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Homélie prononcée le 11 novembre
2001 par Mgr Hesayne, évêque émérite de Viedma,
province de Santa Cruz, Argentine.
On ne peut être chrétien et
néo-libéral…
Parce que le chrétien est disciple de Jésus dont
le commandement – axe de tout son message – est
l’amour solidaire exprimé dans sa phrase
lapidaire : « Il y a plus de bonheur à donner
qu’à recevoir » (Actes 20,35). Parce qu’être
chrétien se définit par le partage équitable.
Depuis que Dieu se fit homme en la personne de
Jésus, la conduite de toute personne humaine a
comme modèle une existence humaine pleine,
réalisatrice d’une convivialité harmonieuse et
pacifique.
Pour arriver à cette fin, des écrivains sacrés
enseignèrent la belle utopie qu’un chrétien est
appelé à acquérir les « habitudes divines » en
se basant sur les paroles de Jésus que nous
retrouvons en Matthieu 5, 48 : « Soyez parfaits
comme votre père céleste est parfait. » Ou sur
ces autres paroles dans l’évangile de Jean (15,
12) : « Aimez-vous les uns les autres comme je
vous ai aimés. » Les caractéristiques de l’amour
que Jésus demande au disciple, l’apôtre Jean les
développe concrètement dans ses lettres
pastorales : « L’enseignement que vous avez
appris dès le commencement est celui-ci : que
nous nous aimions les uns les autres. Ne faisons
pas comme Caïn qui était pernicieux et tua son
frère. Pourquoi le tua-t-il? Parce que ses
œuvres étaient mauvaises et que celles de son
frère au contraire étaient justes… » « En ceci
nous avons connu l’amour : en ce qu’il a donné
sa vie pour nous. Pour cela nous devons donner
notre vie pour nos frères. Si quelqu’un vit dans
l’abondance et voit son frère dans la nécessité,
et qu’il lui ferme son cœur, comment l’amour de
Dieu demeurera-t-il en lui? Mes petits enfants
n’aimons pas seulement en paroles mais en œuvres
et en vérité » (1 Jean 3,16-18).
On ne peut être chrétien et
néo-libéral…
Parce que le modèle de toutes les activités
humaines du chrétien est Jésus-Christ et que
Jésus se présente dans son évangile comme
l’homme altruiste qui vit pour les autres. La
personnalité chrétienne arrivée à maturité
consiste en un « don de soi » et l’Esprit qui
l’anime est le même Esprit qui dirigea Jésus
lors de son passage sur cette terre. C’est le
même Esprit du Ressuscité qui pousse chaque
chrétien à chercher des alternatives
socio-politiques pour que, où qu’il vive,
surgissent les signes d’une société fraternelle,
juste et solidaire. Dans le cas contraire, il
déçoit Jésus-Christ, Seigneur de l’histoire qui
compte sur le peu que peut offrir chacun de ses
disciples pour construire le « tout » de la
nouvelle société que Paul VI appela la
« civilisation de l’amour ». Il faut penser
globalement et travailler localement.
Par contre, le système néolibéral, système
socio-économique-politique et même culturel,
dans sa dynamique interne, cherche en premier
lieu le bien-être individuel, sans relation avec
les autres, sans relation avec le prochain. Pour
cette raison, sa politique économique a comme
objectif principal et souvent exclusif,
l’accumulation de biens. Il est animé en outre
par
-
un esprit de lucre,
c’est-à-dire le désir d’obtenir des gains
croissant sans limite;
-
un esprit de concurrence
exacerbé, porté à son paroxysme par un
individualisme fort qui provoque la rivalité
et la lutte entre les individus pour
acquérir les plus grands gains possibles et
qui recherche toujours le monopole qui
représente le maximum de liberté pour soi et
le maximum de limitations pour autrui;
-
un
esprit de rationalisation, c’est-à-dire que
toutes les choses et toutes les personnes ne
sont valorisées qu’en fonction des
rendements et des coûts financiers.
On ne peut être chrétien et
néo-libéral…
Parce que l’esprit du néolibéralisme est
diamétralement opposé à l’Esprit Saint, l’Esprit
de Jésus Christ,
l’Esprit qui
donne la vie et qui configure « l’être
chrétien ». Il est opposé au plan de Dieu qui
est de libérer tous les hommes et l'homme dans
son intégralité. Il ne nie pas Dieu, il
l’invoque même, mais ce n’est pas le Dieu de
Jésus Christ.
De là, on ne peut proclamer Jésus et appeler à
la conversion à l’évangile de façon réelle et
concrète, sans dénoncer la perversité du
système néolibéral. De ce fait, quand on
implante le système néolibéral dans un pays
-
on engendre la mort sociale,
en créant la classe des exclus par le
chômage qu’il sème;
-
quelques fortunés par le
pouvoir et l’argent marginalisent froidement
une grande majorité;
-
on déshumanise la technique
et on vide de contenu humain les progrès
économiques qui, dans un projet chrétien,
doivent être au service de tous par une
distribution équitable;
-
on altère et corrompt la
liberté et la démocratie parce qu’elles ne
sont pas accompagnées des valeurs de
justice, de vérité et d’amour solidaire;
-
on impose d’une manière
inflexible et dogmatique la loi du marché, à
tel point que, de fait, on nie toute
alternative de convivialité communautaire à
cause de l’absolutisme des intérêts privés
d’une minorité toute-puissante et souvent
« secrète »;
-
en définitive, par un effet
domino, on viole tous les droits humains qui
permettent de vivre dignement comme personne
humaine.
Enfin on ne peut être chrétien et
néo-libéral…
Parce que la foi chrétienne promeut la culture
de la vie. L’idéologie néolibérale, du moins
dans sa réalisation historique, est
l’antichambre de la mort pour la majorité exclue
du travail, du logement décent, des soins de
santé, de l’éducation, de l’alimentation de base
et des loisirs nécessaires.
En vérité, on a nié l’identité chrétienne à des
groupes catholiques pro marxistes. De même, on
doit nier l’identité chrétienne aux catholiques
pro néolibéraux. Les premiers ont levé la
bannière de la justice mais sans liberté et par
la lutte des classes. Les seconds, au nom de la
liberté, par une conception économiste de
l’homme, considèrent les gains et les lois du
marché comme des paramètres absolus, au
détriment de la dignité et du respect des
personnes et des peuples, comme le dénonçait le
pape Jean-Paul II dans son « Exhortacion post
sinodal Iglesia en America » (no 56).
Dans l’Argentine actuelle, on dénonçait la
marginalisation et l’appauvrissement de la
population. Mais, on ne montrait pas
suffisamment de manière concrète, claire, en se
basant sur la foi en l’Évangile de la Vie, que
la racine de l’injustice sociale dont nous
souffrons, avec ses conséquences d’insécurité et
de violence, se trouve dans la politique
économique néolibérale que nos dirigeants ont
adoptée depuis plusieurs décennies déjà.
Cela s’aggrave par le double discours de
certains gouvernants qui s’acquittent des
pratiques religieuses et qui, par contre,
appliquent strictement le système néolibéral.
Face au libéralisme, « la meilleure réponse,
affirme Jean-Paul II, c’est l’Évangile ». Et,
dans cette perspective, il insiste afin que
nous, les pasteurs, nous consacrions « un plus
grand effort à la formation éthique de la classe
politique » (I. A. no.
56).
(Traduction André Godin)
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