Jon Sobrino, jésuite, est l’un des théologiens
de la libération les plus connus en Amérique
latine. Ses deux derniers livres sur le Christ
font problème au Vatican. Il a connu par
l’intermédiaire de son supérieur général la
Notification de la Congrégation pour la doctrine
de la foi (CDF) [1],
par laquelle on lui demandait
une adhésion sans réserve à certaines
propositions. Dans cette lettre il explique
pourquoi il ne peut pas le faire. Nous la
publions ci-dessous, à l’exception d’un
paragraphe que l’auteur a désiré garder pour
lui-même.
Le Vatican
a déclaré ne pas sanctionner le P. Jon Sobrino,
une telle mesure pouvant être le fait de
l’évêque local, ce qui n’a pas manqué de se
produire puisque Mgr Saenz Lacalle, évêque Opus
Dei de San Salvador, a interdit au P. Jon
Sobrino d’enseigner et de publier. Cette lettre
date du 13 décembre 2006.
Cher P.
Kolvenbach,
Avant tout je
vous remercie pour la lettre que vous m’avez
écrite le 20 novembre dernier et pour toutes les
démarches que vous avez faites pour défendre mes
écrits et ma personne.
À présent, le
P. Idiáquez me dit de vous écrire pour vous
faire connaître ma position devant la
notification et les raisons pour lesquelles je
n’adhère pas – « sans réserve », dites-vous
dans votre lettre. Dans un bref texte postérieur
j’exposerai ma réaction devant la notification,
mais, comme vous le dites, ce qui est normal est
que les nouvelles apparaissent dans les médias
et que les collègues en théologie attendent un
mot de moi.
1. La raison fondamentale
La raison
fondamentale est la suivante. Un bon nombre de
théologiens ont lu mes deux livres avant que
soit publié le texte de la Congrégation pour la
doctrine de la foi de 2004. Plusieurs d’entre
eux ont aussi lu le texte de la Congrégation.
Leur jugement unanime est que dans mes deux
livres il n’y a rien qui ne soit pas compatible
avec la foi de l’Église.
Le premier
livre, Jesucristo liberador. Lectura
histórico-teológica de Jesús de Nazaret
(Jésus-Christ libérateur. Lecture
historico-théologique de Jésus de Nazareth), a
été publié en espagnol en 1991, il y a 15 ans,
et a été traduit en portugais, anglais, allemand
et italien. La traduction portugaise a
l’imprimatur du cardinal Arns, du 4 décembre
1992. A ce que je sache, aucune recension ni
aucun commentaire théologique oral n’a mis en
question ma doctrine.
Le texte du
second livre, La fe en Jesucristo. Ensayo
desde las víctimas (La foi en Jésus-Christ.
Essai à partir des victimes), a été publié en
1999, il y a sept ans, et il a été traduit en
portugais, anglais et italien. Il a été examiné
très soigneusement, avant sa publication, par
plusieurs théologiens, dans quelques cas par
ordre du P. Provincial, Adán Cuadra, et en
d’autres cas à ma demande. Ce sont les PP. J. I.
González Faus, J. Vives et X. Alegre, de San
Cugat ; le P. Carlo Palacio, de Bello Horizonte ;
le prêtre Gesteira, de Comillas, le prêtre
Javier Vitoria, de Deusto, le P. Martin Maier,
de Stimmen der Zeit. Plusieurs d’entre eux sont
experts en théologie dogmatique. Un, en exégèse.
Et un autre, en patristique.
Récemment, le
P. Sesboüé, à la demande de Martin Maier, en
2005, a eu la gentillesse de lire le second
livre, La fe en Jesucristo, en
connaissant aussi, selon ce que j’ai compris, le
texte de la Congrégation pour la doctrine de la
foi de 2004. Le P. Maier lui demanda, afin
d’être fixé, s’il y avait quelque chose dans mon
livre contre la foi de l’Église. Sa réponse de
15 pages est dans l’ensemble louangeuse pour le
livre. Et il n’a rien trouvé de critiquable du
point de vue de la foi. Il a seulement trouvé
une erreur, qu’il appelle technique, non
doctrinale. « Mon intention est de montrer le
centre de gravité de l’ouvrage et combien il
prend au sérieux les affirmations conciliaires,
comme les titres du Christ dans le N.T. Je n’ai
trouvé qu’une erreur réelle, c’est son
interprétation de la communication des idiomes,
mais c’est une erreur technique et non
doctrinale. » (J’affirme maintenant que je ne
vois aucun inconvénient à clarifier, dans la
mesure de mes possibilités, cette erreur
technique).
Sur la manière
dont la Congrégation analyse mon texte, il dit
ce qui suit :
« Je n’ai pas
voulu répondre avec trop de précision au
document de la CDF qui vise aussi le premier
livre de Sobrino et me paraît tellement exagéré
qu’il est sans valeur. Talleyrand avait ce mot :
“Ce qui est exagéré est insignifiant !”. Avec
cette méthode délibérément soupçonneuse je peux
lire bien des hérésies dans les encycliques de
J.P. II ! J’en ai tout de même tenu compte dans
mon évaluation. J’ai voulu dire que ce livre me
paraît plus rigoureux dans ses formulations que
le précédent. J’ai aussi cité des textes de la
tradition, ou contemporains, ou même des papes
qui vont dans le sens de Sobrino (en cela je
suis la méthode de la CDF !). » J’ai remis une
copie du texte du P. Sesboüé au P. Idiáquez et
au P. Valentìn Menéndez.
Tous ces
théologiens sont de bons connaisseurs de la
christologie, au niveau théologique et
doctrinal. Ce sont des personnes responsables.
Ils ont explicitement fixé leur attention sur
mes possibles erreurs doctrinales. Ils sont
respectueux de l’Église. Et ils n’ont pas trouvé
d’erreurs doctrinales ni d’affirmations
dangereuses. En conséquence, je ne peux pas
comprendre comment la notification lit mes
textes d’une manière tellement différente et
même opposée.
Ceci est la
raison première et fondamentale pour ne pas
souscrire à la notification : « Je ne me sens
absolument pas représenté dans le jugement
global de la notification. » Pour cela il ne me
paraît pas honnête d’y souscrire. Et en outre,
ce serait un manque de respect à l’égard des
théologiens mentionnés.
2. Trente années de relations avec la hiérarchie
Le document de
2004 et la notification ne sont pas une surprise
totale. Depuis 1975 j’ai dû répondre à la
Congrégation pour l’éducation catholique, sous
le cardinal Garrone, en 1976, et à la
Congrégation pour la doctrine de la foi, d’abord
sous le cardinal Seper et ensuite, plusieurs
fois, sous le cardinal Ratzinger. Le P. Arrupe,
surtout, mais aussi le P. Vincent O’keefe, comme
vicaire général, et le P. Paolo Dezza, comme
délégué papal, m’ont toujours encouragé à
répondre avec honnêteté, fidélité et humilité.
Ils m’ont remercié pour ma bonne disposition à
répondre et ils me donnaient à comprendre que la
manière de procéder des curies vaticanes ne se
distinguaient pas toujours par leur honnêteté et
leur caractère très évangélique. Mon expérience,
donc, vient de loin. Et vous connaissez ce qui
est arrivé durant les années du généralat (du P.
Arrupe).
Ce que je veux
ajouter maintenant est que non seulement j’ai eu
des avertissements sérieux et des accusations de
ces congrégations, surtout celle de la foi, mais
très tôt, on a créé au Vatican, dans plusieurs
curies diocésaines et chez plusieurs évêques, un
climat d’opposition à ma théologie - et en
général, contre la théologie de la libération.
On a créé un climat d’opposition à ma théologie,
a priori, sans qu’il y ait souvent besoin de
lire mes écrits. C’est une histoire de 30
longues années. Je vais seulement mentionner
quelques faits significatifs. Je le fais non
parce que ce serait une raison fondamentale de
ne pas souscrire à la notification, mais pour
comprendre la situation où nous sommes et qu’il
est difficile, au moins pour moi, même en
mettant le meilleur de mon côté, de traiter le
problème de façon honnête, humaine et
évangélique. Et pour être sincère, bien que
j’aie déjà dit que ce n’est pas une raison pour
que je n’adhère pas à la notification, je sens
que ce n’est pas moral pour moi d’ « approuver
ou soutenir » avec ma signature une manière de
procéder peu évangélique, qui a des dimensions
structurelles, dans une certaine mesure, et qui
est assez étendue. Je pense qu’avaliser ces
procédures n’aide en rien l’Église de Jésus, ni
à présenter le visage de Dieu dans notre monde,
ni à encourager à suivre Jésus, ni à la « lutte
cruciale de notre temps », la foi et la justice.
Je le dis avec une grande modestie.
Voici quelques
faits relevant du climat généralisé créé contre
ma théologie, au-delà des accusations des
congrégations :
Monseigneur
Romero écrit dans son Journal le 3 mai 1979 :
« J’ai visité le P. López Gall… Il m’a dit avec
la simplicité d’un ami le jugement négatif qu’on
a dans quelques secteurs sur les écrits
théologiques de Jon Sobrino. » En ce qui
concerne Monseigneur Romero, il m’a demandé,
quelques mois après, que je lui écrive le
discours qu’il a prononcé à l’Université de
Louvain le 2 février 1980 - en 1977 j’avais déjà
rédigé pour lui la seconde lettre pastorale
L’Église, corps du Christ dans l’histoire.
J’ai écrit le discours de Louvain. Il lui a paru
très bien, il l’a lu entièrement et m’en a
remercié.
Avant son
changement comme évêque, Monseigneur m’avait
accusé de dangers doctrinaux, ce qui montre
qu’il connaissait cette problématique (il a
aussi écrit un jugement critique contre la
« théologie politique » d’Ellacuría en 1974).
Mais ensuite, il ne m’a jamais fait part de tels
dangers. Je crois que ma théologie lui
paraissait correcte doctrinalement – au moins
pour l’essentiel. (Je sais très bien qu’au
Vatican ma possible influence sur ses écrits et
homélies a fait problème pour sa canonisation.
J’ai écrit un texte de quelque 20 pages sur
ceux-ci. Et je l’ai signé).
Quand Alfonso
López Trujillo a été nommé cardinal, il a dit
peu après dans un groupe, plus ou moins
publiquement, qu’il allait en finir avec Gustavo
Gutiérrez, Leonardo Boff, Ronaldo Muñoz et Jon
Sobrino. C’est ce qu’on m’a raconté, et cela me
paraît très probable. Les histoires de López
Trujillo avec le P. Ellacuría, avec Monseigneur
Romero surtout, et avec moi sont interminables.
Elles continuent jusqu’à aujourd’hui. Et elles
ont commencé tôt. Je crois qu’en 1976 ou 1977 il
a parlé contre la théologie d’Ellacuría et la
mienne dans une réunion de la Conférence
épiscopale d’El Salvador, réunion où il s’était
lui-même invité. Ensuite, dans une lettre à
Ellacuría, il a carrément nié qu’il ait parlé de
lui et de moi dans cette conférence. Mais nous
avions le témoignage, de première main, de Mgr
Rivera, qui était présent à la réunion de la
conférence épiscopale.
En 1983 le
cardinal Corripio, archevêque de Mexico,
interdit la tenue d’un congrès de théologie. Il
était organisé par les passionistes pour
célébrer, selon leur charisme, l’année de la
rédemption, qui était voulue par Jean Paul II.
Ils voulaient traiter théologiquement le sujet
de la croix du Christ et celle de nos peuples.
Ils m’ont invité et j’ai accepté. Ils m’ont
ensuite communiqué l’interdiction du cardinal.
La raison, ou une importante raison, était que
j’allais donner deux conférences au cours du
congrès.
Au Honduras,
l’archevêque réprimanda un groupe de religieuses
parce qu’elles étaient allées dans un diocèse
proche écouter une conférence de moi. C’est
l’évêque qui m’avait invité. Je crois que son
nom était Mgr Corriveau, un Canadien.
Seulement un
exemple de plus pour ne pas vous fatiguer. En
1987 ou 1988, plus ou moins, j’ai reçu une
invitation à parler à un groupe nombreux de
laïques en Argentine, dans le diocèse de Mgr
Hesayne. Il s’agissait de revitaliser les
chrétiens qui avaient souffert pendant la
dictature. Et j’ai accepté. J’ai reçu peu après
une lettre de Mgr Hesayne me disant que ma
visite dans son diocèse avait fait l’objet d’un
débat dans une réunion de la Conférence
épiscopale. Le cardinal Primatesta a dit qu’il
trouvait très mauvais que j’aille parler en
Argentine. Mgr Hesayne m’a défendu comme
personne et a défendu mon orthodoxie. Il a
demandé au cardinal s’il avait lu quelque livre
de moi et celui-ci a reconnu que non. Toutefois,
l’évêque a été obligé d’annuler l’invitation. Il
m’a écrit et s’est excusé avec beaucoup
d’affection et d’humilité, et il m’a demandé de
comprendre la situation. Je lui ai répondu que
je la comprenais et que je le remerciais.
Je suis sûr de
ce que j’ai dit jusqu’à présent sur l’Argentine.
Ce qui suit, je l’ai entendu de deux prêtres, je
ne sais pas s’ils étaient d’Argentine ou de
Bolivie, qui sont passés par l’UCA
[2].
En me voyant, ils
m’ont dit qu’ils connaissaient ce qui s’était
passé en Argentine. En résumé, dans la réunion
de la Conférence épiscopale, on avait dit à Mgr
Hesayne qu’il devait choisir : ou il invitait
Jon Sobrino dans son diocèse, et le Pape n’y
passerait pas au cours de sa prochaine visite en
Argentine, ou il acceptait la visite du Pape
dans son diocèse et Jon Sobrino ne pouvait pas
s’y rendre.
Je ne veux pas
vous fatiguer davantage, bien que, croyez-moi,
je pourrais raconter bien d’autres histoires.
Ainsi, des évêques qui se sont opposés à ce que
je donne des conférences en Espagne … Cette
« mauvaise renommée » je ne crois pas qu’elle
ait quelque chose de spécifiquement personnel,
mais elle faisait partie de la campagne contre
la théologie de la libération.
Et je formule
maintenant ma seconde raison pour ne pas donner
mon adhésion. Cela a moins à voir avec les
documents de la Congrégation pour la doctrine de
la foi, qu’avec la manière de procéder au
Vatican au cours des 20 ou 30 dernières années.
Durant ces années, beaucoup de théologiens et
théologiennes, des gens braves, avec leurs
limites évidemment, avec leur
amour pour Jésus-Christ et l’Église, avec
un grand amour pour les pauvres, ont été
poursuivis sans miséricorde. Et pas seulement
eux. Aussi des évêques, comme vous le savez :
Monseigneur Romero pendant sa vie (il y en a
encore au Vatican qui ne l’aiment pas, du moins
ils n’aiment pas le Monseigneur Romero réel, ils
préfèrent un Monseigneur Romero affadi), Don
Helder Camara après son décès, et Proaño
[3],
Don Samuel Ruiz
[4]
et encore bien d’autres … Ils
ont essayé de décapiter, parfois avec de mauvais
moyens, la CLAR [5],
et des milliers de
religieuses et de religieux d’une immense
générosité, ce qui est très douloureux en raison
de l’humilité de beaucoup d’entre eux. Et
surtout, ils ont fait leur possible pour que
disparaissent les communautés de base, les
petits, les privilégiés de Dieu …
Adhérer à la
notification, qui exprime en grande partie cette
campagne et cette manière de faire, souvent
clairement injuste, contre tant de braves gens,
je sens que ce serait l’avaliser. Je ne veux pas
pécher par arrogance, mais je ne crois pas que
cela aiderait la cause des pauvres de Jésus et
de l’église des pauvres.
3. Les critiques de ma théologie par le théologien
Joseph Ratzinger
Ce sujet me
paraît important pour comprendre où nous en
sommes, bien que ce ne soit pas une raison pour
ne pas souscrire à la notification. Peu avant de
publier la première « Instruction sur quelques
aspects de la théologie de la libération », a
circulé, sous forme de manuscrit, un texte du
cardinal Joseph Ratzinger sur cette théologie.
Le Père César Xérès, alors provincial, a reçu ce
texte d’un jésuite ami, des États-Unis. Le texte
a été ensuite publié dans 30 giorni, III/3
(1984) pp. 48-55. J’ai pu le lire, déjà publié,
dans Il Regno. Documenti 21 (1984) pp.
220-223. Dans cet article on mentionne les noms
de quatre théologiens de la libération : Gustavo
Gutiérrez, Hugo Assmann, Ignacio Ellacuría et le
mien, qui est le plus fréquemment cité. Je cite
textuellement ce qu’il dit sur moi. Les
références concernent mon livre Jesús en
América Latina. Su significado para la fe y la
cristología, San Salvador, 1982.
a) Ratzinger :
« En ce qui concerne la foi, J. Sobrino dit par
exemple : L’expérience que Jésus a de Dieu est
radicalement historique. ‘Sa foi se transforme
en fidélité’. Par conséquent, Sobrino remplace
fondamentalement la foi par la ‘fidélité à
l’histoire’ » (fidélité à l’histoire,
pp.143-144).
Commentaire.
Ce que je dis textuellement est : « sa foi dans
le mystère de Dieu se transforme en fidélité à
ce mystère »… par là je veux souligner le
mouvement (procesualidad) de l’acte de
foi. Je dis aussi que « la lettre (auxHébreux)
résume admirablement comment en Jésus la
fidélité historique et dans l’histoire se
manifeste dans la pratique de l’amour des hommes
et la fidélité au mystère de Dieu » (p. 144).
L’interprétation de Ratzinger de remplacer la
foi par la fidélité à l’histoire est
injustifiée. Je répète plusieurs fois :
« fidélité au mystère de Dieu ».
b) Ratzinger :
« ‘Jésus est fidèle à la conviction profonde que
le mystère de la vie des hommes … est
véritablement ce qui est ultime… ’ (p 144). Ici
se produit cette fusion entre Dieu et l’histoire
qui permet à Sobrino de conserver au sujet de
Jésus la formule de Chalcédoine mais avec un
sens totalement altéré : on voit comment les
critères classiques de l’orthodoxie ne sont pas
applicables à l’analyse de cette théologie. »
Commentaire.
Le contexte de mon texte est que « l’histoire
rend croyable sa fidélité à Dieu, et la fidélité
à Dieu, qui est celui qui l’institue, entraîne
la fidélité à l’histoire, à l’‘être pour les
autres’ » (p 144). Je ne confonds en rien Dieu
et l’histoire. En outre, la fidélité n’est pas
une histoire abstraite, ou éloignée de Dieu et
absolutisée, mais c’est la fidélité à l’amour
des frères, lequel a un caractère de réalité
ultime spécifique dans le Nouveau Testament et
est médiation de la réalité de Dieu.
c) Ratzinger :
« Ignacio Ellacuría insinue cette donnée dans la
couverture du livre sur ce sujet : Sobrino ‘dit
de nouveau… que Jésus est Dieu, mais en ajoutant
immédiatement que le Dieu véritable est
seulement celui qui se révèle historiquement et
scandaleusement en Jésus et dans les pauvres,
qui continuent sa présence. Seul celui qui
maintient ces deux affirmations, en tension et
unies, est orthodoxe …’ »
Commentaire.
Je ne vois pas ce qu’il y a de mauvais dans ces
mots d’Ellacuría.
d) Ratzinger :
« Le concept fondamental de la prédication de
Jésus est le ‘Royaume de Dieu’. Ce concept se
trouve aussi dans le noyau des théologies de la
libération, mais sur fond d’herméneutique
marxiste. Selon J. Sobrino le royaume ne doit
pas être compris de manière spiritualiste, ni
universaliste, ni au sens d’une réserve
eschatologique abstraite. Il doit être compris
de manière partisane et être orienté vers la
praxis. C’est seulement à partir de la praxis de
Jésus, et non théoriquement, que l’on peut
définir ce que signifie le royaume ; travailler
avec la réalité historique qui nous entoure pour
la transformer en Royaume. » (166).
Commentaire.
Il est faux que je parle du royaume de Dieu sur
fond d’herméneutique marxiste. Il est vrai que
je donne une importance décisive à la
reproduction de la praxis de Jésus pour obtenir
un concept qui peut nous rapprocher de celui
qu’eut Jésus. Mais c’est un problème
d’épistémologie philosophique, qui a aussi des
racines dans la compréhension biblique de ce
qu’est connaître. Comme le disent Jérémie et
Osée : ‘ faire la justice, n’est-ce pas cela me
connaître ?’ ».
e) Ratzinger :
« Dans ce contexte, je voudrais aussi mentionner
l’interprétation impressionnante, mais
finalement épouvantable, que fait J. Sobrino de
la mort et de la résurrection. Il établit avant
tout, contre les conceptions universalistes, que
la résurrection est, d’abord, un espoir pour les
crucifiés, lesquels constituent la majorité de
l’humanité : tous ces millions d’hommes auxquels
on impose l’injustice structurelle comme une
lente crucifixion (176). Le croyant prend part
aussi au règne de Jésus sur l’histoire à travers
l’implantation du Royaume, c’est-à-dire, dans la
lutte pour la justice et la libération
intégrale, dans la transformation des structures
injustes en structures plus humaines. Cette
seigneurie sur l’histoire est exercée dans la
mesure où se répète dans l’histoire la geste de
Dieu qui ressuscite Jésus, c’est-à-dire, en
donnant sa vie pour les crucifiés de l’histoire
(181). L’homme a assumé l’action de Dieu, et en
cela toute la transformation du message biblique
se manifeste de manière presque tragique, si on
pense comment cette tentative d’imitation de
Dieu a été effectuée et s’effectue. »
Commentaire.
Si la résurrection Jésus est celle d’un
crucifié, il me paraît au moins plausible de
comprendre théologiquement l’espérance comme
étant d’abord pour les crucifiés. Nous pouvons
« tous » prendre part à cette espérance dans la
mesure où nous prenons part à la croix. Et
« répéter dans l’histoire la geste de Dieu » est
évidemment un langage métaphorique. Cela n’a
rien à voir avec la démesure et l’arrogance,
c’est faire retentir l’idéal de Jésus : « Qu’ils
soient bons comme le Père céleste est bon ».
J’arrête ici
le commentaire des accusations de Ratzinger. Je
ne reconnais pas ma théologie dans cette lecture
des textes. En outre, comme vous vous en
souvenez, le P. Alfaro a écrit un jugement sur
le livre dont Ratzinger tire les citations, sans
trouver aucune erreur, dans son article « Análisis
del libro Jesús en América Latina de Jon
Sobrino », Revista Latinoamericana de
Teología, 1, 1984, pp. 103-120 (Analyse du
livre : Jésus en Amérique latine de Jon Sobrino,
Revue latino-américaine de Théologie). En ce qui
concerne l’orthodoxie, il conclut
textuellement :
« a) Acte de
foi dans la divinité (filiation divine) du
Christ tout au long du livre ;
b)
reconnaissance croyante du caractère normatif et
astreignant des dogmes christologiques, définis
par le magistère ecclésial dans les conciles
œcuméniques ;
c) foi dans
l’eschatologie chrétienne, inaugurée déjà
maintenant dans le présent historique comme
anticipation de sa plénitude méta-historique à
venir (au-delà de la mort) ;
d) foi dans la
libération chrétienne comme « libération
intégrale », c’est-à-dire, comme salut total de
l’homme dans son intériorité et dans sa
corporéité, dans sa relation à Dieu, aux autres,
à la mort et au monde. Ces quatre vérités de la
foi chrétienne sont fondamentales pour toute
christologie. Sobrino les affirme sans aucune
ambiguïté » (p.117-118).
Et il est
grave que, sans citer mon nom, l’Instruction de
1984, IX, traduction « théologique de ce
noyau », répète quelques idées que Ratzinger
pense avoir trouvées dans mon livre. « Certains
vont jusqu’à cette limite d’identifier Dieu et
l’histoire, et définir la foi comme ‘ fidélité à
l’histoire ’ … » (n. 4).
Je crois que
le cardinal Ratzinger, en 1984, n’a pas compris
exactement la théologie de la libération, et il
ne paraît pas avoir accepté les réflexions
critiques de Juan Luis Segundo, Teología de
la liberación. Respuesta al cardenal Ratzinger,
(Théologie de la libération. Réponse au cardinal
Ratzinger), Madrid, 1985, et de I. Ellacuría, « Estudio
teológico-pastoral de la Instrucción sobre
algunos aspectos de la teología de la liberación »,
(Étude théologico-pastorale de l’Instruction sur
certains aspects de la théologie de la
libération) Revista Latinoamericana de
Teología 2 (1984) 145-178.
Je crois
personnellement que, jusqu’à aujourd’hui, il lui
est difficile de la comprendre. Et j’ai lu au
moins à deux occasions un commentaire qui m’a
déplu. C’est peu objectif et peut en venir à
être injuste. L’idée avancée est que « ce que
cherchent les théologiens de la libération
(certains), c’est acquérir de la renommée,
attirer l’attention ».
Je termine. Il
n’est pas facile de dialoguer avec la
Congrégation pour la doctrine de la foi.
Parfois, cela paraît impossible. Elle semble
obsédée par la recherche de quelque limite ou
erreur, et par le fait de les trouver dans ce
qui peut être une conceptualisation différente
d’une vérité de la foi. À mon avis, il y a là,
dans une bonne mesure, ignorance, préjugé et
obsession pour en finir avec la théologie de la
libération. Sincèrement, il n’est pas facile de
dialoguer avec ce type de mentalité.
Combien de
fois ai-je rappelé le présupposé des Exercices :
« tout bon chrétien doit être plus prompt à
sauver la proposition du prochain qu’à la
condamner ». Et récemment j’ai lu dans la presse
un paragraphe du livre de Benoît XVI, à paraître
prochainement, sur Jésus de Nazareth. « Je crois
qu’il n’est pas nécessaire de dire expressément
que ce livre n’est absolument pas un acte du
Magistère, mais l’expression de ma recherche
personnelle du « visage du Seigneur » (psaume
27). Par conséquent, chacun est libre de me
contredire. Je demande seulement aux lecteurs et
lectrices une sympathie préalable sans laquelle
il n’existe pas de compréhension possible. »
Personnellement j’accorde au pape sympathie et
compréhension. Et je souhaite vigoureusement que
la Congrégation pour la doctrine de la foi
traite les théologiens et théologiennes la même
manière.
4. Importants problèmes de fond
Dans ma
réponse de mars 2005 j’ai essayé d’expliquer ma
pensée. Ce fut en vain. C’est pourquoi je ne
vais pas maintenant commenter, une fois de plus,
les accusations que la notification fait à mon
sujet, car elles sont fondamentalement les
mêmes. Je veux seulement mentionner quelques
questions importantes, sur lesquelles nous
pourrons présenter à l’avenir quelques
réflexions.
1. Les pauvres
comme lieu pour faire de la théologie. C’est un
problème d’épistémologie théologique, exigé ou
au moins suggéré par l’Écriture.
Personnellement, je ne doute pas que l’on voit
mieux la réalité du point de vue des pauvres et
que l’on comprend mieux la révélation de Dieu.
2. Le mystère
du Christ nous dépasse toujours. Je maintiens
comme fondamental qu’il soit sacrement de Dieu,
présence de Dieu dans notre monde. Et je
maintiens comme également fondamental qu’il soit
un être humain historique et concret. Le
docétisme continue d’être à mon avis le plus
grand danger de notre foi.
3. La relation
constitutive de Jésus au royaume de Dieu. Pour
le dire le plus simplement possible, celui-ci
est un monde comme Dieu le veut, dans lequel il
y a justice et paix, respect et dignité, et dans
lequel les pauvres sont au centre de l’intérêt
des croyants et des Églises. Également, la
relation constitutive de Jésus avec un Dieu qui
est Père, en lequel il se confie totalement, et
avec un Père qui est Dieu devant lequel il est
totalement disponible.
4. Jésus est
fils de Dieu, la parole faite sarx (chair). Et
je vois là le mystère central de la foi : la
transcendance s’est faite transdescendance pour
parvenir à être condescendance.
5. Jésus
apporte le salut définitif, la vérité et l’amour
de Dieu. Il le rend présent à travers sa vie,
praxis, dénonciation prophétique et annonce
utopique, croix et résurrection. Et Puebla, en
s’en remettant à Mt 25, affirme que le Christ
« a voulu être identifié avec une tendresse
spéciale avec les plus faibles et les pauvres »
(n. 196). Ubi pauperes ibi Christus.
6. Beaucoup
d’autres choses sont importantes dans la foi. Je
veux seulement en mentionner une de plus, que
Jean XXIII et le cardinal Lercaro ont proclamé
au concile Vatican II : L’Église comme “ Église
des pauvres”. Église de la compassion véritable,
de la prophétie pour défendre les opprimés et de
l’utopie pour leur donner l’espérance.
7. Et dans un
monde gravement malade comme le monde actuel
nous proposons comme utopie qu’extra pauperes
nulla salus.
De ces sujets
et de beaucoup d’autres il faut parler plus
longuement. Je crois qu’il est bon que tous nous
dialoguions. J’y suis personnellement disposé.
Cher Père
Kolvenbach, voilà ce que je voulais vous
communiquer. Vous savez bien que, quoique ces
choses soient désagréables, je peux dire que je
suis dans la paix. Celle-ci vient du souvenir
d’ami(e)s innombrables, dont beaucoup sont des
martyrs. Ces jours-ci, la mémoire du P. Jon
Cortina nous apporte de nouveau la joie. Si vous
me permettez de vous parler avec une franchise
totale, je ne me sens pas « chez moi » dans ce
monde de curies, diplomaties, calculs, pouvoir,
etc. Être éloigné de « ce monde », même si je ne
l’ai pas cherché, ne me donne pas d’angoisse. Si
vous me comprenez bien, cela me soulage même.
Je sens que la
notification produira une certaine souffrance.
Pour le dire avec simplicité, mes amis et les
membres de ma famille souffriront, une soeur à
moi, très proche de Monseigneur Romero et des
martyrs. Je pense aussi que cela rendra la vie
plus difficile, par exemple à mon grand ami le
P. Rafael de Sivatte. Les problèmes qu’il a déjà
pour maintenir avec sérieux le Département de
Théologie ne sont pas minces – il le maintient
très bien grâce à sa grande capacité, à son
dévouement et sa science – et il devra
maintenant chercher un autre professeur de
christologie, et, comme vous l’apprendrez, il
devra aussi chercher un autre professeur
d’histoire de l’Église, puisque, injustement, le
P. Rodolfo Cardenal ne va pas donner de cours,
n’étant pas bien vu par la hiérarchie du pays.
Je ne sais pas
si cette longue lettre vous aidera dans vos
conversations avec le Vatican. Puisse-t-il en
être ainsi ! J’ai essayé d’être le plus sincère
possible. Et je vous remercie pour tous les
efforts faits pour nous défendre.
Avec mon
affectueux souvenir devant le Seigneur.
Jon
Sobrino
NOTES
[1] La
Notification a été signée et rendue exécutoire
le 26 novembre 2006. Elle a été rendue publique
le 14 mars 2007.
[2]
Université centre-américaine, tenue par les
jésuites à San Salvador.
[3]
Aujourd’hui décédé, il fut évêque de Riobamba en
Equateur de 1954 à 1988.
[4]
Évêque émérite de San
Cristobal de Las Casas au Mexique pendant 40
ans.
[5]
Conférence latino-américaine
des religieux et religieuses.
(Traduction
d’Alain Durand pour Dial, Diffusion
d’information sur l’Amérique latine
http://www.alterinfos.org/spip.php?article1050
)
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