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Les «bigots en soutane» de Jacques Godbout
ou la diffamation tranquille du catholicisme québécois
Marco Veilleux

 

En lisant, dans Le Devoir des 29 et 30 septembre derniers, le texte de Jacques Godbout (texte publié dans le New York Times et intitulé «Enterrer les préjugés – Le chantier culturel du Québec»), je tombe sur ce passage: «Le Québec de Mordecai Richler remontait à son enfance – et à la mienne – , une province d’esprit rural, dominée par des bigots en soutane, peuplée d’ouvriers exploités par le grand capital anglo-américain, dirigée par le chef autocrate d’un parti nationaliste, et dont les citoyens étaient priés de consacrer leurs énergies à préparer leur ciel plutôt que de s’enrichir ici-bas.» Non mais vraiment, est-ce que ça vaut le coût de se payer un article dans le New York Times pour aller raconter ça?

Qu’on me comprenne bien. J’ai assez parcouru notre histoire pour connaître l’idéologie clérico-conservatrice dominante qui a traversé le catholicisme vécu ici, essentiellement pendant un siècle, à partir des années 1840. Mais il y a plus. Et la «mise en récit» de Godbout qui procède d’une rhétorique simplificatrice et diffamante en regard de la complexité du réel n’y rend pas justice. Le catholicisme québécois est, comme toutes les réalités de notre passé, chose fort complexe. Il est constitué d’un jeu mesuré d’ombre et de lumière. Il s’inscrit profondément dans un cadre sociopolitique aux enjeux symboliques subtils. De ce fait, il demeure imperméable aux simplifications faciles qui servent à décrire de façon monolithique et exclusive tout ce qui vient avant 1960. Pire encore, cette «mise en récit» stérilise notre mémoire dans une caricature vulgaire et repoussante qui sévit chez nous depuis les années soixante, empêchant ainsi toutes les générations qui se sont succédé, depuis lors, de reprendre à leur propre compte notre histoire pour y élaborer un projet d’avenir et y tirer les matériaux et ressorts nécessaires à la motivation «morale» d’un agir politique.

Prenons un exemple. Émilie Tavernier-Gamelin (1800 – 1851), fondatrice des Sœurs de la Providence de Montréal, était-elle une «bigote en soutane»? Dans le magnifique bronze qui lui est dédié, à la sortie de la station de métro Berri-UQÀM à Montréal, elle est représentée dans un élan, un panier à la main, toute tendue vers cette misère humaine qu’elle s’en va soulager d’un pas ferme et décidé. Parions que, dans ce panier, il y avait autre chose que des chapelets et des médailles scapulaires! En fait, comme le rappelle Denise Robillard dans la biographie qu’elle lui consacre, les femmes de cette génération «attaquent de front les problèmes sociaux amplifiés par la conjoncture économique, une immigration massive et l’incurie du gouvernement. Faisant preuve d’une créativité et d’un sens remarquable de l’organisation, elles développent un réseau de services qui, en amenant la société canadienne-française à se prendre en mains, l’a empêchée de dégénérer en tiers-monde» (Émilie Tavernier-Gamelin, Montréal, éditions du Méridien, 1988, jaquette de couverture). Voilà une autre lecture possible de nos «ténèbres» catholiques.

Pour rester à la même époque, prenons le cas de Mgr Ignace Bourget, figure exemplaire, s’il en est, de cette «ignominieuse société cléricale». L’historien Roberto Perin, de l’Université York, raconte ceci à son sujet: «Prévoyant [...] l’expansion territoriale de Montréal vers l’ouest, Bourget, [...] lorsque la cathédrale Saint-Jacques, sise au cœur même du secteur canadien-français de la ville, est détruite dans le terrible incendie de 1854, [...] décide d’abandonner cet emplacement en faveur d’un nouveau situé dans un quartier bourgeois et britannique [...]. En ce territoire «étranger», il fait construire une cathédrale modelée sur la basilique de Saint-Pierre de Rome [...] malgré les vives réclamations de l’élite francophone et de son propre architecte [...]. C’est comme si Bourget voulait affronter les prétentions à l’argent, au pouvoir et au progrès que ce quartier symbolise. Il y érigera un monument à la force et à la fidélité des Canadiens français, une tête de pont en territoire étranger qui rivalisera et anéantira les prétentions britanniques à la supériorité. L’Église de Montréal et, avec elle, la culture canadienne-française se tournent résolument vers l’avenir, renonçant au ghetto catholique avec tout ce que cela comporte de privé» (L’Église et l’édification d’une culture publique au Québec, «SCHEC, Études d’histoire religieuse», no 67, 2001, pp. 264-265).

Voilà une relecture de notre passé religieux (et des intentions de ses protagonistes) plus fine et suggestive que le résumé pitoyable qu’en dresse Jacques Godbout dans le New York Times. Mais l’élite issue de la Révolution tranquille, qui domine encore le paysage culturel et social québécois, ne peut se passer de ce prisme interprétatif qui fonctionne exactement comme une «légende» (j’emploie ce terme, ici, dans son sens étymologique le plus strict: legenda «ce qui doit être lu»). La «diffamation tranquille» leur tient lieu de vulgate officielle et agit comme un repoussoir qui fonde leur propre récit identitaire et leur prestige. Dès lors, aux travaux d’analyse les plus éclairés de la génération montante qui tente de tisser avec notre tradition religieuse un «autre rapport», plus fécond que cette amnésie débilitante, ils répondent toujours par une fin de non recevoir, tel le patient qui, sur le divan de l’analyste, résiste en ces termes: «Je sais bien! Mais quand même!» Les propos de Lise Bissonnette, à la fin d’un colloque sur les quarante ans de la Révolution tranquille, constituent le symptôme achevé de ce mécanisme de négation: «Malgré les démonstrations les plus rationnelles et sans doute parce que je suis moi-même de la génération qui a été intellectuellement formée durant la Révolution tranquille et qui l’a vécue avec enthousiasme ou bonheur, il me reste difficile d’atténuer la portée et la force du changement que nous avons alors vécu. [Je sais bien! Mais quand même!] Je ressens encore de la façon la plus vive cette libération non seulement des idées et des institutions mais aussi des mœurs, la destruction de la véritable chape qui nous enveloppait comme individus [...] J’ai eu quinze ans dans la noirceur, littéralement, et vingt ans dans la clarté, exactement entre 1960 et 1965» (La Révolution tranquille 40 ans plus tard: un bilan, Y. Bélanger, R. Comeau et C. Métivier, directeurs, Montréal, VLB éditeur, 2000, p. 306). Voilà bien la résistance affective à toute altération de la «légende officielle» on ne peut mieux énoncée. Remettre cela en question, pour cette génération, est chose dangereuse. «J’oserais même supposer, poursuit Bissonnette, que ces relectures, même si elles sont le fait d’analystes éclairés et progressistes comme on disait autrefois, trouvent aujourd’hui un écho parce qu’elle profitent, paradoxalement, du néo-conservatisme ambiant. Si on leur prête l’oreille, si on les invite à se poursuivre et leur donne de la visibilité, c’est qu’elles peuvent servir à réhabiliter le passé, et à redonner cours à certaines de ses valeurs. Tout développement positif – et celui-ci était certes intellectuellement désirable – a ses effets pervers» (op. cit. p. 306). Qui disait que l’intelligence critique menace toujours l’orthodoxie?

Force est de constater que nos hérauts de la Révolution tranquille ne se sont jamais libérés de l’héritage clérical du catholicisme québécois. Ils veillent donc toujours au corps de notre «Grande Noire Sœur». Et ce cadavre, refroidi depuis belle lurette, tel naguère Lénine dans son mausolée, leur donne foi en l’unicité de leur destin. «Ce phénomène, nous ne l’avons pas inventé et les générations qui nous ont précédés, comme celle qui nous ont suivis, ne l’ont pas connu» (op. cit. p. 306). Cette génération est captive de son rapport vital et viscéral à ce fantôme du passé qui lui est si nécessaire. Dès lors, elle nous tient tous en otage, aplatissant toute velléité d’aller «revisiter» honnêtement ce passé pour voir s’il contiendrait encore quelque valeur utile pour édifier notre avenir incertain sur autre chose que sur ce mépris de ce que fut la société québécoise d’hier.

Avec Jacques Godbout, je veux bien verser une larme de crocodile sur le fait que «les cinéphiles qui souhaitaient, en 1959, voir la version intégrale d’un film de la Nouvelle vague française, devaient se rendre de Montréal à New York, huit heures de route pour déjouer la censure». De même, avec Lise Bissonnette, je veux bien m’émouvoir sur le fait qu’elle ne pouvait pas lire George Sand, au couvent, parce que les «méchantes sœurs» lui interdisaient tout livre à l’Index (elle s’est tellement bien reprise, depuis, qu’on en vient à se demander si ce ne fut pas là un coup de génie pédagogique de la part des sœurs!). Mais après avoir ainsi pleuré sur nos «saints martyrs québécois», il me semble que le temps viendra de sécher nos larmes et, pour reprendre justement ces mots de Sand rendant son dernier souffle, «de laisser verdure...» Car, n’ayez crainte: ni réactionnaire, ni néo-conservatrice, la volonté de certains de ma génération de renouer avec les sources historiques d’une désormais fragile transcendance se fait résolument à partir d’un point de vue séculier et démocratique, point de vue assumant le pluralisme social comme une donnée quotidienne et marqué de façon irréversible par les idéaux libéraux de la modernité. Il ne s’agit donc pas, pour nous, de «réenchanter le monde». Il s’agit, simplement, de refaire l’inventaire critique de notre héritage religieux afin de trouver, dans ce trésor, du neuf et de l’ancien.

Il y a là une éthique du rapport au passé que vous, les «révolutionnaires tranquilles», avez refusée. Mais un temps vient, et il est déjà à nos portes, où ma génération se verra chargée de la terrible responsabilité de s’occuper «de ce monde qui tombe» (selon l’expression si juste de Wajdi Mouawad). Les deux pieds dans ce «chantier culturel du Québec» qui est désormais le nôtre, nous voyons se dresser, devant nous, le défi colossal de construire le futur sur d’autres bases que cette mémoire saccagée, complaisante et mortifère qui vous tient lieu de testament.

 

Marco Veilleux, 29 ans
   Ottawa, 1er novembre 2001

 

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