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Les lacunes de Caritas in veritate
Table ronde

 

 

 

Benoît XVI publiait, en juillet 2009, l’encyclique sociale Caritas in veritate (L’amour dans la vérité) dans laquelle il aborde les grandes questions de notre temps. Pour y jeter un regard critique, Relations a réuni autour d’une table Gregory Baum, théologien et sociologue reconnu, Suzanne Loiselle, directrice de L’Entraide missionnaire, et Jean Pichette, professeur à l’École des médias de l’UQAM et ancien rédacteur en chef de Relations. Jean-Claude Ravet, le rédacteur en chef actuel, animait l’échange.

Jean-Claude Ravet : Benoît XVI situe clairement son encyclique dans le sillage de Populorum progressio de Paul VI, publiée en 1967, l’une des plus importantes encycliques sociales de l’Église. C’est pour lui l’occasion d’en actualiser les enseignements. Comment l’avez-vous reçue?

Gregory Baum : En effet, avec Caritas in veritate, Benoît XVI veut souligner le 40e anniversaire de Populorum progressio qui a marqué un tournant dans la doctrine sociale catholique en centrant son attention sur la misère du tiers-monde. Ému par les souffrances des peuples du Sud, Paul VI voyait clairement qu’une réflexion critique sur la justice sociale ne pouvait plus se limiter aux pays industrialisés, puisque les conditions de vie du tiers-monde étaient en grande partie la conséquence des politiques économiques du Nord.

En écho à Populorum progressio, Benoît XVI pointe des phénomènes destructeurs dans le monde actuel : les famines, la rareté de l’eau, la misère, les maladies endémiques, les migrations massives, les violations des droits humains, l’exclusion de l’éducation, la culture de la mort, la destruction de l’environnement, etc. Mais son encyclique est beaucoup plus théologique que celle de Paul VI. Cet aspect est d’ailleurs étonnant, car elle ne s’adresse pas seulement aux catholiques mais à « tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté » qui risquent d’être rebutés ou de trouver sa lecture difficile.

En fait, le pape cherche à mettre l’accent sur deux points : 1) l’Église, inspirée par la charité, promeut le développement intégral de l’être humain; 2) ce développement n’est authentique que s’il concerne la totalité de la personne, dans toutes ses dimensions, y compris la dimension spirituelle. Pour bâtir une société juste et pleinement humaine, il faut avoir la foi en Dieu (no 29) et que celui-ci ait une place dans la vie publique (no 56). Le pape appelle les êtres humains qui ne connaissent pas Dieu à se convertir. Il favorise aussi la concertation avec les croyants des autres religions mais invite les catholiques à ne pas céder au relativisme ni à oublier que le catholicisme est la seule vérité (no 55). Les catholiques sont cependant invités à coopérer avec les non-croyants en faveur de la justice et de la paix (no 59). En même temps, il affirme étonnamment qu’« un humanisme sans Dieu est un humanisme inhumain » (no 78)!

Comparé à l’encyclique sociale de Paul VI et même à celles de Jean-Paul II, Caritas in veritate est un texte timide. Benoît XVI y exprime sa propre théologie qui encourage un enfermement dans l’Église catholique. Selon la théologie de Jean-Paul II, le Saint Esprit est, au contraire, présent partout où les hommes et les femmes s’engagent pour construire une société juste et pacifique, théologie qui lui a permis d’avoir une approche positive à l’égard du monde (voir son encyclique Redemptoris missio, no 28).

Suzanne Loiselle : J’ai ressenti un véritable malaise devant ce discours théologique à la fois conservateur et déconnecté des enjeux du monde contemporain. C’est comme si le pape élaborait une théologie indépendamment de l’actualité. Ne fallait-il pas, au contraire, partir du contexte qui est le nôtre, des crises et des enjeux d’aujourd’hui, des souffrances et des espoirs des gens? Le pape nous ramène à la manière dont on faisait la théologie avant Vatican II.

On s’attendrait d’une encyclique sociale que son langage soit adapté au monde contemporain et propose des clés de lecture qui servent à comprendre et à nourrir les débats sociaux. Il y a certes une bonne description de plusieurs enjeux, mais l’approche théologique y est mal arrimée. Il en ressort une impression de rupture entre l’analyse de la réalité et la réflexion théologique.

Le silence sur les femmes et sur leurs conditions de vie est particulièrement inquiétant. Le mot « femme » n’apparaît qu’une seule fois en 140 pages, dans l’expression « hommes et femmes » (no 57). C’est comme si elles n’existaient pas et qu’elles n’avaient aucune part dans les enjeux du monde contemporain.

Jean Pichette : Je dois avouer que j’ai aussi été profondément irrité à la lecture de cette encyclique. Même si je suis agnostique, j’avais abordé cette lecture avec générosité et grande ouverture. Et ce ne sont pas les questions théologiques qui me rebutent; elles m’intéressent au plus haut point car je comprends la théologie comme un travail sans fin d’interprétation pour ancrer un espoir, un idéal, une espérance dans le monde. C’est un lieu d’ouverture. Mais dans cette encyclique, je l’ai ressentie comme un lieu de fermeture…

Plus je lisais, plus cela m’apparaissait clairement : Benoît XVI a un rapport à la transcendance qui la renvoie dans un au-delà totalement extérieur au monde et à l’histoire. Une vérité en découle, dont l’Église est la dépositaire – l’Église étant comprise ici comme une structure hiérarchique jamais questionnée, et non comme une communauté de croyants. Les gens « d’en bas », y compris les croyants, doivent se soumettre à ce rapport vertical à la vérité et à la transcendance qui leur est proposé. Il n’y a pas de place, dans cette vision, pour des communautés humaines partageant un idéal, un amour du monde, un désir de justice qui soient porteurs de transcendance, qui puissent nous élever vers un monde meilleur. Cela n’émerge nulle part dans son discours. La vérité vient toujours de l’extérieur, d’en haut, dans un mouvement qui réduit du même coup l’ « ici-bas » à une réalité empirique – comme si la société n’existait pas, ce qui est quand même le comble dans une encyclique sociale! Le christianisme qu’on m’a enseigné professait un Dieu incarné; le Dieu fait homme est un Dieu qui doute, qui souffre, un Dieu qui choisit la solidarité des ébranlés – selon la belle expression du philosophe Jan Patočka – plutôt que le pharisaïsme. Or, je ne vois pas l’incarnation dans la théologie présentée ici : elle manque de colère et d’humanité – de Dieu fait chair. C’est pourtant dans la figure du Christ que loge la puissance révolutionnaire du christianisme! Il nous montre que la transcendance est d’abord parmi nous, je dirais plus précisément entre nous, dans les liens fragiles qui non seulement nous unissent mais nous façonnent, nous donnent un visage humain, nous rendent responsables de notre prochain.

S. L. : Son modèle théologique est dogmatique : « J’ai la Vérité et je la dispense aux autres. » Pourtant, il y a bien quarante ans que l’on essaie de déconstruire ce dogmatisme, en insistant non sur la possession mais sur la quête de la vérité et sur le fait que cette recherche individuelle et collective peut se réaliser par des voies spirituelles différentes. Ici, la vérité est décrétée plutôt que recherchée.

J. P. : Si au moins le pape avait repris la perspective de saint Paul, « la vérité dans l’amour », plutôt que de proposer « l’amour dans la vérité »! Ce n’est pas du tout la même chose : la première permet précisément d’ancrer la vérité dans la chair du monde.

Benoît XVI n’apprécie guère la pluralité humaine. Si l’on n’adhère pas à LA vérité, on tombe nécessairement, selon lui, dans le relativisme. Mais il y a un espace immense entre ces deux positions! Avec lui, on est dans une logique binaire : « ou bien tu crois en Dieu, ou bien tu participes d’une mentalité technicienne, instrumentale ». Je ne me reconnais évidemment pas dans cette alternative, moi qui ne cesse de la critiquer.

Il y a, faudrait-il le rappeler, une transcendance dans le monde. Le désir de justice et de transformation sociale, et l’insatisfaction à l’égard du réel qui nous habite en témoignent. C’est elle qui nous pousse à assumer notre responsabilité à l’égard du monde que nous avons à construire, et ce, que nous soyons croyants ou non-croyants.

G. B. : La position de Benoît XVI à l’égard du pluralisme a été bien exprimée dans le document Dominus Iesus, publié en 2000, donc bien avant qu’il devienne pape. Il y dit clairement que si le pluralisme existe de fait, il n’est pas bon en principe.

Je connais bien la pensée de Joseph Ratzinger/Benoît XVI. Il y a chez lui une volonté de renforcer l’identité catholique. Vatican II ouvrait un espace de dialogue avec les protestants, les autres religions et les non-croyants; il s’ouvrait au monde, en mettant l’accent sur ce que nous partageons avec les autres. Les murs de l’Église deviennent ainsi plus poreux. Pour le pape actuel, cette démarche est dangereuse. Les catholiques en viennent ainsi, selon lui, à perdre leur identité, à être contaminés par la pensée de la modernité. Il faut donc mettre plutôt l’accent sur la différence, affirmer ce qui nous sépare et recréer une identité catholique. C’est à cette condition que le dialogue avec les autres devient possible pour lui. Mais ce dialogue n’en est pas vraiment un, car il ne transforme personne.

J.-C. R. : On aimerait, à cet égard, que le pape ait une parole « à double tranchant » : une parole forte qui ne laisse pas indemne celui qui la professe, qui révèle les failles et les faiblesses à la fois du monde et de l’Église. C’est grâce aux failles qu’il y a possibilité de dialogue, de solidarité. Avec Benoît XVI, on est en face d’une Église sans faille.

S. L. : Le fait que le pape aborde là de nombreux problèmes est un aspect positif. Ainsi critique-t-il les inégalités sociales, le pillage des ressources naturelles et la corruption du pouvoir. Il plaide en faveur des organisations de la société civile, de l’économie solidaire, du syndicalisme, d’une réforme agraire, de la responsabilité sociale des entreprises, etc. Cependant cette critique n’est pas arrimée à une critique du système économique et du néolibéralisme qui sont, en grande partie, la cause du mal développement et des inégalités actuelles entre les peuples. Jamais, d’ailleurs, il ne mentionne le mot. Cela choque d’autant plus que l’encyclique se veut ouvertement une relecture actualisée de Populorum progressio qui était critique à l’égard du système économique dominant. L’approche adoptée par le pape actuel est de réguler le système plutôt que de le changer.

Prenons l’exemple de l’aide au développement. L’encyclique fait une allusion, à juste titre, au fameux pourcentage de 0,7 % du PIB que chaque État devrait allouer à l’aide internationale, selon l’objectif fixé par l’ONU. Le pape interpelle les États afin qu’ils remplissent leur engagement. C’est louable : on ne peut pas être contre la vertu… Mais c’est une approche parcellaire. Un document qui veut chercher des solutions aux grands enjeux de société doit avoir un peu plus de mordant et ne pas avoir peur de critiquer la dimension excluante du système économique.

De plus, les causes des conflits actuels ne sont pas abordées. Nous sommes pourtant dans un contexte de guerre, de guerre contre le terrorisme. Comment une encyclique sociale peut-elle ne pas parler de la guerre en Irak, en Afghanistan? Pas un mot pour dénoncer cette entreprise coloniale militarisée d’aujourd’hui sous couvert d’une intervention humanitaire.

Benoît XVI nous éloigne du terrain politique et idéologique – qui est pour lui piégé – pour nous mettre sur le terrain de la foi. Selon lui, tout ira mieux, si nous nous tournons vers Dieu.

G. B. : Contrairement à Paul VI et Jean-Paul II, le pape actuel ne questionne pas le capitalisme ni l’ordre économique néolibéral soutenu par le pouvoir politique et militaire. Selon lui, l’ennemi principal, c’est la mentalité technologique (no 68), la domination de la raison instrumentale qui supprime l’idée même de la vocation humaine à la liberté et à la responsabilité. Ce qu’il nous faut, pour le pape, c’est une nouvelle synthèse humaniste, fondée sur la foi en Dieu (no 21).

Dans la situation actuelle, l’espoir réside dans la créativité des hommes et des femmes à la base de la société, engagés dans le mouvement communautaire, l’économie sociale et d’autres activités inspirées par la solidarité. Cette promotion de l’économie sociale est inédite dans une encyclique, il faut le souligner.

Il est très probable que plusieurs des chapitres de l’encyclique aient été écrits par des membres du conseil pontifical Justice et Paix. Le style y est très différent de celui du pape, plus spirituel et qui renvoie à une éthique personnelle.

J.-C. R. : Sa critique de la société technicienne, je l’ai trouvée belle et juste. Il montre comment elle évacue le pourquoi, toute centrée sur la faisabilité et l’efficacité. Il y a là une piste pour des solidarités entre croyants et non-croyants. Mais, au lieu de rechercher cette solidarité, il identifie cette mentalité technicienne aux non-croyants. Parce que, pour lui, la seule solution est de croire en Dieu. Sans foi, sans Dieu, pas de développement. Il le dit explicitement : sans Dieu, on peut parler de croissance mais pas de développement (no 29).

Il y a un paragraphe qui devrait servir de modèle dans l’écriture d’une encyclique sociale. C’est celui qui fait état de personnes engagées à bâtir la paix. Il est dit que « parmi ces hommes, se trouvent aussi des chrétiens impliqués dans la grande tâche de donner au développement et à la paix un sens pleinement humain » (no 72). Cette manière de dire les choses implique qu’il y a beaucoup d’autres hommes et femmes qui ne sont pas chrétiens ni croyants et qui travaillent à faire de ce monde un monde plus humain. Je ne sais pas si c’est un passage écrit de la main du pape. En tout cas, cela ne lui ressemble pas.

J. P. : Si on part des postulats théologiques du pape, il apparaît difficile de penser pleinement notre monde. Même s’il critique la raison instrumentale, j’ai l’impression qu’il est incapable d’appréhender la réalité autrement qu’à travers le prisme de celle-ci. La raison en est fort simple : en renvoyant totalement la transcendance dans un Dieu extérieur au monde, quitte à ce qu’elle nous revienne par le canal étroit (et filtré) de l’Église, Benoît XVI s’inscrit dans une logique qui vide notre monde de toute métaphysique. Le « réalisme » contemporain – dans sa forme techno-capitaliste bien sûr, mais pas exclusivement – s’acharne à tuer « la métaphysique dans l’homme » (Merleau-Ponty). Peu à peu réduit à n’être qu’un ensemble de gènes ou une « ressource humaine », l’être humain devient de plus en plus étranger à son propre monde, incapable de l’habiter, d’en éprouver la présence. Ne pouvant plus trouver (ou sécréter) en lui de « raison de vivre » (qui est peut-être au fond la seule véritable « raison »), il peut dès lors conjuguer sans contradiction une finalité dictée par la « raison divine » et une action concrète dans le monde délestée de toute finalité, si ce n’est celle, extrêmement pauvre et nihiliste, de l’efficacité. Dans une telle perspective, la raison instrumentale – qui renonce à tout questionnement sur les fins de l’action – semble malheureusement promise à un avenir radieux…

S. L. : Benoît XVI aurait tout avantage à s’entourer de gens capables d’analyse critique et à leur faire confiance. Il gagnerait à tenir compte de l’apport des forces vives présentes dans la société comme dans l’Église, incluant les différentes traditions spirituelles qui s’inscrivent dans la mouvance de la transformation sociale. On a l’impression qu’il n’a d’oreilles que pour ceux qui croient que la mondialisation néolibérale est la voie à suivre, moyennant quelques accommodements.

N’est-il pas dit dans l’Évangile de Jean : Dieu a tant aimé le monde. C’est dans cet amour du monde que s’enracine la conviction de le changer.


(Propos recueillis par Jean-Claude Ravet)

Revue Relations, mai 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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