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Michaël Séguin est étudiant à la maîtrise en
sciences des religions à l’Université de
Montréal. Le 28 septembre 2006, iI a participé à
un débat sur la dissidence en Église au Centre
culturel chrétien de Montréal (CCCM) avec Odette
Mainville, Mgr Bertrand Blanchet, archevêque de
Rimouski, et Gregory Baum. Voici son texte.
« La dissidence dans l’Église : péché ou
liberté ? » Le titre de notre débat de ce soir
(que j’espère être plus un dialogue qu’un
combat !) me pose une série de questions. J’en
vois au moins trois.
-
Tout d’abord, qu’est-ce que la dissidence ?
Par exemple, est-ce de la dissidence
d’amener un futur chien Mira à l’église ?
-
Ensuite, qu’est-ce que l’Église ? De qui
parlons-nous ? De l’Église catholique dans
sa majorité romaine, de ses filiales
orientales, des églises protestantes sœurs,
des églises évangéliques qui se multiplient
un peu partout sur le globe, des communautés
de base, de la communauté chrétienne
Saint-Albert-le-Grand ? Ça fait tout un
décompte d’Églises ! D’ailleurs, est-ce de
la dissidence de penser qu’il y a plusieurs
Églises ?
-
Enfin, si la dissidence peut être vue comme
un péché, une trahison, et pourquoi pas une
apostasie ou un suicide (du temps de
l’Inquisition, on brûlait les dissidents),
pourquoi lui oppose-t-on la liberté dans le
titre de ce débat ? Le péché lui-même
n’est-il pas un acte libre et consentant ?
C’est donc que la dissidence ne peut être au
plus qu’un élan de folie et de liberté ? Au
contraire, ne peut-elle pas être grâce,
salut ou même illumination ?
1ère histoire de dissidence : les
« confessionnaux jetables » des JMJ
En fait, parler de dissidence n’est pas chose
facile. Cela exige de se mettre à nu, de
dévoiler ses couleurs, d’accepter la
marginalisation inhérente à tout acte qui sort
du cadre normal des choses et le conteste. Deux
histoires illustrent bien ce qu’est pour moi la
dissidence évangélique : la première est un fait
vécu, l’autre est relatée par un dissident en
autorité[i],
le cardinal Carlo Maria Martini.
Je travaillais à l’époque pour le diocèse de
Valleyfield en tant que co-coordonnateur
diocésain des Journées mondiales de la jeunesse
(JMJ) 2002. Pour préparer le rassemblement
estival, on avait invité tous les responsables
diocésains et nationaux intéressés à un gros
congrès à l’hôtel Delta Chelsea à Toronto. Vous
imaginez : c’était la première fois de ma vie
non seulement que je mettais les pieds à
Toronto, mais aussi dans un endroit aussi
luxueux… Pourquoi avait-on besoin de lustres de
cristal pour organiser un événement qui aurait
de toute façon lieu dans un champ et qui se
terminerait (nous ne le savions pas alors !)
dans la boue ? Enfin, si mon impression initiale
en fut plutôt une d’étonnement, l’annonce d’une
donation de 1,000,000$ par les Chevaliers de
Colomb pour construire des « confessionnaux
jetables » (le fameux Duc et altum parc)
me sidéra. J’étais à un tel point scandalisé que
j’ai publié quelques semaines plus tard un
article dans Viateurs Canada baptisé :
« Quand l’Église agit comme une multinationale…
Comment devrait réagir le peuple de Dieu ?[ii] »
À ma grande surprise l’article a fait beaucoup
de chemin et n’a pas tardé à se rendre au bureau
national des JMJ à Toronto. Or, un mois plus
tard, je croise à la basilique Notre-Dame un
très haut responsable des JMJ venu assister au
congrès des vocations. L’homme demande à me
parler sur le champ, et croyez-moi, ce n’était
pas pour une interpellation au presbytérat !
Tout de go, il me dit que mon article fait un
grand tort aux JMJ, que j’aurais dû lui en
parler avant d’écrire mon texte. Je lui rétorque
que de payer 1,000,000$ pour des confessionnaux
n’a pas de sens. Il me dit qu’il s’agit de la
volonté du Saint-Père lui-même et moi de lui
répondre que les volontés du pape sur le sujet
n’ont aucun bon sens. La discussion se conclut
alors sur une affirmation claire : « You’re a
bad boy… »
Cette histoire amène beaucoup d’eau au moulin de
notre réflexion et nous amène à se questionner
sur ce qu’est la dissidence : est-ce refuser une
parole du pape ? Est-ce refuser d’investir un
million de dollars dans des confessionnaux
jetables plutôt que de redistribuer la richesse
pour les 90% de la catholicité qui ne pourront
jamais se payer un billet d’avion pour venir
participer à notre « party catho » ? Est-ce de
prendre la parole publiquement pour dénoncer un
excès plutôt que d’en parler en catimini avec
les personnes concernées ? Est-ce de croire que
l’Évangile ne tolère pas les lustres en
cristal ?
2e histoire de dissidence : les problèmes
maritaux de Jésus et du Saint-Sacrement
J’aimerais continuer ma réflexion avec une autre
histoire[iii].
C’est l’histoire d’un mariage en Italie. Le
couple s’est arrangé avec le curé de la paroisse
afin d’organiser une petite réception dans la
cour du presbytère, tout près de l’église. Or,
la réception ne peut avoir lieu car il pleut.
Les nouveaux mariés demandent alors au curé
s’ils peuvent faire leur célébration dans
l’église. Face au malaise que ressent le prêtre,
les mariés lui disent : « Ne vous inquiétez
pas ! Nous allons servir un petit gâteau,
chanter une petite chanson, boire un peu de vin,
et ensuite chacun retourne chez soi. » À
contrecoeur, le prêtre fini par accepter. Mais
les Italiens étant, comme on le sait, de bons
vivants, ils boivent un peu de vin, chantent une
petite chanson, puis boivent encore un peu de
vin, chantent d’autres chansons, et au bout
d’une demi-heure la célébration bat son plein
dans l’église. Pendant que tout le monde
s’amuse, le curé très tendu va et vient
nerveusement, très tendu par tout ce bruit. Son
vicaire vient le voir et lui dit :
– Vous me semblez très tendu mon père…
– Comment ne le serais-je
pas ? Tout ce bruit dans la maison de Dieu, pour
l’amour du Ciel !
– Mais, père, ils n’avaient pas d’autres
endroits où aller.
– Je sais, je sais… Mais faut-il vraiment
qu’ils fassent autant de bruits.
– Nous ne devons pas oublier que Jésus est
allé lui-même à des noces,
mon père...
– Je sais que Jésus est allé à un mariage,
je sais, pas besoin de me le rappeler ! Mais ils
n’avaient pas le Saint-Sacrement à ce mariage !
Cette histoire, d’une autre façon, relance
encore notre réflexion. La dissidence, est-ce de
préférer Jésus-Christ au Saint-Sacrement ?
Est-ce que les tabernacles de chair sont moins
importants que les tabernacles de marbre ?
Vis-à-vis l’Évangile, est-ce le curé ou son
vicaire qui est dissident ?
Définir la dissidence : s’asseoir à l’écart
Avant d’aller plus loin, autant définir la
dissidence. Je ne suis pas un spécialiste de la
linguistique, mais une petite recherche
étymologique m’a apprise que le mot dissidence
vient du verbe latin dissidere qui a
comme origine le préfixe dis qui marque
l'écart et le verbe sedere, s'asseoir.
La dissidence, c’est donc s’asseoir à l’écart !
En fait, sans s’en rendre compte, notre vie est
truffée de centaines d’exemples de gens qui vont
s’asseoir à l’écart : un ministre qui rompt avec
son gouvernement, un syndicat qui dénonce les
politiques de son employeur, des citoyens qui
manifestent contre des institutions
politico-économiques, des mouvements comme les
Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, Bombay
et bientôt Nairobi qui refusent l’ordre mondial
actuel, une conférence religieuse qui écrit à
ses évêques pour les réveiller, 19 prêtres qui
prennent position dans les journaux en faveur de
l’inclusivité... Même le pape Benoît XVI, que la
paix et la bénédiction d’Allah soit sur lui, est
dissident à ses heures lorsqu’il choisit de
rompre avec le politically correct en
citant les propos anti-islamiques de l’empereur
byzantin Manuel II ou lorsqu’il dénonce le
recourt à la violence en cas de conflits comme
il l’a fait pour la guerre israélo-palestinienne
ou dans de nombreux cas de guerres de Afrique.
En somme, la dissidence a plusieurs facettes :
alors que l’on peut être hyper-dissident dans
une dimension de notre vie, on peut être des
plus conservateurs dans une autre. De même, la
dissidence peut tout aussi bien être mortifère
que vivifiante. Spontanément, je m’aventurerais
à la définir comme l’action d’enfreindre le
statu quo, de refuser le politically
correct d’un univers donné. Dans l’Église
catholique, on pourrait définir la dissidence
comme une infraction aux décisions du magistère,
au « magistery » correct.
Douze raisons pour lesquelles je vais m’asseoir
à l’écart
Cela dit, est-il bon ou mauvais d’enfreindre le
magistère, est-ce un péché ou une grâce ? Je me
risque à une réponse simple et très personnelle
qui n’engage que moi : si le magistère lui-même
est dissident du cœur de l’Évangile,
c’est-à-dire l’amour du prochain, des
collecteurs d’impôts et des prostituées qui nous
précèdent tous dans le Royaume, alors autant
être dissident du magistère. Autrement dit…
-
Si l’évêque de Rome refuse de reconnaître la
pleine place des femmes, je vais m’asseoir à
l’écart.
-
À la lecture d’un catéchisme où le meurtre
se pardonne, mais non les bourdes de gens
qui se sont trompés dans leurs relations
amoureuses et ont dû divorcer, je vais
m’asseoir à l’écart.
-
À entendre un épiscopat qui tient des propos
homophobiques et qui semble préférer la
chasse aux sorcières à la Bonne Nouvelle
d’un salut offert aux plus petits, je vais
m’asseoir à l’écart.
-
À voir tant d’occasions où le célibat est
plus important que le pastorat et où l’on
préfère se priver de prêtres plutôt que de
dévier aux normes canoniques établies depuis
la réforme grégorienne, je vais m’asseoir à
l’écart.
-
Face à un missel romain à imposer à tous qui
n’est pas même foutu d’être écrit dans un
langage inclusif et dont les normes ne
laissent aucune place à une véritable
inculturation, je vais m’asseoir à l’écart.
-
Aux prises avec une structure cléricale
monarchique qui refuse une véritable
collégialité et où les laïcs ne sont que des
« bouche-trou » en attendant la miraculeuse
apparition de ministres ordonnés, je vais
m’asseoir à l’écart.
-
Au cœur d’une curie romaine dominée par le
secret où la nomination des évêques se joue
sans consultation publique et transparente
des fidèles et où l’« industrie des
canonisations » devient un commerce encore
plus lucratif que celui des messes, je vais
m’asseoir à l’écart.
-
Face à certains évêques qui auraient mieux
fait d’étudier aux HEC à voir la façon
désastreuse dont ils gèrent leurs diocèses,
comme une entreprise où l’on fusionne les
paroisses sans demander l’avis des fidèles,
je vais m’asseoir à l’écart.
-
Dans une Église canadienne où même les
religieux et les religieuses deviennent
non-représentatifs, je vais m’asseoir à
l’écart.
-
Confronté à un Saint-Siège toujours prêt à
dresser ses échafauds inquisitoriaux pour
réduire au silence un théologien dissident
ou rappeler à l’ordre un évêque via la
bouche de ses nonces, je vais m’asseoir à
l’écart.
-
Face à un pape qui veut se concentrer sur le
« petit reste » quitte à « tridentiniser »
l’Église entière pour réintégrer quelques
lefebvristes, je vais m’asseoir à l’écart.
-
Enfin, dans une Église dont le discours
magistériel est plus pharisaïque que celui
des pharisiens du temps de Jésus eux-mêmes,
avec un code de droit canonique plus
rigoureux que les 613 préceptes de la Torah,
je vais m’asseoir à l’écart.
La dissidence comme pèlerinage, appel à la
fidélité et grâce
Et curieusement, une fois à l’écart, je
retrouve tant de gens qui ont fait comme moi :
des prêtres, des évêques émérites, des femmes,
des hommes, des théologien(ne)s, des diacres,
des agents de pastorale. Une fois à l’écart, je
me rends compte qu’il y a beaucoup plus de monde
là qu’il y en a dedans ! C’est à se demander si
finalement, les dissidents, ce ne sont pas ceux
qui restent plutôt que ceux qui vont s’asseoir à
l’écart ! Tout ce monde à l’extérieur, c’est ce
que j’appelle le sensus fidelium, ou le
gros bon sens spirituel. C’est ce même gros bon
sens qui m’amène graduellement à redéfinir ce
qu’est l’Église, à détourner les yeux de la
structure et de ses vieux bonzes, pour regarder
ces hommes et ces femmes de foi qui sont autour
de moi, qu’ils soient anglicans, bouddhistes,
sunnites, juifs, athées, agnostiques, confus ou
confucianistes ! Plus encore, il me semble que
la dissidence comprise comme une fidélité
profonde à l’Évangile devient tout le contraire
d’un péché : elle est la grâce d’un appel ! Elle
est une mise en route, un pèlerinage, une
invitation à la recherche et la formation de
communautés de foi et d’amour authentiques qui
laissent vraiment place aux surprises du Souffle
divin.
[i]
L’expression est de
Gerald Arbuckle dans
Refonder
l’Église.
Dissentiment et
leadership,
(Montréal : Bellarmin, 2000). Pour lui,
les dissidents en autorité « peuvent
faire les changements structurels
nécessaires pour que les [dissidents]
“éclaireurs” puissent mettre leurs dons
au service de l’Église. » (p. 18)
[ii]
Michaël Séguin,
« Quand l’Église agit
comme une multinationale… Comment
devrait réagir le peuple de Dieu? »,
dans Viateurs Canada, no. 80,
mars 2002, p. 22-23.
[iii]
Anthony de Mello la raconte dans son
livre Quand la conscience s’éveille
(Paris : Albin Michel, 2002), p. 85-86.
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