avec la communauté sur laquelle elle exerçait directement son pouvoir. Les pasteurs réunis de 1962 à 1965 ont concentré leur attention sur cette communauté qui résulte de la réunion des croyants entre eux. Une définition par l'existence plutôt que par la sujétion à l'institution. Il y a une réalité de l'Église faite de la réunion des gens convertis à Jésus-Christ. L'initiative de cette réunion procède de chacun. Tous se reconnaissent comme disciples de Jésus-Christ, même s'ils ne sont pas tous les sujets d'une même autorité ecclésiastique. On espérait, entre autres choses, que le sentiment d'appartenance au « peuple de Dieu », en mettant l'accent sur l'expérience religieuse plutôt que sur les différences doctrinales, favoriserait un dialogue entre les confessions chrétiennes, car l'œcuménisme  était à l'ordre du jour. Que les gens d'Église veuillent s'occuper d'une réelle communion entre croyants, malgré les appartenances confessionnelles diverses, cela nous avait paru stimulant, électrisant et quelque peu subversif par rapport aux habitudes romaines invétérées. Malheureusement, les hiérarques romains se considèrent de droit divin. Leur autorité incritiquable n'admet pas que l'Esprit du Christ puisse inspirer des prophètes à la base, surtout si cela met en question l'administration romaine de la doctrine et des mœurs. C'est pourquoi, après l'épisode des assemblées conciliaires, les pasteurs-évêques étant revenus dans leurs terres, les mœurs de la hiérarchie sont retombées dans les vieilles ornières. Les papes ont remplacé les évêques conciliaires par des clercs dévoués à l'establishment. Les fidèles, fussent-ils des théologiens patentés, ne peuvent rien apporter au magistère romain comme inspiration, comme orientation, comme impulsion. Il. y a des verrous canoniques et doctrinaux plus importants que les chrétiens en chair et en os. Dans les discussions, on ne s'inquiète pas du fait que les arguments romains ne convainquent personne. On bâillonne les gens, même les évêques. On tranche les sujets litigieux d'autorité et interdit d'en traiter, ce qui ne peut toutefois empêcher qu'on y pense encore et qu'on en discute, clercs compris, dans les contacts privés. Les pasteurs soucieux de rester en contact avec la vie de leurs ouailles en prennent et en laissent dans les directives d'en haut. Ils s'en remettent à leur propre jugement, non parce qu'il serait meilleur absolument, mais parce qu'il s'efforce de tenir compte de cette humanité vivante confiée à leurs soins. Et en même temps le discours de la hiérarchie ronronne a priori dans sa pureté générale sans admixtion des contingences des destinées singulières. Situation malsaine.

Les moments les plus pénibles de mon existence furent les heures passées dans cette boîte qu'on appelle le confessionnal. Le confesseur catholique est pris en tenaille entre la liste officielle des infractions possibles, d'une part, et la singularité de l'existence du pénitent, d'autre part. La contingence d'une vie concrète d'un côté, les concepts génériques des fautes de l'autre. Non, ce n'est pas aussi simple, car le système catholique installe cette tenaille dans le pénitent lui-même par la discipline de l'examen de conscience. Le pénitent doit apporter une matière peccamineuse sans laquelle l'absolution serait sans objet et le sacrement, inexistant. Or la recherche d'un objet à absoudre se fait par une comparaison entre la liste officielle des fautes et la conduite personnelle de celui qui s'examine. S'il est vraiment converti à Jésus-Christ, le pénitent sait qu'il est pécheur et le reconnaît en venant au prêtre. Mais la tenaille le tient, car, pour faire son aveu, il doit passer par la grille des définitions de péché, sinon le prêtre ne peut rien, car il est un juge qui applique un code pénal et il n'y a pas de cause à juger sans une infraction précise au code. Dans sa boîte, le confesseur est le ministre du système pénal de l'Église et, s'il absout le pénitent, cela n'a rien à voir avec ses propres sentiments envers lui. Les belles qualités d'âme sont surérogatoires chez le confesseur pourvu qu'il administre correctement le rite sacramental. C'est au pénitent qu'on demande d'être contrit. Qu'il s'arrange pour ressentir ce qu'il faut. Je ne pouvais admettre qu'un sacrement institué pour libérer le pécheur et lui rendre la joie des enfants de Dieu génère de la détresse. Je ne pouvais assumer le rôle de celui qui sait mieux que le pénitent en quoi il est pécheur.

La discipline ecclésiastique ne fait pas confiance aux fidèles pour trouver des raisons de se confesser, puisque le droit canonique réitère les décisions du IVe concile du Latran (1215) sur la confession annuelle obligatoire. Comment l'Église peut-elle ainsi contraindre par une loi à éprouver de la contrition? Cela m'échappe, car, si je me souviens bien du catéchisme, la contrition est une condition de la réception fructueuse du sacrement, de sorte que l'obligation de se confesser est aussi l'obligation d'être contrit. Bref, même en pleine canicule, j'avais froid dans le dos en entendant les confessions. De braves chrétiens adultes venaient réciter des listes de peccadilles, exactement comme on le leur avait appris dans leur enfance, et ne pouvaient apporter leur culpabilité de fond pour la faire dénouer, parce que cela n'est pas une matière à mettre devant le tribunal de la pénitence. À l'âge de seize ans, après m'être torturé dans des examens de conscience où j'essayais en vain de m'appliquer la grille casuistique, je m'étais finalement accusé, par bravade et par colère, d'avoir commis le péché originel. Le pauvre confesseur dut réprimer son envie de rire, puis il m'expliqua patiemment que cela n'était pas un péché « actuel » et que je ne pouvais pas m'en accuser. N'intéresse l'Église que la correspondance entre un comportement et ses catégories pénales. Ce qu'est le pénitent dans son existence même n'est pas une réalité à mettre devant son tribunal. Le confesseur subsume sous des concepts de faute ce que dit le pénitent. Il connaît celui-ci mieux qu'il ne se connaît lui-même parce qu'il possède la science des lois. Avec un détachement extraordinaire, dont le pénitent ne devrait pas s'offusquer, il peut poursuivre le fidèle de ses questions jusque dans ses secrets les plus intimes, car les concepts dont il joue, comme sur le clavier d'un grand orgue, sont complexes et détaillés. On lui fait un devoir de questionner le pénitent si l'accusation lui semble vague et peu spécifique. Donc beaucoup de précision dans les notions, et pas beaucoup de considération pour le fidèle, car l'Église se concentre sur la correspondance entre le comportement et ses catégories pénales. Ce qu'est le fidèle dans son existence même, elle n'a pas le temps de s'y arrêter et ce n'est pas une chose à mettre devant le tribunal de la Pénitence. Il s'agit de contrôler les gens en leur faisant croire que la valeur de leur expérience propre consiste à se laisser réduire aux concepts de l'Église et que la dispensation de la grâce du Christ n'atteint le fidèle singulier qu'en passant par les catégories du discours ecclésiastique. Alors que dans son rapport à Dieu le croyant a l'intime conviction que la totalité de son existence est présente à Dieu et confirmée par lui, dans son rapport à l'Église on lui demande de mettre entre parenthèses sa singularité et de se conformer à l'uniformité du troupeau. J'ai craqué et j'ai cessé d'exercer ce ministère parce que le pouvoir que je devais y exercer me semblait méprisant envers les fidèles. Il paraît que les gens, de leur côté, ont cessé de se confes­ser. Si j'en crois certains témoignages, les confesseurs encore en exercice ont tendance à prendre le parti des pénitents et à se déconnecter de la casuistique officielle. Or je pense qu'on ne doit pas se résigner à un tel hiatus entre la vie chrétienne concrète et l'appareil du pouvoir dans l'Église.

L'Église s'est immatérialisée comme une forme universelle distincte de la singularité de ses membres. En cet état de structure métaphysique anhistorique, elle paraît avoir une existence en soi, une réalité distincte des hommes particuliers qu'elle est censée réunir. Extra homines particulares per se existens, comme l'observait Gabriel Biel au XVe siècle. À cette condition, elle se croit capable de subsister comme réalité invariable à travers les vicissitudes de l'histoire, alors que les titulaires des charges et la piétaille sont voués à la mort, montrant par là que la singularité de leur existence est accidentelle. N'est essentielle que la conformité des membres de l'Église à sa forme universelle. On requiert du clerc, par exemple, qu'il renonce à son identité singulière et qu'il se fonde dans son rôle d'agent de l'Église, comme s'il était une espèce d'automate intelligent qui n'a pas d'idées à lui parce qu'il ne pense que les pensées du magistère et ne fait qu'appliquer ses directives, sans interposition d'une pensée personnelle à laquelle il a renoncé en faisant serment d'être un instrument du système ecclésiastique. L'Église ne se fie pas au croyant singulier comme tel et demande au clerc de prêter serment pour l'enfermer dans une contrainte juridique, au mépris de l'explicite condamnation du serment dans l'Évangile: « Moi je vous dis de ne pas jurer du tout... Que votre langage soit: Oui? Oui! Non? Non. Ce qu'on dit de plus vient du Mauvais » (Mat 5, 34-37, avec un écho dans Jac 5, 12). L'Église ne croit pas assez au travail de l'Esprit dans les fidèles pour se passer d'une contrainte juridique qui est plus sûre, plus administrable et manifestement plus efficace.

Jésus dit à Nicodème : « Le vent souffle où il veut; tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit » (Jn 3, 8). L'Église romaine sait d'où l'Esprit vient, sait où il va et sait par quels canaux il doit passer pour être reconnu. C'est consigné dans ses définitions dogmatiques, dans sa morale et dans son droit canonique. Si l'Esprit veut souffler, qu'il le fasse dans les limites de ce système, sinon, comment pourrions-nous reconnaître son intervention? Autrement dit, l'Église n'accepte pas de ne pas savoir. Pour quelle raison? Parce que cela menacerait son pouvoir. Où en serait l'Église si les interventions de l'Esprit dans la vie des croyants et dans les événements du monde échappaient à ses concepts théologiques, moraux et juridiques? Où en serait l'Église si elle admettait que chaque croyant est une vocation singulière et une destinée dont le fond n'est connu que de Dieu? Elle serait sens dessus dessous, répondraient les cyniques, les canonistes purs et durs, les inquisiteurs heureusement privés de leurs bûchers. C'est bien possible, en effet, mais à quoi croyons-nous? À l'appareil du pouvoir, dans son intemporalité légale et conceptuelle, mais qui est une construction humaine? Ou bien à la promesse de Jésus-Christ aux Apôtres: « Et moi, je suis avec vous pour toujours, jusqu'à la fin du monde » (Mat 28, 20)? Croyons-­nous à la nécessité interne d'une représentation abstraite créée par la volonté de soustraire le dépôt révélé à la contingence de l'existence du croyant et à l'imprévisibilité de la liberté divine? Ou bien croyons-nous être dans un rapport personnel à Jésus-Christ où se rencontrent deux libertés qui n'ont de contact qu'à travers les vicissitudes du temps sans possibilité de dominer l'autre par un savoir non soumis à la contingence de l'existence temporelle?

Le clerc sincère est divisé. Comme chrétien, il se fie à la promesse de Jésus et, s'il prie, il fait fond sur un rapport personnel avec lui, non un rapport conceptuel, mais un rapport d'existence. Le lieu de contact est l'existence temporelle elle-même et non le monde abstrait du dis­cours doctrinal. Le clerc sait cela, mais il y rajoute la sécurité du système ecclésiastique. Là au moins la réalité ne se dérobe pas dans l'insaisissable flux de l'existence. Tout est bien arrêté dans des définitions dogmatiques et dans des codes de conduite. Point n'est besoin de se plonger dans la mer agitée de l'existence alors qu'on peut naviguer dessus, au sec, dans la nef des doctrines et des directives officielles. À force de s'abriter ainsi dans la sécurité du système ecclésiastique, le clerc finit par penser que ce système est la vérité même et que tout ce qu'il y a d'essentiel dans la Révélation s'y trouve enclos, comme si l'Église connaissait la mesure exacte de ce qui se révèle dans l'Écriture et dans cette tradition vivante qu'est la communauté chrétienne dans son devenir historique. En bref, le pouvoir ecclésiastique veille à ce que Dieu ne puisse le surprendre et brouiller les cartes. La merveilleuse clarté d'un rapport libre entre Dieu et les hommes, rapport où tout peut arriver parce que l'existence créée est justement contingente, cette clarté, dis-je, est mise sous le boisseau. Supposons que le clerc soit un croyant, qu'il lui arrive de prier et qu'il entretienne un rapport personnel avec Jésus-Christ. Comme clerc en exercice, il devra mettre cela entre parenthèses pour s'en tenir à son rôle d'agent de l'autorité ecclésiastique. L'Église romaine, au lieu de confesser sa foi dans le Dieu d'Abraham et de Jésus-Christ et d'appeler les croyants à s'unir en elle, s'arroge la propriété de la Révélation et revendi­que la compétence exclusive de l'interpréter dans les termes de sa dogmatique et de son gouvernement des mœurs. Le clerc, comme représentant et agent du système, est requis de se vider de sa propre expérience de croyant, si l'Église juge que cela est nécessaire pour exercer son mandat. Pour que le clerc soit prêt à faire une telle démarche (qui n'est pas déductible de l'expérience religieuse elle-même), l'autorité lui demande de prêter serment, montrant par là qu'elle a davantage confiance dans la contrainte extérieure du droit positif que dans la foi de ses clercs.

Du temps de ma formation cléricale, nous consultions souvent le livre de Henri Denzinger, Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum. Ce manuel compilait les traditionnelles confessions de foi, les constitutions conciliaires, les déclarations pontificales et les plus importantes directives des dicastères romains. C'était comme tenir une bibliothèque dans sa main. Ce qu'il y avait de décisif et de salvifique dans l'Écriture et dans la tradition était pour ainsi dire transféré dans ces textes officiels. Les concepts clairs et distincts de ces documents remplaçaient avantageusement l'imagerie et la bigarrure des textes sacrés avec leur polysémie et leur incrustation dans des contingences historiques et des destinées. À la limite, le clerc pourrait bien partir avec son Denzinger sous le bras sans retourner à l'Écriture sinon pour y cueillir quelques fleurs littéraires. La codification romaine permet de verrouiller par un serment d'office la foi personnelle des clercs, jugée trop labile en elle-même et trop imprévisible. Que serait l'Église sans un tel contrôle de type étatique sur ses agents cléricaux? Ce serait à voir, mais nul doute que l'autorité s'exercerait autrement. Entre autres choses, elle n'aurait pas à parler la langue de bois quand elle se présente comme servante des croyants. Certains papes écrivaient servus servorum Dei (« serviteur des serviteurs de Dieu») au-dessus de leur signature. Pourtant, dans la nouvelle alliance en Jésus-Christ, le terme « serviteur » ne s'applique plus aux fidèles. (Jn 15, 14-15) Mais passons. Quand un pape se dit serviteur, je ne doute pas de son intention de l'être, mais cette disposition personnelle est neutralisée par le fait qu'il est un clerc formé à servir le système ecclésiastique. Il est ainsi construit qu'en faisant tourner le mécanisme du pouvoir de l'Église il pense être un serviteur à l'esprit évangélique.

Il me semble que l'Église ne doit rien demander aux fidèles qui ne passe par leur liberté humaine et leur liberté de croyants. Ce que l'autorité cléricale obtient par une voie autre est un abus de pouvoir. Ou, inversement, si l'on considère la chose par l'autre bout, c'est la liberté du croyant qui autorise l'Église à lui demander quelque chose, puisque celle-ci, dans ses interventions, doit confirmer cette liberté et non la contourner, la rabaisser ou la faire renoncer à soi. Nier cette liberté équivaut à refuser à quelqu'un la qualité de membre, car nul n'est dans l'Église malgré soi, sans user de sa liberté pour y être. Il est contradictoire de contraindre le croyant au point de lui enlever son autonomie pour le garder dedans, car on se trouve à l'amputer de ce par quoi il peut être membre.

 

Extrait du chapitre VII de La liberté confisquée (Montréal 2000), avec la permission de l’auteur et des Éditions de l’Hexagone.

 

 

 

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