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Le 14 mars 2007, le jésuite et théologien de
la libération Jon Sobrino a fait l’objet
d’une mise en garde officielle de la part de la
Congrégation pour la doctrine de la foi.
Étonnamment, le Vatican ne l’a pas réduit au
silence et n’a pas mis ses livres à l’index.
(Robert Mickens est correspondant pour
The Tablet à Rome)
Pour la
première fois depuis son accession à la papauté,
il y a bientôt deux ans, Benoît XVI a ordonné à
la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF)
de lancer une mise en garde contre certaines
œuvres d’un théologien connu, parce qu’elles
s’éloignent trop de la doctrine de l’Église.
Selon la « Notification » publiée le 14 mars (et
sa Note explicative), deux livres du jésuite Jon
Sobrino, théologien de la libération,
contiennent des propositions erronées ou
dangereuses susceptibles de nuire aux fidèles.
Pourtant, de
façon surprenante, le Vatican ne prend pas de
mesures concrètes pour faire taire le Père
Sobrino, brûler ses livres ou empêcher les
catholiques de les lire. Au contraire, la mise
en garde suppose que ses travaux vont continuer
d’être étudiés, et veut fournir aux croyants des
critères fondés sur la doctrine de l’Église pour
poser un jugement sur les textes visés.
C’est une
mince consolation pour l’homme et le savant, car
le Vatican se livre à une démonstration
vigoureuse — acharnée, diront certains — de ses
erreurs théologiques. Néanmoins, la CDF admet en
fin de compte que les gens vont décider pour
eux-mêmes. S’il n’est pas purement rhétorique,
cet aveu manifeste un profond changement
d’attitude de Rome à l’égard des théologiens
qui, à l’instar du Père Sobrino, énoncent des
thèses non conformes à son enseignement.
En tout cas il
tranche radicalement avec le ton de la plus
récente mise en garde de la CDF concernant
l’œuvre d’un théologien, lancée contre le père
Roger Haight en décembre 2004. La condamnation,
signée par le cardinal Joseph Ratzinger,
décrétait des sanctions contre le jésuite
américain et lui retirait la permission
d’enseigner la théologie catholique. Aucune
sanction ne vise le Père Sobrino.
Dans une
lettre envoyée avec la Notification à tous les
évêques, le cardinal William Levada, préfet de
la CDF, confie aux conférences épiscopales et
aux évêques locaux le soin de prendre les
mesures qu’ils jugeront à propos. L’archevêque
Patrick Kelly, président de la Commission
doctrinale des évêques d’Angleterre et du Pays
de Galles a fait part de sa position : « Si un
problème se pose nous devrons agir, mais en
l’occurrence je n’en vois pas. Nos concitoyens
n’ont formulé aucune plainte ni inquiétude. Pour
les fidèles, la question soulevée est à la fois
difficile à saisir et d’une extrême importance.
Nous avons affaire à des discussions très
techniques, mais il demeure que la divinité du
Christ est essentielle à notre foi. À l’approche
du temps pascal, il serait sage de méditer
là-dessus. »
Cette
délégation de responsabilité est probablement le
premier geste décentralisateur du pontificat de
Benoît XVI; c’est aussi la première fois que
sont reconnus le rôle des évêques locaux dans
l’enseignement de la foi et leur fonction de
« vicaire du Christ » au sein du diocèse dont
ils ont la charge. Mais cette ouverture pourrait
se solder par des variations dans
l’interprétation de la Notification. Les uns
décideront de ne pas bouger. D’autres se
rangeront derrière l’archevêque de San Salvador,
où vit et travaille le Père Sobrino : le prélat
a déclaré que le théologien ne pourra plus
enseigner ni publier tant qu’il n’aura pas revu
ses conclusions.
Depuis
quelques années déjà, le jésuite espagnol
faisait l’objet d’une attention spéciale de la
part du Vatican. Un examen approfondi de ses
œuvres a été entrepris en octobre 2001. En
juillet 2004, une liste de ses propositions
« erronées » ou « dangereuses » a été envoyée au
Père Peter Hans Kolvenbach, Supérieur général de
la Compagnie de Jésus. La réponse du Père
Sobrino est venue en mars 2005. Après l’avoir
étudiée lors de sa session du 23 novembre 2005,
la CDF a jugé que toutes les erreurs n’avaient
pas été rectifiées.
La CDF, qui a
été dirigée de 1981 à 2005 par le Pape actuel,
n’avait encore jamais trouvé de motif suffisant
pour dénoncer les écrits théologiques de Jon
Sobrino, malgré tous ses efforts. Figure très
connue, auteur de douzaines d’ouvrages largement
diffusés et traduits, celui-ci se trouvait
depuis longtemps dans la mire de la CDF, à titre
de défenseur et théoricien le plus crédible de
la théologie de la libération. Bien qu’il soit
originaire du Pays basque espagnol, où il a
grandi, le prêtre de 68 ans a passé presque
toute sa vie adulte à San Salvador, partageant
son temps entre son ministère auprès des
défavorisés et l’enseignement de la théologie à
l’Université d’Amérique centrale, dirigée par
les jésuites.
Les gens qui
connaissent le Père Sobrino voient en lui un
saint homme et un théologien novateur. Selon
certains, c’est par miracle qu’il a échappé au
massacre où six jésuites, qui logeaient comme
lui à l’Université, ont trouvé la mort en 1989;
il séjournait alors en Thaïlande pour y
enseigner. Son expérience de l’oppression subie
par l’Église salvadorienne durant la dictature
militaire et ses contacts avec Mgr Oscar Romero,
le légendaire archevêque assassiné en 1980, ont
profondément influencé son évolution
théologique.
Lorsque le
Vatican a intensifié ses efforts pour freiner
l’élan de la théologie de la libération,
condamnée en 1984 par la CDF comme étant
contaminée par le marxisme, le Père Sobrino ne
pouvait guère échapper à l’œil inquisiteur de la
Congrégation. Celle-ci a commencé à analyser ses
écrits dès le début des années 1980 sinon la fin
des années 1970.
Elle a alors
failli le réduire au silence, l’accusant de nier
que Jésus Christ était à la fois « vrai Dieu et
vrai homme », comme l’a affirmé au cinquième
siècle le concile de Chalcédoine. L’intervention
énergique du jésuite Juan Alfaro (1914-1993),
membre respecté de la Commission théologique
internationale, a fait tomber l’accusation,
sinon les soupçons de la CDF.
La
Notification publiée le 14 mars nous ramène à
cette accusation. Elle porte sur deux ouvrages
christologiques :
Jésus-Christ libérateur. Lecture
historico-théologique de Jésus de Nazareth
(Jesucristo liberador. Lectura
histórico-teológica de Jesús de Nazaret,
Madrid, 1991) et
La foi en Jésus-Christ. Essai sur les
victimes (La fe en Jesucristo. Ensayo
desde las víctimas, San Salvador, 1999). La
CDF reconnaît que Jon Sobrino ne nie pas la
divinité du Christ mais lui reproche de ne pas
affirmer celle-ci de manière assez explicite.
Elle ajoute que les écrits du théologien tendent
à exclure que Jésus ait eu conscience de sa
divinité (sur cette question, la théologie
contemporaine n’a pas grand-chose à dire
d’éclairant); ici, la Notification s’appuie sur
un passage très discuté de l’encyclique
Mystici Corporis, où le pape Pie XII déclare
que Jésus a commencé à jouir de la vision
béatifique alors qu’il était encore dans le sein
de sa mère.
La
Notification condamne également la méthodologie
du théologien, qui situe sa réflexion par
rapport à l’Église des pauvres. Selon la CDF, ce
n’est pas là que réside le fondement ecclésial
de la christologie, mais dans la foi des apôtres
transmise par l’intermédiaire de l’Église pour
toutes les générations.
La CDF réagit
tout particulièrement au fait que le Père
Sobrino critique l’hellénisation du
christianisme qui s’est opérée à l’occasion des
conciles des premiers siècles de la chrétienté.
Dans la Notification, elle concède qu’il ne nie
pas le caractère normatif des formulations
dogmatiques, mais fait remarquer qu’il ne leur
reconnaît pas non plus de valeur, si ce n’est au
sein de la culture dans laquelle elles ont été
élaborées. La position de Jon Sobrino, que
partagent de nombreux tenants de
l’inculturation, contredit directement celle
qu’a énoncée le pape Benoît XVI dans son
allocution de septembre à Regensburg, où il a
présenté comme intrinsèque au christianisme la
rencontre de ce dernier avec le monde grec.
Signée le 26
novembre 2006 par le cardinal Levada et
l’archevêque Angelo Amato, Secrétaire de la CDF,
la Notification a ensuite dormi dans un tiroir
du bureau du Cardinal pendant près de quatre
mois, sans qu’on sache trop pourquoi. Peut-être
le moment choisi pour sa publication est-il
significatif : dix jours avant le vingt-septième
anniversaire de la mort d’Oscar Romero, et
exactement deux mois avant le voyage du Pape au
Brésil, où il présidera à l’ouverture de la
Cinquième Conférence générale du Conseil
épiscopal latino-américain (CELAM) qui doit s’y
dérouler durant un mois.
Bien que la
Notification concerne explicitement la
christologie du Père Sobrino, bien des signes
laissent croire que la véritable cible du
Vatican est la théologie de la libération. Le
Pape et ses collaborateurs de la CDF pensent
peut-être que leur attitude plus souple et plus
mesurée leur vaudra une écoute plus sympathique
et leur permettra de sceller le cercueil de la
théologie de la libération. Mais la Notification
pourrait, au contraire, accroître la popularité
du Père Sobrino et redonner de l’élan à un
courant théologique que beaucoup de gens
croyaient en perte de vitesse.
The Tablet, 17 mars
2007
Traduction : Johanne Archambault
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