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Du
20 au 22 avril prochain se tiendra à Québec le Sommet des Amériques.
Cette réunion rassemblant 34 chefs d'État des trois Amériques
(à l'exclusion de Cuba) a pour but de donner une nouvelle
impulsion aux négociations entreprises en 1994 en vue d'établir
d'ici 2005, au plus tard, la Zone de libre échange des Amériques
(ZLÉA), qui deviendrait la plus vaste au monde. Il faut y voir
le prolongement panaméricain d'accords déjà existants,
d'abord entre les États-Unis et le Canada (ALE) depuis 1989,
puis entre ces deux pays et le Mexique (ALENA) depuis 1994, et
d'autres en Amérique latine. C'est aussi le pendant, en Amérique,
des négociations en cours à l'Organisation mondiale du
commerce (OMC)1.
L'horizon
et les objectifs de la ZLÉA
La
logique de ces accords, c'est d'abattre toutes les contraintes
à la libre circulation des capitaux, des biens et des services,
mais pas des personnes puisque les populations du Sud doivent
demeurer chez elles pour que les entreprises du Nord puissent y
puiser une main d'œuvre à bas prix et faire ainsi plus de
profits! Avec la ZLÉA, les Amériques pourraient dès lors
devenir une seule et vaste zone d'investissement, de production
et d'échange, économiquement sans frontières et donc sans
protections nationales et sans préférence pour les entreprises
locales. Les États-Unis, particulièrement, qui détiennent déjà
plus de 69% du PNB des Amériques, visent aussi à ce que des
secteurs jusqu'ici publics, tels ceux des services de santé et
de l'éducation, ou encore des biens communs comme la culture,
l'eau, l'environnement et le génome végétal (et bientôt le génome
humain?) puissent être privatisés et soumis aux mêmes règles
de libre investissement et commerce. En fait, n'échapperait à
la libéralisation et à la marchandisation, et pour un temps
seulement2, que
ce qui serait explicitement mentionné comme exception.
L'horizon visé ici a été bien résumé, et de façon
provocante, par M. Percy Barnevick, président du groupe
industriel ABB, qui définissait la, mondialisation néolibérale
«comme la liberté pour mon groupe d'investir où il veut, le
temps qu'il veut, pour produire ce qu'il veut, en
s'approvisionnant et en ayant à supporter le moins de
contraintes possibles en matière de droit du travail et de
conventions sociales»3.
Notre
groupe, formé de chrétiens et de chrétiennes engagés auprès
et en faveur des personnes et des groupes les plus vulnérables
de notre société, réfléchit depuis quelque temps sur la
situation actuelle de la démocratie. Nous voudrions partager
avec vous nos préoccupations en ce sens vis-à-vis du projet
d'accord qui sera discuté à Québec.
Nos
questions et critiques concernent les trois aspects suivants des
implications de ce projet: le rôle et la place de l'État, l'économie,
et la société civile. Dans chaque cas, nous porterons
attention aussi bien au processus qu'au contenu anticipé de la
ZLÉA, à la lumière d'autres accords semblables et du contexte
néolibéral actuel, et nous proposerons une perspective inspirée
par notre tradition judéo-chrétienne4.
La ZLÉA
et la démocratie: un détournement
N'y
a-t-il pas lieu de s'inquiéter que, depuis 1994, 900 négociateurs
commerciaux issus des 34 pays, regroupés en plusieurs comités
de travail et payés à même nos impôts, se soient régulièrement
rencontrés, dans le plus grand secret, pour discuter de
l'avenir de 800 millions de citoyens et de citoyennes des Amériques?
Et cela sans débat public et sans que les élus des différents
parlements aient même pu avoir accès à quelque texte ou
information que ce soit, ne serait-ce que pour vérifier dans
quel sens travaillaient ces gens? Mais il y a cependant une
exception privilégiée : le Forum des gens d'affaires des Amériques
ou American Business Forum
(ABF), qui intervient directement aussi bien au niveau
politique (réunions des ministres du commerce) qu'au niveau
technique. Les parlementaires sont exclus mais les grandes
entreprises sont assises sur le «siège du conducteur et écrivent
les textes eux-mêmes», comme le confiait sans retenue David
Rockefeller, en décembre 1994, au gala offert par le Président
Clinton, lors du premier sommet du projet d'intégration des Amériques,
à Miami5. Cela
équivaut à une privatisation du législatif! Le processus même
des négociations trahit le caractère au moins ambigu de leur
finalité.
Le
baillonnement de la démocratie n'est-il pas aussi symbolisé
par le «clôturage» métallique et policier à grands frais
des lieux du prochain Sommet contre l'expression publique des
citoyens et des citoyennes rendue «illégale», alors que des
baîlleurs de fonds privés y seront de tous les cocktails? Ce
«mur» marque bien le déplacement des frontières celles-ci ne
passent plus entre les pays mais entre, d'une part, quelques décideurs
et les grands intérêts privés qu'ils servent et auxquels ils
ont «rendu les armes», et d'autre part, le reste des
populations. Comment prendre au sérieux, dans ce contexte, les
discussions qui sont aussi annoncées sur la démocratie, la
prospérité et le développement social? Ces questions ne
feront pas partie du traité économique lui-même6.
Ne se dégage-t-il pas aussi l'impression que le pouvoir réel
s'est concentré chez les seuls hauts dirigeants des
gouvernements qui ont monopolisé et détourné la démocratie
pour mieux donner force juridique au transfert du bien public
aux investisseurs privés: privatisations, clauses permettant
aux entreprises d'être indemnisées pour toutes les occasions
d'affaires ou profits, même virtuels ou anticipés, perdus à
cause de mesures relatives à l'environnement, à la santé, aux
droits du travail, à la protection des consommateurs, à la
fiscalité, etc.7,
préséance de tribunaux d'experts (non élus) sur les instances
judiciaires nationales dans l'arbitrage des litiges commerciaux,
etc.?
Ce
faisant, l'État s'auto-abolit comme gardien du bien commun et
s'enlève les moyens de protéger sa population. En renonçant
à sa souveraineté, il met en péril notre propre citoyenneté,
car nos droits s'appuient justement sur la souveraineté de l'État
dont nous sommes ressortissants. Les institutions démocratiques
restent en place mais deviennent strictement décoratives et
publicitaires. Dans ce contexte, la clause liant l'intégration
d'un pays donné à l'établissement d'un régime démocratique
et au respect des droits humains apparaît comme carrément
contradictoire et cynique, au mieux velléitaire et dérisoire.
Un syndicaliste français présent au Forum de Davos, en 1996,
avait conclu : «Les pouvoirs publics ne sont, au mieux, qu'un
sous-traitant de l'entreprise. Le marché gouverne, le
gouvernement gère»8.
À la démocratie comme droit des peuples à disposer d'eux-mêmes,
les gouvernements néolibéraux sont en train de substituer le
droit des multinationales et des investisseurs à disposer des
peuples! Un nouveau despotisme, quoi!
Notre
mémoire judéo-chrétienne est heurtée par cette dérive. Nous
ignorons trop que les racines de la démocratie remontent
jusqu'au premier Israël. Les Hébreux, libérés d'Égypte et
gratifiés d'une terre par un Dieu différent, Yahweh, qui défendait
les pauvres et autres victimes de l'injustice, vont traduire
leur reconnaissance de la seule souveraineté de ce Dieu
singulier à travers l'établissement d'une société confédérative
et égalitaire de tribus, de clans et de familles. Leur assemblée
s'appelle ecclesia (en grec). Ce Dieu ne réclame la souveraineté exclusive
que pour l'enlever aux pouvoirs arbitraires ou aux idoles, et la
donner à tout le peuple comme la responsabilité de créer une
société juste où il y ait de la place pour tous et toutes.
Plus tard, Israël cédera à la tentation d'avoir lui aussi un
roi comme les autres peuples. Mais celui-ci devait agir comme
Yahweh, c'est-à-dire défendre tout le peuple et surtout les
plus vulnérables. La plupart des rois ne seront pas à la
hauteur: ils ne pourront empêcher hauts fonctionnaires, grands
propriétaires, militaires et commerçants d'assaillir le peuple
par des taxes, des corvées, des brutalités, un commerce inéquitable,
des prêts usuraires, etc. Les prophètes protesteront au nom de
Yahweh, mais l'aveuglement du pouvoir brisera l'unité et mènera
aux défaites et à l'exil. Une réflexion salutaire en résultera,
une «conversion» impliquant des mesures politiques pour le
redressement de la société lors du retour en Israël.
Cette
tradition, combinée à l'expérience grecque, est à l'origine
de la démocratie moderne occidentale, maintenant sécularisée.
C'est ce fruit précieux du contrat social qui est en voie de
nous être volé par ceux-là mêmes que nous avons élus pour
veiller sur lui et le développer. L'accord de la ZLÉA
consacrerait, légaliserait cette fraude.
La
ZLÉA et l'économie :
laisser faire?
Au
plan économique, tout porte à croire que la ZLÉA accélérerait
le courant néolibéral consistant à remettre toute l'activité
économique entre les seules mains du marché laissé complètement
libre. La ZLÉA démantèlerait encore plus, précisément, les
garde-fous, les lois qui permettaient de garder le marché dans
certaines limites. N'est-ce pas croire, à la manière du vieux
capitalisme sauvage du XIXe siècle, que le bien-être général
peut surgir de la seule poursuite par chacun de son intérêt
propre, sans le contrepoids de l'intervention publique? Mais
sans des limites d'ordre social et législatif, les avantages de
l'échange ne se transforment-ils pas en processus d'exclusion
impitoyable? En effet, que ce soit entre les individus ou entre
les peuples, il n'y a pas d'égalité sociale naturelle; l'égalité
ne peut résulter que d'une volonté commune, politique, que
d'un projet. Si des mesures ne sont pas prises, les plus forts
vont inévitablement éliminer les plus faibles. Peut-on «laisser
faire» quand il s'agit des conditions mêmes d'existence,
surtout si l'État retire ses politiques sociales et livre la
santé ou l'éducation, par exemple, au seul jeu de la compétition
économique? Lamennais, au XIXe siècle, observait avec justesse
: «En contexte d'inégalité, c'est-à-dire entre le fort et le
faible, c'est la liberté qui opprime et c'est la. contrainte ou
la loi qui libère». Tout le contraire de l'idéologie du «renard
libre dans le poulailler libre»! La ZLEA n'est pas le genre de
nouvelle Constitution économique dont les peuples des Amériques
ont besoin. Et ce ne sont pas quelques clauses sociales ou
environnementales sans portée réelle qui rendront acceptable
un traité qui ne peut être ratifié démocratiquement.
Dans
la jungle économique promise, les populations devront sacrifier
toujours plus leurs conditions de travail et de vie pour être
plus compétitives que celles d'ailleurs. Au Mexique, comme
c'est déjà le cas même dans le cadre de l'ALÉNA, des
transnationales ne s'empêcheront pas de faire du quasi «dumping»,
c'est-à-dire d'inonder le marché de maïs moins cher que ce
qu'il en coûte aux paysans pour produire et pour vendre le maïs
dont ils dépendent pour vivre. Une fois que les paysans auront
abandonné leurs terres et qu'ils se seront agglutinés comme chômeurs
aux abords des grandes villes, les mêmes transnationales achèteront
ces terres pour une «bouchée de tortilla» et y feront désormais
pousser leur seul maïs pour le vendre à un prix inabordable!
Ou autre scénario, cette fois au Chiapas où vit une population
majoritairement indigène: si le gouvernement mexicain ne protège
pas dans la Constitution la propriété communale des terres,
issue de la réforme agraire, les multinationales pourront les
acheter directement (en plus des explorations pétrolières en
vue); mais s'il protège ces terres, il pourrait être poursuivi
aux termes de l'ALÉNA et de la ZLÉA! Beau dilemme qui aide à
comprendre les négociations ardues avec le mouvement zapatiste
du Chiapas.
Le
terme barbarie ou «nazisme économique» est-il trop fort ici?
Ou encore celui de «crime contre l'humanité»? Il faudrait
poser la question à tous ces Latino-américains pour qui la
conquête, commencée il y a 500 ans, continue et s'intensifie
toujours.
Au
Nord comme au Sud, la logique de «laisser faire» de tels
accords, comme du néolibéralisme en général, menace la vie
et tend à imposer sa loi partout et sur tout. Ainsi, la
protection des ressources naturelles et de l'environnement est
vue comme contradictoire avec la compétitivité économique et
peut être déclarée illégale! Bien plus, tout peut s'acheter
et se vendre : la terre, l'eau, le droit de polluer, et bientôt,
peut-être l'air dont on a besoin pour respirer!
Que
penser d'un tel cours des choses dans une perspective chrétienne?
Une idée néolibérale cherche à conquérir nos esprits : le
marché serait un «ordre spontané», infiniment plus sage que tous les plans pour organiser la société, car il peut
orchestrer des millions de décisions privées. Il faudrait donc
ne pas interférer avec lui mais plutôt lever toute contrainte
à son libre jeu. Adam Smith, un théoricien anglais du
capitalisme, au XVIIIe siècle, comparait même ce pouvoir à la
divine «providence». Grand rêve naïf d'une société
fonctionnant sur le «pilote automatique», magiquement!
Et
pourtant, la foi judéo-chrétienne doit être associée bien
plus à l'intervention «politique» qu'à la passivité. Yahweh
«entend les cris de son peuple» en Égypte et intervient pour
le libérer. Plus tard, les prophètes interviendront pour protéger
les plus faibles. Le Jubilé est conçu pour corriger périodiquement
la situation sociale par des législations : loi de la remise
des dettes et de libération de la servitude, loi de la remise
des terres accaparées, loi du repos de la terre et du travail
avant l'exténuation. Cette tradition est capable
d'autocritique; elle sait qu'un ordre social, quel qu'il soit,
finit toujours par déraper s'il n'est pas régulièrement ajusté
et ramené à sa
raison d'être : le bien commun. Elle sait qu'il y a toujours un
écart entre ce qui est et ce qui pourrait ou devrait être. Le
capitalisme néolibéral, lui pourtant, se prétend «la fin de
l'histoire», à jamais le meilleur des systèmes, le ciel sur
terre ou presque! Pourquoi corriger ce qui est parfait : il
suffit plutôt d'enlever tout obstacle devant lui!
Comme
hier en Israël et au temps de Jésus où le système
s'absolutisait, le néolibéralisme menace l'universalité de
l'accès aux nécessités vitales; il n'a rien prévu pour les
perdants. Ne lui étant d'aucune façon utiles - que ce soit
comme investisseurs, main d'œuvre ou consommateurs - ceux-ci
sont «jetables». Allons-nous laisser faire? Jésus n'a cessé
d'intervenir à contre-courant: contre les marchands qui détournaient
le Temple de sa finalité pour en faire un haut lieu de la «business»,
contre les autorités qui mettaient les pauvres et les malades
au ban de la, société après les avoir déclarés «impurs»,
ou maudits de Dieu. Lui, il leur disait :«Heureux...». Le
pouvoir a fini par intervenir contre lui, par l'exclure, crucifié
hors-les-murs, mais le Père est intervenu en sa faveur en le
ressuscitant, déclarant juste celui qui avait ainsi agi avec
les plus petits d'entre les siens. N'est-ce pas ce que nous célébrons
en ce temps de carême et de Pâques? Une foi qui laisse faire
se trompe peut-être de Dieu, comme le lévite passant outre à
la victime des brigands sur le bord de la. route.
La
foi chrétienne n'est pas étrangère, non plus, à la.
substance même de l'activité économique et n'est pas neutre
à l'égard de sa conduite. L'eucharistie, par exemple, qui réunit
régulièrement nos communautés, nous convoque à entrer dans
le mouvement de l'Esprit qui «renouvelle la face de la terre»
à travers le sursaut actuel des peuples. Si Dieu y prend des
produits économiques (et non de la seule nature), c'est-à-dire
des «fruits du travail des humains» comme le pain et le vin à
partager, pour nous signifier sa présence, ne nous appelle-t-il
pas ainsi à organiser l'économie d'une telle façon que celle-ci
révèle son visage paternel et maternel pour tous et toutes
plutôt que de l'occulter? Les enjeux de la ZLÉA ne sont-ils
pas de cet ordre? Notre tradition judéo-chrétienne, fondée
sur l'irruption d'une logique de grâce ou du don dans les
affaires humaines, est heurtée par un projet qui voudrait
fermer cet horizon et nous faire retourner à la seule logique
marchande.
La
ZLÉA et la société civile :
assujettis ou sujets
Après
ces considérations sur l'État et sur l'économie, quel genre
de société nous est promis par la ZLÉA? Celle-ci viendrait
renforcer une certaine conception de l'être humain et du lien
social qu'un courant de la tradition anglo-saxonne a mis de
l'avant et qui triomphe avec le néolibéralisme. L'individu est
considéré ici comme une entité «sans porte ni fenêtre»,
tourné vers ses seuls intérêts et sans lien fondamental avec
les autres. La société, alors, ne peut être qu'extérieure à
ces individus, jamais issue de leur volonté commune mais plutôt
une mécanique pré-ordonnée. C'est la société de marché où
le lien social en est un d'affaires (propriété, contrat...), réglé
selon...la loi du marché. Il ne peut y avoir de bien commun
puisqu'il n'y a pas de nous social mais seulement des intérêts
et des biens privés. Il n'est pas surprenant qu'il ne règne
dans une telle «société» qu'une visée d'appropriation privée
du monde.
À
l'opposé, la conception citoyenne repose sur la reconnaissance
d'une commune humanité reliant les personnes. Libres, égales
en droit, celles-ci participent à la définition du vivre
ensemble et de ses lois, à un contrat social. Responsables,
elles se soumettent aux implications de cette entente en
acceptant d'auto-limiter leur propre liberté pour faire droit
à celle des autres. Le lien social se fonde ici dans la
subjectivité de chacun. S'il y a un nous social, une vraie société,
il peut y avoir un bien commun9
et des mesures prise pour le préserver, y compris pour les générations
futures. Cette expérience s'appelle démocratie et fait de nous
des sujets de droits. L'autre optique nous ramène en arrière,
nous assujettissant non plus à des rois mais au règne du marché
ou des despotes économiques.
Deux
logiques s'affrontent ici: s'il n'y a pas de lien social, au nom
de quoi poserait-on des limites aux ambitions des plus forts? La
ZLÉA appartient à ce monde dans son refus obstiné de poser
des limites au marché. Dans la perspective citoyenne, le lien
social (comme dans une famille, entre amis...), basé sur sa
propre gratuité, au-delà de toute raison, impose des limites
aux comportements pour justement garder viable ce lien et même
le faire s'épanouir. Le lien social réfère d'abord à une
gratuité fondatrice et pas seulement à un calcul d'intérêt
(même bien compris). Sans un minimum de cette gratuité, il n'y
a rien qui tienne.
De
nouveau encore, notre foi chrétienne peut inspirer et appuyer
un discernement dans la confusion actuelle. L'intervention de
Dieu, dans notre tradition, veut précisément préserver la
communauté; c'est pourquoi Dieu se range du côté de ceux et
celles qui sont le plus menacés d'exclusion. Par ailleurs, la
Bible nous rapporte bien l'expérience de foi d'une collectivité
et non des histoires de foi individualisantes, isolées les unes
des autres. Ce Dieu, nous apprendrons à le connaître comme
trinitaire, c'est-à-dire communauté solidaire, comme un Nous,
Père, Fils et Esprit. Les «images de Dieu» que sont les
humains ont aussi vocation communautaire, par delà leurs différences.
Mettre
les populations en état de «guerre économique» inégale et
permanente, c'est récuser ce Dieu et son projet communautaire.
«Qu'il n'y ait pas de pauvre chez toi» (Dt 15, 4) avait
commandé Yahweh à Israël, il y a plusieurs millénaires, le
laissant ensuite à sa créativité pour réaliser cette «charte».
Les premières communautés chrétienne y feront écho dans l'idéal
d'un partage afin que «nul parmi eux ne soit dans le besoin» (Ac
4, 35). Plus tard, les Pères de l'Église établiront la
doctrine de la destination universelle des biens, qui
garantissait à chacun, sur la base du fait même d'être un
humain, le droit à ce qu'il fallait pour vivre. La propriété
privée, si elle est admise, devra être au service de la,
solidarité (koinonia), et
donc rester soumise à cette «hypothèque sociale», comme le répétera
souvent Jean-Paul II, c'est-à-dire qu'elle ne devra jamais être
une propriété «privante», qui priverait les autres du nécessaire.
Le néolibéralisme actuel et la cohorte de négociations qu'il
a déclenchées, dont la ZLÉA, n'entre-t-il pas en collision
avec une telle tradition, dans la mesure où il creuse l'écart
entre les riches et les pauvres et donne des airs de vouloir
aller encore plus avant.
Vers
un «sommet des peuples»
Chez
nous, au Québec, plusieurs initiatives de la société civile
empruntent un autre chemin pour construire l'avenir. Parmi
celles-ci, il faut signaler le projet de Loi pour l'élimination
de la pauvreté qui a germé au sein d'un petit groupe de chrétiens
et de chrétiennes de Québec, le CAPMO. David contre Goliath.
Le processus a recueilli 215,000 signatures, mais il a surtout
donné lieu à un exercice très poussé de reconstruction de la
conscience citoyenne et du nous social. Le gouvernement a dû écouter.
Ce sont de telles expériences qui sont en train de converger
mondialement depuis quelques années.
La
société civile, au moment où les puissances économiques
s'annexent les États, se met en marche comme gardienne de notre
humanité. C'est elle qui a mis en échec le projet de l'AMI
ainsi que la conférence de l'OMC à Seattle. À Porto Alegre
(Brésil), elle a fondé le Forum social mondial consacré à la
recherche d'alternatives à l'ordre actuel. À Santiago et à
Toronto, lors de sommets précédents, elle a eu la ZLÉA à
l'oeil. Et maintenant, elle se donne rendez-vous à Québec, au
«sommet des peuples». Y serons-nous? De coeur et d'esprit,
tout au moins?
Groupe
de théologie contextuelle québécoise:
Michel Beaudin,
Claude Boileau, Richard Chrétien, Guy Côté, Claire Doran,
Roger Éthier, Gérard Laverdure, Lise Lebrun, Jean Ménard,
Patrice Perreault, Nelson Tardif.
Le
2 avril 2001
Personnes-contact :
Lise
Lebrun, coordonnatrice, (514) 525-2382
Guy
Côté, (450)
622-7494; cote.rguy@videotron.ca
Michel
Beaudin, (514)
343-6862; mbeaud@globetrotter.net
1
Par exemple, l'Accord général sur le commerce des
services (AGCS), qui inclurait également la culture.
2
Comme
c'est le cas à l'article 10 de l'ALÉNA
3
Cité
dans François NORMAND, «Et le bien commun?», Le Devoir, 30 novembre 1999. Définition lancée au moment où les
pays de l'OCDE amorçaient, à Paris, des négociations secrètes
sur l'Accord multilatéral sur les investissements (AMI).
4
Nous
renvoyons également à la Lettre prochaine des Évêques
catholiques canadiens sur les enjeux du Sommet des Amériques et
du Sommet des peuples.
5
Tony
CLARKE, Silent Coup.
Confronting the Big Business Takeover of Canada, Toronto,
James Lorimer, 1997, p. 3.
6
Selon
le vice-président du Conseil canadien des chefs d'entreprises,
M. Sam Boutziuvis, «l'objectif du Sommet sera de libéraliser
le commerce et les investissements. (...) On peut discuter de la
démocratie, des droits de l'Homme, mais ces sujets ne devraient
pas faire partie d'un traité commercial». Cité dans le
magazine Recto Verso auquel
il accordait une entrevue (n. 277, novembre- décembre
2000, p. 15).
7
Voir
à ce sujet Lori M. WALLACH, « Le nouveau manifeste du
capitalisme mondial», Le Monde diplomatique, mars 1998.
L'essentiel des dispositions de l'AMI se retrouvent à l'article
11 de l'ALÉNA. On connaît le cas de la compagnie Ethyl qui a
poursuivi le Canada pour avoir voulu interdire l'utilisation
dans l'essence d'un produit à base de manganèse, le MMT, qui
s'attaque au cerveau et accélère le vieillissement. Le
gouvernement a cédé : il a accepté de verser 13
millions$ et a dû retirer sa loi. Cf. Rémi BACHAND du
Groupe de recherche sur l'intégration continentale (UQAM), «Les
poursuites intentées en vertu du chapitre 11 de l'ALÉNA»,
dans Continentalisation Cahier
de recherche 2000,
13 août 2000. Voir
aussi le cas de Metalclad, une entreprise américaine de
traitement de déchets toxiques à qui le gouvernement mexicain
devra verser 16,7 millions$ pour l'avoir empêchée de
construire une usine à Guadalcazar, en raison de la proximité
de la nappe phréatique (Le
Devoir, 27 février 2001).
8
Marc
BLONDEL, La lettre A, le 15 février 1996, cité par I. RAMONET,
«Davos» , Le Monde
diplomatique, mars 1996, p. 19.
9
Voir,
à ce propos, l'excellente lettre récente de la Commission des
affaires sociales de la Conférence des évêques catholiques du
Canada: Le bien commun ou l'exclusion : les Canadiens face à un choix, décembre
2000.
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