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"Je suis une juive arabe"
Simone Bitton

 

Un texte de la cinéaste Simone Bitton tiré de l'ouvrage collectif conçu par Sapho Un très proche Orient - Paroles de paix et paru en janvier 2002. S. Bitton a réalisé plusieurs excellents documentaires sur la Palestine ("Palestine, histoire d'une terre", "Mahmoud Darwish, et la terre comme la langue", "Citizen Bishara"...) et sur le Maroc ("Ben Barka : l'équation marocaine"). Elle est la porte-parole du Comité français de soutien à Azmi Bishara et collabore régulièrement à la Revue d'études palestiniennes.

"Je suis..."

Je suis une juive arabe. C'est une espèce en voie de disparition, certes, mais il n'empêche que j'aurai vécu ma vie entière dans ce ravissement que seuls les sots se plaisent à considérer comme un déchirement : être à la fois juive et arabe.

Il n'y a pas de quoi être fière, et je ne le suis pas. Mais il n'y a pas non plus de quoi se lamenter, bien au contraire. En tout cas, c'est ainsi : je suis une Juive arabe à une époque où ça ne se fait plus, où il est fortement conseillé de choisir, où beaucoup ont choisi de ne plus être ni l'un ni l'autre, ou alors d'être plutôt juif qu'arabe, parce qu'il vaut mieux être du côté des plus forts, c'est plus prudent et c'est humain, après tout.

Moi j'ai toujours été du côté des perdants. C'est mon côté juif. C'est pourquoi je suis plutôt du côté palestinien. Ce n'est pas très bien vu, c'est démodé, mais c'est ainsi.  

Un jour le vent tournera, mais ce qui est dommage, c'est que je ne serai plus là pour voir ça. Ni moi, ni aucun de ceux et celles que j'aime, et dont cette guerre (de cent ans déjà) a foutu la vie en l'air.

On ne sera plus là le jour où les gosses de Gaza, de Shatila et de Deheishe ne feront plus la queue pour les rations alimentaires des Nations Unies, une carte de réfugié à la main.

On ne sera plus là le jour ou ce tas de cailloux (sacré) qui a pour nom la Palestine ou Eretz Israël (c'est la même chose, croyez moi, c'est vraiment la même chose) deviendra un pays comme les autres, dont toute la population est citoyenne, dont toute la population a le droit de vote, de voyage et de retour.

On ne sera plus là le jour où les Palestiniens pardonneront à ceux qui les ont chassés, expropriés, humiliés, enfermés, réprimés. Ils pardonneront, c'est clair, tout le monde le sait. Mais pour qu'ils pardonnent, il faudrait peut-être songer à leur présenter quelques excuses et offrir quelques réparations ? Il faudrait peut-être songer à les libérer de l'exil et de l'occupation ?  

Les Noirs d'Afrique du Sud ont attendu quatre siècles. Allez, les Palestiniens, courage, plus que trois siècles à tirer et votre sang aura la même valeur que celui des Israéliens. Plus que trois siècles à tirer et c'en sera fini des couvre-feu, des bouclages, des routes interdites et des barrages militaires. C'en sera fini de cette honte qui fait de vous les derniers colonisés de la planète.

Ce n'est pas si simple ? La complexité du conflit israélo-arabe mérite mieux que cette démagogie de bas étage ? Et la sécurité des Israéliens ? Et la Shoah ? Et les dictatures arabes ? Et la corruption ? Et le terrorisme ?

Au risque de paraître encore plus caricaturale, je persiste et je signe :

On a perdu beaucoup de temps à parler de paix, moi comme les autres, alors que c'est de justice qu'il fallait se soucier. Au tribunal de l'Histoire, Israël a sûrement des circonstances atténuantes. Le problème, c'est qu'il refuse de plaider coupable. Le problème, c'est qu'il perpétue le crime. Le problème, c'est qu'il aggrave son cas de jour en jour.

Alors la complexité et les nuances, ce sera pour une autre fois, un autre jour, un autre texte, un autre film. Qui ne diront jamais rien d'autre d'audible que cela, plus ou moins bien exprimé en mots ou en images. Car il n'y a rien d'autre à dire de cela vraiment. Il n'y a jamais eu rien d'autre à dire avant de dire cela.

S. Bitton, cinéaste, Maroc, Israël, France

 

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