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Les écrits de Jon Sobrino condamnés
Peter Hünermann

 



Dans une déclaration en date du 15 mars 2007 la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a condamné les deux ouvrages théologiques capitaux et  largement répandus de Jon Sobrino, Jésuite de San Salvador. Il s'agit du livre Jesucristo liberador (Jésus-Christ libérateur, 1991), diffusé en cinq langues et du second livre paru en quatre langues sous le titre La Fe in Jesucristo (La Foi en Jésus-Christ, 1999). Sobrino est certainement, parmi les théologiens d'Amérique Latine, le plus connu internationalement et le plus estimé aussi dans le monde protestant. C'est en août 2004 que des reproches ont été adressés à Sobrino. Il y a répondu en mars 2005 dans un document volumineux de plus de cent pages.

Sobrino a fait lire ses livres avant leurs publications par d'autres théologiens, réputés comme tels. Il s'agit de spécialistes originaires aussi bien d'Amérique Latine que d'Europe. En raison des reproches, cette procédure a été répétée en 2004 par un théologien européen. Dans ces appréciations de spécialistes il est constaté que les exposés de Sobrino relatifs à la christologie ne contiennent pas d'erreurs.

La Congrégation pour la Doctrine de la Foi a réagi à cela une année plus tard : «Il a été constaté que la réponse n'est pas satisfaisante, bien que l'auteur ait nuancé en partie sa pensée sur divers points, car les erreurs qui ont fourni la raison pour laquelle la liste des phrases lui a été transmise, demeurent dans leur substance.» La Congrégation constate sur des points importants «des divergences notoires avec la Foi de l'Église». On affirme certes ne pas vouloir juger des intentions subjectives de l'auteur, mais on déclare s'appuyer sur des phrases déterminées «qui ne sont pas en accord avec la doctrine de l'Église». On cite six ensembles de questions : 1) les fondements méthodologiques sur lesquels s'appuie l'auteur; 2) la divinité de Jésus-Christ; 3) l'incarnation du Fils de Dieu; 4). la relation entre Jésus-Christ et le Royaume de Dieu; 5) la conscience que Jésus-Christ avait de sa propre identité; 6) la valeur salvatrice de sa mort.

Les reproches de la Congrégation de la foi

Reproches méthodologiques

Le premier reproche est le suivant : le «lieu théologique fondamental»  de toute théologie, et en particulier de la christologie, est «uniquement la Foi de l'Église», ce ne sont pas les pauvres ou «l'Église des Pauvres». On prétend que Sobrino ne respecte pas cette exigence fondamentale de méthode. Cette affirmation est purement et simplement fausse et repose sur une lecture superficielle : Sobrino distingue dès le titre du chapitre concerné (Jesucristo liberador I, 2) le «lieu ecclésial» du «lieu social» de la christologie. Il s'explique de la manière suivante : la source «première,celle  qui va totalement de soi», ce sont, pour une christologie, «les textes dans lesquels est exprimée la Révélation», «en particulier le Nouveau Testament qui est interprété sous une forme normative par le Magistère» (p. 51 et suiv. de l'édition espagnole de 1991).

Mais ce témoignage normatif et fondamental peut être et se trouve, dans chaque cas considéré, situé et interprété à partir de points de vue spécifiques. Ce qui compte, c'est d’interpréter cet héritage de la foi dans la perspective et dans le cadre d'une époque déterminée. Il s’agit du Christ qui est présent. Sobrino déclare expressément qu’il parle ici du mode dans lequel et par lequel  on aborde ce témoignage. Concernant la procédure utilisée pour cette approche, il parle du «lieu» ou du «lieu social» qu'il faut adopter  en Amérique Latine, pour interpréter le témoignage deJésus-Christ d'une manière adéquate.

Depuis Melchior Cano on parle à propos de la méthodologie utilisée en théologie de «loci alieni», de lieux étrangers, qui ne sont pas les «loci proprii», les «lieux théologiques proprement dits». Mais ces autres «lieux» sont nécessaires pour ordonner d'une manière adéquate et pour réaliser pleinement les  données qui nous sont fournies par les lieux théologiques. Cet ensemble né de la reconnaissance du dépot de la foi lié à sa localisation par celui qui l'interprète dans chaque cas concret, voilà ce que Sobrino désigne par le terme de «Église des pauvres», formule qui a été utilisée à Medellin et qui est déjà apparue dans les discussions au Concile de Vatican II.

De la sorte le fondement du dépôt de la foi n'est en aucune manière remplacé ou éliminé. C'est pourquoi Sobrino parle explicitement de «l'ecclésialité universelle» (ecclesialidad general) propre à la christologie et de sa «concrétisation» sous l'angle de l'Église des pauvres. Melchior Cano s'emporte à son époque contre l'ignorance et la négation que subissent les «loci alieni» dans leur importance pour la théologie, telles qu'il les rencontre chez les réformateurs. Ces derniers se sont, dit-il, détournés de la philosophie et de la raison : ce qui transforme la théologie en une «sainteté aux expressions mal dégrossies» (sancta rusticitas).

La seconde critique concernant la méthode reproche à Sobrino de ne pas avoir estimé à leur juste valeur les énoncés du Nouveau Testament sur la divinité du Christ, sur la conscience qu'il avait de son identité de Fils de Dieu, sur le sens  de sa mort comme porteuse du salut, ainsi que d'avoir vu les grands conciles en divergence avec le contenu des textes néo-testamentaires, et de ne pas parler seulement du caractère limité de formules dogmatiques, mais aussi d'un certain danger attaché à ces formules. Ce second reproche n'est pas développé substantiellement. On renvoie à des points suivants, où ces carences méthodologiques se manifestent. C’est pourquoi nous traitons ces questions à leur place.

La divinité de Jésus Christ

Le reproche est formulé en ces termes : «Différents énoncés de l'auteur tendent à minimiser l'importance des passages du Nouveau Testament qui affirment que Jésus est Dieu (...). D'après l'auteur la divinité de Jésus n'est pas affirmée clairement dans le Nouveau Testament, mais ce sont seulement les conditions qui l'exigent qui y sont indiquées : 'Dans le Nouveau Testament il y a des énoncés qui aboutissent en germe (en germen) à la profession de foi en la divinité de Jésus'.» Le paragraphe relatif à ce reproche se termine par la phrase : «La profession de foi en la divinité de Jésus est un point absolument essentiel de la foi de l'Église depuis ses origines, tel qu'on en trouve le témoignage depuis le Nouveau Testament.»

Cette affirmation sans nuances est en contradiction avec le consensus largement prédominant d'exégètes catholiques et protestants. Rudolf Schnackenburg écrit dans son commentaire de Jn, 20,28 qui relate l'acte de foi de Thomas lors de sa rencontre avec le Seigneur ressuscité : «Pour cet acte de foi en la divinité de Jésus, recueilli sur les lèvres de Thomas, il faudra bien se garder du point de vue du dogme tout autant d'une atténuation que d'une fixation dogmatique. (...) Au sens où l'entend l'évangéliste l'acte de foi réclamé par la communauté et prononcé par Thomas montre nettement que la foi en Jésus, Fils de Dieu (cf. 20,31), implique la divinité de Jésus. Il est le seul vrai Fils de Dieu, ne faisant qu'un avec le Père non seulement par ses œuvres, mais aussi par l’être (cf. la parenthèse 9 dans le volume II), mais dans son raisonnement l'évangéliste ne part pas encore de la doctrine des deux natures mais il allie la qualité divine de Jésus à sa fonction révélatrice et rédemptrice de Fils. Il est le Messie, le Fils de Dieu,  c'est-à dire qu'il est le Messie dans la mesure où il est Fils de Dieu et Fils de Dieu dans son action rédemptrice. On peut trouver également cette interprétation de la fonction du Christ dans l'expression personnelle utilisée pour l'acte de foi „mon Seigneur et mon Dieu“» (p. 397).

Dans une remarque portant sur ce texte, Schnackenburg parle d'un «énoncé implicite sur l'essence». Et c'est bien à cette nuance, telle que l'évoque Schnackenburg, que songe Sobrino. C'est sur une telle nuance qu’Alois Grillmeier avait attiré l'attention dans son grand ouvrage en trois volumes sur le Concile de Chalcédoine, dans lequel Bernhard Welte a consacré à ces problèmes un article détaillé et argumenté avec rigueur.

Quand on considère les passages du canon néotestamentaire qui sont cités, on ne peut que se demander quels ouvrages les auteurs de la «Notification» peuvent bien avoir consultés. Lorsqu'il est affirmé dans celle-ci que Sobrino nie la «continuidad» entre le Nouveau Testament et les énoncés conciliaires, et qu'il dit en fait que les textes du Nouveau Testament contiennent «en germe» («en germen») la divinité du Christ, on ne peut que réagir avec stupéfaction. Que signifie donc «germe» ? Et quel sens a l'image du «germe» ?

L’incarnation du Fils de Dieu

En s'appuyant sur une brève citation de Sobrino on lui impute de représenter une théologie de l' «homo assumptus» qui n'est pas compatible avec la foi catholique. Il n'affirme pas, dit-on, la foi dans l'unité de la personne de Jésus Christ en deux natures, l'une humaine et l'autre divine.

Aussi bien dans son livre Jésus-Christ libérateur que dans son second ouvrage La Foi en Jésus-Christ – et dans ce dernier encore plus en long et en large – Sobrino traite en détail des résultats de l'exégèse moderne. Le titre de «Fils de Dieu» embrasse un éventail considérable de significations qui, dans les Synoptiques, se présente autrement que dans les écrits pauliniens ou deutéropauliniens ou encore chez l'évangéliste Jean. Sobrino se réfère tout autant à Oscar Cullmann et Ferdinand Hahn qu'à Martin Hengel, Anton Vögtle ou Joseph Moingt. Ceux-ci se sont préoccupés de la question relative aux titres de «Fils de Dieu – Fils de l'Homme».

Sur la base de ces travaux préliminaires Sobrino en met en perspective les significations diverses. C'est visiblement inverser son intention et ses énoncés que de lui imputer simplement l'affirmation d'une théologie de l'«homo assumptus». On ne peut parvenir à cette conclusion qu'en partant d'une seule possibilité énoncée à Chalcédoine pour désigner le mystère de Jésus-Christ, à savoir son union au Père. Mais une telle vision non fondée sur l'histoire appauvrit la christologie d'une manière injuste.

Dans ce même contexte on critique une phrase de Sobrino dans laquelle il s'exprime sous une forme brève et simplificatrice sur la «communication des idiomes». Dans sa déclaration Sobrino a indiqué qu'il n'a pas pris position en détail sur le théologoumène de la «communicatio idiomatum», puisqu'il ne s'agit pas là d'un sujet qui est central pour son interprétation de l'incarnation et qu'il est prêt à corriger cette expression ou à la supprimer totalement.

Jésus Christ et le royaume de Dieu

Dans ses ouvrages théologiques Sobrino reconnaît en Jésus-Christ le médiateur du Royaume de Dieu. Il est à ses yeux le «médiateur définitif, ultime et eschatologique» du Royaume de Dieu. C'est pourquoi on peut aussi caractériser le Christ en recourant «à la beauté des termes d'Origène,qui le désigne comme 'Autobasileia' de Dieu, le 'Royaume de Dieu en personne' ». Sobrino fait la différence entre ce médiateur et la médiation universelle du Royaume de Dieu dont font partie tout autant Moïse et l'annonce de la terre promise que «l'évêque Romero et la Justice à laquelle nous aspirons». Le reproche qui lui est fait est le suivant : «Il ne suffit pas de parler d'un lien intime ou d'une relation entre Jésus et le Royaume de Dieu ou d'un 'caracrère ultime de médiateur', si cela nous renvoie à quelque chose différent de Lui. En un certain sens Jésus-Christ et le Royaume s'identifient l'un et l'autre.»

Ce reproche porte à faux, en ce sens que Sobrino cherche à clarifier et à définir ce «sens précis». Et «le caractère unique dans sa nature et dans l'histoire» qui est propre à la médiation de Jésus-Christ est tout aussi peu nié d'une manière quelconque par Sobrino, pas plus que ne le sont  «l'universalité» et «l'absolu radical» de cette médiation. Mais cela ne signifie pas que l'on ne devrait pas parler d'une médiation universelle au sens où l'entend Sobrino. C'est finalement dans ce sens que la mission du Christ est confiée à l'Église, que celle-ci l'accomplit en esprit et la transmet. Du reste il est vrai aussi que l'Esprit souffle où il veut et que, dans l'histoire des hommes, il est à l'œuvre dans la perspective du Royaume de Dieu.

Un autre reproche est fait à Sobrino dans ce contexte : «La condition essentielle à sa qualité de médiateur est imposée à Jésus uniquement par sa qualité d'être humain  : 'La possibilité d'être médiateur n'est pas donnée à Jésus par une réalité qui serait ajoutée à sa qualité d'être humain, mais elle lui est donnée par l'accomplissement de ce qu'est l'homme'» (La Fe en Jesucristo, p. 257). Le sens de cet énoncé est nettement précisé par l'auteur : il n'est pas question  de la «natura humana», mais de «l'humain» (lo humano), de la réalité humaine que le Fils de l'homme réalise de telle manière que l'humain ultime et pleinement accompli, l'humain dans son aspect eschatologique, apparaît dans sa lumière et en même temps comme facteur du salut.

Il ne s'agit en conséquence d'après Sobrino pas d'un pouvoir quelconque  qui viendrait s'ajouter à la nature humaine de Jésus-Christ. On a négligé le fait que Sobrino aborde ici un sujet essentiel à la patristique, comme on le trouve par exemple chez Maxime le Confesseur dans son anthropologie théologique («Au-delà de l'homme il [Jésus-Christ] réalise  l’humain montrant que l’ „energeia“ humaine et la „dynamis“ divine se soudent pour ne faire qu’un»). On impute bien plutôt à Sobrino d'avoir ainsi négligé que le Christ est le «Fils bien-aimé» de Dieu.

La conscience que Jésus Christ avait de son identité

En s'appuyant sur Hans Urs von Balthasar, Karl Rahner, Helmut Riedinger  et sur d'autres théologiens, Sobrino caractérise Jésus-Christ comme celui qui va son chemin dans la foi en Dieu, dans une foi aux profondeurs insondables et parvenue à la perfection. Dans ses exposés Sobrino ne se réfère toutefois pas seulement à des spécialistes de théologie systématique, mais tout autant à des exégètes qui ont interprété les textes du Nouveau Testament  relatifs à son sujet.

L'objection faite à cette position est la suivante : «L'union hypostatique et la mission en vue de la Révélation et de la Rédemption exigent la vision du Père [visiblement il s'agit ici de la visio beatifica, P.H.] et l'adhésion au projet de la Rédemption.» Et la «Notification» renvoie à ce sujet à Jn 6,46; 1,18, mais aussi à des textes tels que Mt 11,25-27; Lc, 10,21-22. Les auteurs de la «Notification» semblent ignorer que, dans Mystici corporis,Pie XII parle certes encore de la «vision beatifica» de Jésus-Christ au cours de sa vie terrestre mais que Jean-Paul II évite ce même terme de «visio beatifica» (vision béatifique) tout autant que le Catéchisme de l'Église catholique. Jean-Paul II parle d'une «connaissance et d'une expérience uniques de Dieu» et le Catéchisme d'une «connaissance intime et directe» du Père.

Le valeur salvifique de la mort de Jésus

La question permettant de connaître la manière dont Jésus a abordé sa mort et comment il l'a interprétée a été ardemment discutée à la suite de la  position affichée par Bultmann : «On peut difficilement comprendre cette exécution [ de Jésus P.H.] comme la conséquence logiquement nécessaire de son activité; si elle a eu lieu, c'est bien plutôt en raison d'un malentendu sur son œuvre considérée comme politique. Elle serait alors – en termes historiques – une destinée absurde. Si ou comment Jésus y a trouvé un sens, nous ne pouvons pas le savoir. On ne peut éluder la possibilité qu'elle ait provoqué son effondrement.» Ces développements publiés en 1960 ont à l'époque déclenché une abondance de travaux d'exégèse que Sobrino a intégrés dans ses exposés.

Son résumé rappelle nettement les thèses présentées alors par Heinz Schürmann. Ce dernier – tout comme la majorité écrasante des exégètes – fait une distinction minutieuse entre les interprétations de la mort de Jésus qui ont été formulées après les événements de Pâques et les paroles qui, selon une forte vraisemblance, peuvent être attribuées à Jésus lui-même au cours de sa vie. Concernant la détermination des énoncés du Nouveau Testament évoqués en second, il y a bien entendu chez les exégètes des positions qui diffèrent sensiblement, c'est ainsi que Rudolf Pesch compte les paroles prononcées sur la coupe dans Mc 14,24 parmi celles que Jésus a réellement prononcées et qu'il inscrit l'idée d'expiation dans le contexte antérieur à Pâques.

Sobrino – qui renvoie en général aux interprétations du Nouveau Testament présentées par Leonardo Boff, Edward Schillebeckx, Xavier-Léon Dufour, Gonzảlez Faus – est, sur ce point, plus réservé (cf. Jesucristo liberador, p. 321), mais il souligne en même temps que l'interprétation de la mort présentée après Pâques «comporte un noyau historique important qui indique ce que Jésus pensait lui-même de sa mort. En voici l'aspect essentiel  : Jésus affirme que sa vie est une 'vie pour les autres', 'en faveur des autres’ et qu'elle produit des fruits positifs chez les autres. C'est l'interprétation de la vie de Jésus comme 'service' et finalement comme 'service par le sacrifice’» (p. 322). Sobrino traduit ainsi en espagnol une formule que Wilhelm Thüsing a beaucoup employée : Jésus-Christ réalise pleinement sa vie et sa mort comme une «pro-existence», comme la fidélité envers Dieu jusqu'au terme, jusqu'à l'extrême : voilà de quelle manière Jésus vit, aborde la mort et meurt. Mais c'est ainsi que se manifeste dans la vie et la mort de Jésus-Christ «lo humano verdadero», le sens vrai, le plus profond, insondable de ce qu'est l'homme et cette humanité parvenue à sa perfection est le lieu où Dieu est présent. L'amour de Dieu est réalisé dans la croix et y est présent dans son abîme insondable. «Jésus même existe à l'initiative de Dieu et de la même manière – quel scandale ! – existe la Croix : ' C'est pour nous que Dieu a donné son propre fils'  (Rm 3,28)» (p. 374). «La dernière parole du Nouveau Testament sur la Croix de Jésus, nous dit que c'est l'amour de Dieu qui s'est manifesté dans la Croix» (p. 375).

Le dernier reproche adressé à la théologie de la Croix représentée par Sobrino est le suivant :  «La Rédemption semble se limiter à l'émergence  de l'homme véritable qui se manifeste dans la fidélité jusqu’ à la mort. La mort du Christ est un exemple (exemplum) et non un sacramentum (don gratuit). La Rédemption se réduit à un moralisme.» Et voici l'explication qui en est donné : «Il ne s'agit pas d'une causalité d’efficience, mais d’une causalité exemplaire.» La phrase dans laquelle Sobrino fait allusion au couple que forment les notions de «causalité d’efficience» et «causalité exemplaire» est la suivante : «L'efficacité porteuse de salut se manifeste plutôt (mas bién)  sous forme d'une causalité exemplaire que dans une causalité d’efficience. Mais cela ne signifie pas que cette relation de causalité ne soit pas directement efficace  : Jésus se présente ici comme celui qui reste fidèle et miséricordieux jusqu'au terme,  qui invite et incite continuellement les hommes à produire en eux-mêmes l'homo verus [l'homme véritable], la quintessence de l'humain» (p. 374).

Rien que cette allusion au couple de notions emprunté à la tradition aristotélicienne et scolastique manifeste d'une part à l'évidence que l'essentiel n'est pas pour lui cette théorie de la causalité et sa notion définie avec précision, mais qu'il l'utilise bien plutôt dans un sens plus large, au titre d'explication, recourant ainsi à un thème de la patristique. Dans la christologie augustinienne Jésus-Christ est défini essentiellement comme «exemplaire» (Wilhelm Geerlings), étant entendu que sa force originelle est fondamentalement l'esprit de Jésus, l'esprit du Père. Et tout comme Jésus lui-même et sa Croix sont caractérisés par Sobrino comme réalisés à «l'initiative de Dieu», sa Croix est, comme expression de l'amour de Dieu, «don gratuit fait aux hommes» (p. 375). Dans ce contexte Sobrino renvoie à de nombreux passages de l'Ecriture, comme par exemple à Jn 4,10; Ro 5,6-8 etc. On ne voit pas comment il peut de la sorte se trouver en contradiction avec le Décret sur la Justification du Concile de Trente ou avec la Constitution sur l'Église du Concile de Vatican II (No 7).

Le cas Sobrino et la situation de la théologie aujourd’hui

L'esquisse de ces reproches, tout comme le coup d'oeil porté sur les énoncés et les argumentations présentées au titre de preuve par Sobrino, auront montré sans doute nettement au lecteur qui a une formation théologique que ce sont les spécialistes les plus reconnus en exégèse et en théologie systématique qui se retrouveront avec Sobrino au banc des accusés. La «Notification» oppose à son projet une christologie dans laquelle les énoncés de la théologie des conciles devront être déjà trouvés à l'identique dans les textes du Nouveau Testament.

Les argumentations se situent totalement dans le schéma des concepts «métaphysiques» que les conciles ont utilisés. Les notions fondamentales en sont  :  la nature divine et humaine de Jésus-Christ, l'union hypostatique, la doctrine de l’anhypostasie de la nature humaine de Jésus-Christ, la théorie aristotélicienne de la causalité sous sa forme scolastique. Il s'agit d'un condensé de christologie néoscolastique à l'usage de la théologie d'aujourd'hui.

C'est ce qui explique le choc que la «Notification» a déclenché chez les théologiens. On ne peut intégrer dans ce schéma ni les connaissances exégétiques établies entre temps, ni les énoncés d'une théologie systématique moderne. Et la question angoissante s'impose  : ce type de théologie – qui est un véritable «chaix d'aiguille» – est-il le «portail» qui donne accès à la poursuite des travaux et à la recherche pour une théologie de l'avenir? En fin de compte cette «Notification» représente le premier grand acte public du nouveau Préfet de la Congrégation de la Foi et du groupe de ses collaborateurs. Mais est-elle aussi le nouveau modèle que suivra la ligne politique adoptée par Benoît XVI pour la théologie? L'un comme l'autre serait funeste et une rectification s'imposerait.

Il y a 50 ans Bernard Welte avait déjà établi une analyse minutieuse des cadres qui déterminent la pensée dans la christologie des Conciles, spécialement de celui de Chalcédoine, et il a de la sorte mis en évidence à la fois les limites de ce concile et les questions non abordées qui se posent à la christologie. Au milieu des années soixante-dix il a de nouveau précisé une nouvelle fois ces analyses et les tâches qui en découlent (cf. Gesammelte Schriften, IV/2). Voici le résumé et donc l'abrégé de ses thèses : «La Bible désigne (...) le message et la révélation de Jésus essentiellement comme l'événement marquant la proximité du Royaume de Dieu qui s'est manifesté dans une série particulière d'autres faits concrets. C'est pourquoi, ce qui est décrit dans la Bible, c'est moins ce qui existe, et c'est beaucoup plus ce qui s'est déroulé (...) qui y est relaté et proclamé. Dans l'événement quelque chose se passe et cela se passe de telle manière que, en se manifestant et en s'ouvrant, cet événement touche celui qui croit ou l'homme qui est à l'écoute et prêt à croire, il l'appelle, et, au cas où celui-ci s'ouvre lui-même, il pénètre dans son espace le plus intime ou du moins lui adresse son appel jusque dans ce même espace» (p. 125). 

En opposition il est établi «qu'à Nicée c'est la métaphysique qui a acquis la suprématie dans l'Église et dans la pensée théologique.Ce qui signifie dès lors  : l'événement originel de la Révélation s'est estompé dans son caractère de déroulement. La question de fond n'est désormais plus : qu'est-ce qui s'est passé et qu'est-ce qui se déroule encore? C'est bien plus une question d'un ordre tout différent qui se pose maintenant fondamentalement : qu'est ce qui existe? (Quid est?) Cette question a de toute évidence un sens statique : elle n'exclut certes pas l'autre qui concerne ce qui s'est passé et ce qui se passe, mais elle s'oriente dans une autre direction. Elle est la suivante : qu'est-ce qui, en Jésus, se présente comme une réalité permanente? Et comment peut-on la déterminer? De la sorte l'événement porteur du salut, le récit et l'annonce qui y sont liés, se transforment pour devenir l'objet d'une réalité statique (ousia), d'une nouvelle forme de pensée. L'aspect événementiel de la pensée chrétienne et christologique ancienne se développe pour ainsi dire à un stade nouveau, c'est-à-dire métaphysique, et c'est ainsi que l'événement apparaît comme une réalité statique (ousia) et non plus dans son déroulement événementiel» (p. 127).

Selon Welte, le but fixé à l'activité du théologien se caractérise comme «le regard porté, à travers le langage de la métaphysique sur le langage biblique». De la sorte apparaîtrait une possibilité d'interprétations mouvantes qui, à travers la dogmatique et les textes conciliaires, pourrait saisir la Bible comme une réalié vivante, sans lui faire violence et pourrait en même temps comprendre les grands conciles et leurs énoncés comme une interprétation du message biblique pour une grande époque de notre histoire, elle-même caractérisée par la richesse infinie de sa fertilité comme de ses problèmes et qui, ces temps étant aujourd’hui révolus, est parvenue à son terme (p. 130). Ce n'est pas un hasard si, chez Welte comme chez Sobrino, les mêmes catégories de pensée apparaissent : par exemple, au lieu de la «nature humaine» «el apparecer del verdadero humano» et chez Sobrino comme chez Welte «l'homme total comme événement» (p. 130).

Partout un tel défi suscite l'activité des théologiens. Sobrino y est  engagé en Amérique Latine tout comme de nombreux autres théologiens en Amérique du Nord et du Sud, en Europe, en Asie et en Afrique. Ce n'est pas seulement dans la christologie que ce processus est en cours, il concerne tout autant le problème difficile et encore plus fondamental de la doctrine trinitaire. On peut se féliciter qu'il existe de nombreuses études philosophiques qui profitent également à la théologie dogmatique dans ce travail ardu sur les concepts.

Quelles sont les résultats de notre réflexion?

Deux conclusions s’imposent :

1) Les relations entre le Pape et les évêques d'un côté et les théologiens de l'autre sont, pour la marche de l'Église vers l'avenir, un passage obligé d'une importance capitale. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi assume aujourd'hui la fonction la plus importante d'un contrôle et d’une garantie de qualité concernant la théologie. Elle devra veiller à permettre à la théologie de développer en vérité la ratio fidei. Si, depuis la seconde moitié du XIXème siècle, des conflits graves qui portent préjudice au renom de l'Église et à son cheminement dans la foi n'ont cessé d'éclater à ce propos, ce n'est pas dû simplement aux personnes qui y sont impliquées, à leur formation culturelle, qu'elle soit vaste ou moins profonde. De tels déficits alimentent le potentiel de conflits. La raison la plus importante en est essentiellement que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi – cet organisme qui a succédé au Saint Office – est au fond toujours porteuse de la structure propre à une autorité  de censure datant des débuts du Moyen-Âge, telle qu'elle existait dans tous les États européens jusqu’au XIXème siècle.

Le contrôle et la garantie de qualité conforme à notre temps dans le domaine de la recherche exigent une autre structure, qui collabore essentiellement avec les disciplines scientifiques et intègre également  – dans la mesure du possible – les autorités de la recherche dans les processus décisifs de la politique et de l'administration scientifiques. C'est dans une société culturelle particulièrement complexe avec ses problèmes et ses ruptures graves dans l'ordre social, économique, humain que la ratio fidei doit être élaborée aujourd'hui. C'est pourquoi elle présente un degré de complexité devant lequel une autorité chargée d’une forme antérieure de la censure n'est, en raison de son organisation technique, pas armée. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi a besoin d'une re-configuration intelligente.

2) Compte tenu du cas particulier qu'est présentement la condamnation des écrits de Jon Sobrino, il serait plus qu’opportun, il serait nécessaire de faire suivre la présente «Notification» – à l'instar des déclarations faites à propos de la Théologie de la Libération – d'une deuxième «Notification» qui présente une autre orientation générale de la pensée.

 

Texte original publé en langue allemande dans  : Herderkorrespondenz, avril 2007
(Traduction de l'allemand établie par
Jean Courtois [Lyon], revue et corrigée par l'auteur)

 

 

 

 

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