Culture et Foi > Textes critiques > Libérer la parole... pour agir

Libérer la parole… pour agir
Robert Hotte

 

 

 

En présentation de son livre Pour une éthique de la parole épiscopale, André Naud nous dit : « On pourra constater dans les pages qu’on va lire que je n’aime pas beaucoup le silence ». Éh bien! moi non plus. C’est pourquoi le RFAN (le Réseau des Forums André-Naud) m’a attiré dès le début. Si  nous ne prenons pas la parole pour affirmer nos convictions nous manquons à notre devoir de baptisés. Pour ma part je n’ai jamais hésité à donner mon point de vue quitte à déplaire à certaines personnes qui ne partagent pas mes orientations. Ce n’est pas maintenant que je vais cesser.

L’évêque de notre diocèse (Trois-Rivières) vient de mettre un terme officiel à nos célébrations communautaires du pardon avec absolution collective dans une lettre pastorale en date du 7 octobre dernier. La mise en œuvre des nouvelles orientations diocésaines est fixée au 1er dimanche de l’Avent soit le 29 novembre prochain. C’est regrettable mais c’était aussi inévitable.

On n’a qu’à relire le livre d’André Naud cité au début pour comprendre que tout évêque  si bien intentionné fut-il n’a pas la liberté nécessaire pour répondre adéquatement à une telle situation. Un seul a osé prendre cette liberté Jacques Gaillot et cela lui a coûté très cher. J’aurais aimé voir mon évêque se dissocier des prises de position rigides de Rome sur les célébrations communautaires du pardon avec absolution collective. Je rêvais bien évidemment mais maintenant je suis bien  éveillé. Il n’en demeure pas moins qu’André Naud avait ramassé de façon brillante  sa pensée sur ce sujet délicat en trois propositions : « La première : il n’est pas toujours bon pour les évêques de ne pas exprimer leurs divergences de vue. La deuxième : il n’est certainement pas bon de ne les exprimer jamais. La troisième : il n’est surtout pas bon pour eux de se donner comme règle de conduite de ne les exprimer jamais » (Pour une éthique de la parole épiscopale, p.57).

 Notre évêque nuance  tout de même son propos au paragraphe 2 : « La célébration de la pénitence et de la réconciliation avec aveu et absolution collectifs n’est pas abolie, mais cette pratique est maintenant soumise à des règles beaucoup plus strictes. Cette pratique doit être exceptionnelle, réservée à des cas de grave nécessité. Seul l’évêque diocésain est juge de ces situations et peut autoriser la célébration de la réconciliation selon cette forme. À mon avis, de telles situations peuvent se présenter dans notre diocèse ». Est-ce une porte ouverte? Je n’en sais rien mais je ne prends pas pour acquis cette ouverture.

Il appartient maintenant à chacun de nous de poursuivre  sa réflexion personnelle.  En ce qui me concerne, j’ai décelé pas mal d’inquiétude sur l’avenir de la pratique sacramentelle de ce sacrement lors de la lecture de Liturgie, foi et culture (volume 3, numéro 174, été 2003). Il s’agit d’un numéro complet sur la dérive du Magistère à la suite de la parution en 2002 du motu proprio intitulé  Misericordia Dei, dans lequel sous prétexte d’une repersonnalisation du sacrement de la réconciliation Jean-Paul II remettait au premier plan l’aveu individuel aux dépens de la pratique de l’absolution collective qui, elle, doit redevenir exceptionnelle, c’est-à-dire réservée à des cas extrêmes bien définis.

Richard Wallot dans un article de ce numéro de Liturgie, foi et culture qualifie ainsi l’intervention de Jean-Paul II : « On peut dire que le motu proprio  est un exemple inquiétant de juridisme ecclésiastique et qu’il propose des réponses du XVIème siècle à des défis pastoraux du XXIème siècle ». Selon ce même auteur « le motu proprio donne l’impression qu’à Rome on a perdu le contrôle des consciences en Occident et qu’en conséquence, la seule solution envisagée passe par une restauration d’un encadrement sévère ». Normand Provencher dans ce même numéro de Liturgie, foi et culture soutient pour sa part : « Les problèmes pastoraux d’aujourd’hui ne peuvent être résolus en passant par [le Concile de] Trente. » Puis il tire la conclusion suivante : « Ce n’est pas la première fois que le sacrement de pénitence-réconciliation est en crise. Chaque fois, pour sortir des impasses, l’Église a su proposer de nouvelles formes rituelles. Ne sommes-nous pas au début du quatrième régime pénitentiel? » Quant à Georges Convert du Relais Mont-Royal il précise : « Il est bon et nécessaire de temps à autre  de célébrer le pardon entre frères et sœurs. De signifier à la fois la source de ce pardon qu’est Dieu le Père et le relais d’amour qu’est la communauté fraternelle ».  En fait la célébration du pardon ne devrait être ni individuelle ni collective, mais personnelle et communautaire.

Les uns et les autres ont parlé. La parole a été libérée, maintenant il faut agir. Si les célébrations du sacrement du pardon avec absolution collective ne sont plus disponibles, je m’abstiendrai de toute autre participation rituelle de ce sacrement. Je poursuivrai dans la voie tracée par Roger Poudrier dans son livre L’Eucharistie source intarissable de pardon (Médiaspaul, 2007). Il nous dit : « Si nous arrivons à la messe conscients d’être pécheurs, mais avec un cœur sincère et une foi droite, avec crainte et respect, confiants en la miséricorde inépuisable de Dieu, nous obtenons miséricorde et trouvons la grâce qui nous permet de repartir pécheurs pardonnés, comme le publicain de la parabole. Le Père a remis nos crimes et nos péchés, si grands soient-ils ».

Car l’Eucharistie réduite à l’expression du dogme ne peut exprimer ce qui s’y passe et justifier l’attachement que nous pouvons y apporter écrivait Bernard Feillet dans L’errance. Il faut se poser des questions comme celle-ci de Feillet : « Qu’en est-il de si nombreux chrétiens qui s’interrogent sur leur appartenance à l’Église, sur leur adhésion aux dogmes qui structurent la communauté à laquelle ils se réfèrent, et qui se demandent s’ils ne sont pas en train de devenir chrétiens autrement? »  La foi consiste à vivre non de la certitude, mais de l’espérance de ce qu’on espère.

André Naud disait : « On n’a pas le droit d’espérer si on ne veut pas lutter ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[ RETOUR ]

 

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca