|
Introduction
Membres
d’institutions et de communautés religieuses
catholiques ainsi que d’organisations exerçant
des ministères auprès de la communauté
catholique, nous nous sommes réunis pour réfléchir,
à la lumière de notre foi commune, sur les événements
du 11 septembre 2001 et sur la riposte de
notre gouvernement à ces agressions. Nous
souhaitons, en particulier, donner suite à
l’invitation de l’épiscopat catholique américain
d’entamer un dialogue sur les réactions que
devrait exprimer la communauté catholique à l’égard
de la « guerre contre le terrorisme »
entreprise par les États-Unis.
À
l’issue de leur dernière assemblée
semestrielle, les évêques ont diffusé une lettre
pastorale intitulée « Vivre dans la foi et
l’espérance après le 11 septembre »,
dans laquelle ils font le point sur la façon dont
notre gouvernement a réagi à ces événements,
notamment en déclarant la guerre aux présumés
responsables des tragédies qui ont eu lieu à New
York, à Arlington (en Virginie) et en
Pennsylvanie. Les évêques nous convient au
dialogue interchrétien et interreligieux, y
voyant un instrument de paix. C’est dans cet
esprit de dialogue, et en appliquant les principes
mis de l’avant dans la Lettre, que nous voulons
nous prononcer publiquement sur la crise actuelle.
Vivre
dans la foi et l’espérance
Les
évêques reconnaissent la tragédie qui afflige
notre pays et sympathisent avec tous les Américains,
dont ils partagent « les pertes et la
douleur, la colère et la peur, la détresse et la
détermination ». Ils souhaitent que nos
convictions religieuses nous éclairent dans notre
recherche de solutions et de mécanismes propres
à soulager les horreurs infligées aux milliers
de personnes innocentes touchées par les atrocités
du 11 septembre.
Nous
faisons nôtre le sommaire dressé par les évêques
des problèmes supplémentaires dont le règlement
s’impose à la suite de ce jour fatidique. Il
s’agit notamment de : redéfinir la notion
de sécurité; réclamer la création d’un État
palestinien et la sécurité pour Israël, seul
moyen susceptible d’apporter la paix au
Moyen-Orient; condamner les sanctions contre l’Iraq
qui mettent en danger la vie de populations
innocentes; demander aux États-Unis de lutter
contre le terrorisme au Soudan; signaler les cas où
notre gouvernement n’appuie pas efficacement les
efforts de développement destinés à combattre
le scandale de la pauvreté dans le monde;
critiquer nos alliances avec des pays qui violent
les droits humains; presser les États-Unis à la
fois de renoncer à leur rôle de premier plan
dans le trafic international d’armements et de
contrer la prolifération croissante des armes
nucléaires, chimiques et biologiques. Les évêques
déclarent également que notre pays devrait œuvrer
pour faire des Nations Unies une organisation plus
efficace, plus responsable et plus apte à répondre
aux besoins.
Ces
paroles des évêques sont les bienvenues dans un
monde qui, par ses déséquilibres économiques et
sa propension à la violence, crée les conditions
de gestation d’agressions aussi déraisonnables
que celles dont notre pays a été victime le 11 septembre.
Leurs appels à la prière, au jeûne, à
l’enseignement, au témoignage, au dialogue, au
service, à la solidarité et à l’espoir
devraient être réitérés dans toutes nos
communautés chrétiennes qui s’efforcent de
soulager notre souffrance et celle de tous les Américains.
La
guerre
Les
principes de l’enseignement moral catholique
permettent voire exigent qu’un jugement soit posé
sur la moralité de la riposte militaire massive
de notre gouvernement aux événements du 11 septembre.
Le bombardement de l’Afghanistan entrepris le 7 octobre
et la guerre qui se poursuit depuis lors sans relâche
doivent être jugés à la lumière de l’Évangile
au même titre que les situations désignées si
justement par les évêques comme nécessitant un
règlement pour que la sécurité de notre monde
soit possible.
Certains
médias ont malheureusement cru comprendre que les
évêques trouvent cette campagne militaire
« morale ». En réalité, le propos
des évêques était de proposer des critères de
jugement moral. Nous voulons ici appliquer ces
critères à la présente « guerre contre le
terrorisme » afin d’inviter la communauté
catholique tout entière à la poursuite du
dialogue et de l’examen de la situation. En
pratique, les sérieuses réserves contenues dans
l’enseignement moral catholique à l’égard
des actions guerrières — la théorie de la
« guerre juste » — excluent la
guerre moderne, comme l’a souligné le pape
Jean-Paul II dans son jugement sur la Guerre
du Golfe. Nous estimons que la présente guerre
est également immorale en vertu de ces réserves,
même si elle paraît servir une cause juste.
Ainsi viole-t-elle des exigences morales fortes
— immunité des non-combattants, caractère
inacceptable des attaques aveugles frappant des
innocents — par les « dommages collatéraux »
qu’elle inflige aux citadins innocents de
Kunduz, Kaboul et Kandahar et aux habitants
d’autres localités de l’Afghanistan.
En
outre, comme le souligne la déclaration des évêques,
le principe de proportionnalité doit régir les décisions
politiques et militaires de tous les pays. Dans
une « guerre juste », cela signifie
que les dommages causés et les coûts entraînés
par la guerre doivent être proportionnels au bien
attendu du recours aux armes. Nous jugeons que
plus de deux mois de bombardements quotidiens,
avec tout ce qu’ils entraînent de coûts
humains et matériels, y compris des sommes
extraordinaires consacrées aux dépenses
militaires et soustraites aux pauvres, ne sont pas
proportionnés à notre droit légitime de
rechercher et d’amener devant un tribunal
international les responsables des agressions du
11 septembre.
Nous
sommes également troublés par le fait que bien
des effets des bombardements sur les civils sont
dissimulés au public américain par les
militaires ou par l’effet de l’autocensure
pratiquée par les médias. Un compte rendu diffusé
le 10 décembre par le professeur Marc Herold
de l’Université du New Hampshire établit à
3767 au moins le nombre de décès de civils résultant
de neuf semaines d’attaques aériennes américaines
contre l’Afghanistan. En tant que catholiques
convaincus de l’égale valeur de toute personne
au sein de la famille humaine, nous savons que les
Afghans innocents tués par nos bombes comptent
autant que les personnes mortes à New York, au
Pentagone et en Pennsylvanie. Toutes ces vies
perdues, d’un côté ou de l’autre, nous
confrontent au caractère tragique de ce qui se
passe dans notre monde et à la réponse exigée
par notre foi.
Le
succès probable d’une initiative militaire est
un autre critère cité par les évêques pour
juger de son bien-fondé. Malgré son évidente
difficulté, l’application de ce critère vise
à empêcher le recours irrationnel à la force.
Le but affiché du gouvernement américain est de
faire cesser le terrorisme dans le monde par la
pression politique et la force militaire. Il est
clair à nos yeux qu’aucun pays, même aussi
puissant que les États-Unis, ne peut abattre le
terrorisme par l’entreprise guerrière actuelle,
dont l’envergure attise la colère et la haine,
suscitant des adhérents aux causes défendues par
les terroristes. Il importe avant tout de corriger
les injustices et les situations où prend racine,
comme dans un terreau fertile, le choix du
terrorisme par des gens déshérités et désespérés.
Selon
une autre règle de la « guerre juste »,
la riposte militaire doit être une solution de
dernier recours : seul l’épuisement de
toutes les solutions pacifiques autorise un pays
à se tourner vers la guerre. Il nous paraît évident
que notre gouvernement s’est servi de la période
du 11 septembre au 7 octobre (début des
bombardements) pour monter une coalition
internationale en vue d’une riposte militaire.
Le refus de fournir des preuves de la culpabilité
d’Oussama ben Laden au gouvernement afghan et le
rejet immédiat de l’offre de ce dernier de
remettre ben Laden à un tiers pays sont le signe
que les États-Unis ont nettement écarté la
recherche de solutions pacifiques.
Nous
sommes convaincus que les agressions contre les
villes et les citoyens américains sont des gestes
criminels nécessitant des enquêtes policières
internationales poussées. Les responsables
auraient dû être poursuivis et traduits devant
un tribunal comme la Cour internationale de La
Haye. Nous joignons nos voix à celles qui ont,
dans le monde entier, condamné de nombreux
aspects de l’oppression talibane en Afghanistan,
mais aucun d’eux ne justifie l’intervention
militaire des États-Unis, car elle n’apparaît
en aucune façon comme une solution « ultime ».
Ces
jugements moraux commandent selon nous une réorientation
de la riposte mondiale au terrorisme. De plus,
nous invitons nos évêques et tous les
catholiques à repenser la conception
traditionnelle de la « guerre juste »
et à rechercher un nouveau paradigme pour juger
des questions de guerre et de paix dans le
contexte d’aujourd’hui.
Dans
cet ordre d’idées, nous proposons ci-dessous
une « marche à suivre », en
souhaitant stimuler la réflexion et faciliter le
discernement, dans l’espoir que des voix s’élèveront
à chaque niveau de notre communauté de croyants
pour soutenir les éléments de cette démarche,
que nous jugeons essentiels à l’avènement
d’une paix véritable.
Autres
mesures à prendre
1.
Il faut mettre fin aux bombardements et à la
campagne militaire contre l’Afghanistan, et
n’ouvrir aucun nouveau front. Que des
interventions policières multinationales
remplacent l’effort militaire en vue de capturer
les responsables de la violence terroriste du 11 septembre
et de les traduire devant un tribunal
international.
2.
La rhétorique guerrière doit cesser. Certes, les
actes destructeurs survenus à New York, à
Arlington en Virginie et en Pennsylvanie ont fait
beaucoup de victimes et constituent un crime grave
contre l’humanité, un meurtre de masse. Mais
ils s’apparentent davantage aux terribles crimes
des réseaux criminels internationaux qu’à la
guerre.
3.
C’est pourquoi nous demandons à notre
gouvernement — pouvoir exécutif et pouvoir législatif
— de soutenir la Cour pénale internationale et
de ratifier ses décisions. Ne pas le faire équivaudrait
à renoncer à un outil indispensable,
parfaitement adapté au traitement de ce genre de
crimes.
4.
Le contrôle de l’information est devenu une
arme de premier plan dans la guerre moderne. Comme
croyants, avec tous les citoyens qui cherchent la
vérité, nous exigeons la fin de la censure sous
toutes ses formes et prétextes. Nous avons besoin
que des sources d’information diversifiées et
fiables, ainsi que les médias établis, fassent
preuve de courage et de leadership dans la
poursuite de la vérité sans réserve.
5.
Tous les effets des bombardements et des autres
actes de guerre qui ont touché l’Afghanistan
doivent être dévoilés, quels qu’en soient les
responsables. Le nombre véritable de victimes
civiles de la guerre doit être rendu public et
ces morts revêtir autant de réalité pour nous
que les Américains fauchés par la guerre.
6.
Nous devons veiller à la reconstruction de l’Afghanistan,
qui nécessitera un engagement et un soutien
soutenus de la part des États-Unis. Il est
moralement inacceptable qu’un haut responsable
américain fasse publiquement des déclarations
comme celle-ci : « Nous sommes ici pour
écraser ces gens-là. C’est pour cela que nous
sommes venus. Ensuite nous pourrons nous en aller ».
Les États-Unis portent la responsabilité de ce
que nous avons fait à l’Afghanistan. Ainsi que
l’a montré l’histoire du XXe siècle,
y compris les interventions plus anciennes du
gouvernement américain en Afghanistan, seule une
volonté active d’aider les pays ravagés à
restaurer un mode de vie décent pour leurs
populations peut empêcher la reprise des guerres
et du terrorisme.
7.
Un règlement juste et permanent du conflit israëlo-palestinien,
si important et si symbolique dans le monde arabe,
exige un engagement actif immédiat de notre pays,
ainsi que de la communauté internationale. La
Lettre des évêques le démontre avec beaucoup
d’insistance.
8.
La peur du terrorisme sert à créer un climat
favorable à la mise en veilleuse de certains de
nos droits et libertés constitutionnels. Les
protections et contrepoids mis en place par la
Constitution sont également menacés. Nous
demandons à nos représentants au Congrès de
protéger ces droits et libertés, conformément
au mandat que leur confère leur serment de défendre
la Constitution des États-Unis.
9.
Il convient d’accorder une plus grande
importance au contexte plus large dans lequel ces
terribles événements se sont produits :
pauvreté des populations, discrimination et systèmes
économiques mondiaux contraires à la justice. On
servirait de façon inestimable la cause de la
paix en mandatant une commission pour étudier les
doléances qu’exploitent les auteurs
d’agressions désespérées comme celles que
nous avons subies le 11 septembre. Une vaste
consultation doit avoir lieu. Nous, catholiques,
pouvons nous appuyer sur nos réseaux
internationaux d’institutions, de communautés
religieuses et missionnaires et de diocèses, qui
sont des sources précieuses d’informations de
première main et de jugements éclairés par la
foi sur la situation en divers points du globe, et
plus largement sur leurs partenaires des autres
confessions religieuses et des organisations non
gouvernementales dans les pays où ils œuvrent.
Nous devons prêter l’oreille à leur voix et à
celle des exclus, des pauvres et des victimes de
la guerre et de l’injustice que nos frères dans
la foi accompagnent. Il nous faut exploiter toutes
les ressources qu’ils nous offrent et faire
appel à eux comme partenaires dans notre démarche
d’étude et de discernement, et en particulier
dans nos efforts pour empêcher l’extension de
l’action militaire américaine à d’autres
pays.
10.
Les justifications religieuses ont joué un rôle
indispensable dans les arsenaux de guerre. Aussi
convient-il de scruter et d’évaluer les réactions
des catholiques après les crimes du 11 septembre
et surtout après le déclenchement des
bombardements, le 7 octobre. Les déclarations
de gens d’Église éminents dans les heures et
les jours qui ont suivi en faveur de représailles
militaires au nom des principes de la guerre juste
ont pu contribuer à la réaction guerrière immédiate
de notre gouvernement. Ces déclarations ont également
donné l’impression que l’Église s’attribue
une légitimité et une autorité morales qui la
qualifient pour approuver la guerre. Nous sommes
convaincus que toute parole des leaders
catholiques doit promouvoir et explorer la
solution des conflits et l’avènement de la
justice universelle, et servir de guide dans
toutes les avenues pacifiques susceptibles d’y
conduire.
11.
Enfin, nous demandons que des forums soient tenus
dans toutes les communautés de croyants en vue de
définir un nouveau paradigme catholique pour
remplacer la théorie de la guerre juste. Nous
avons trop attendu.
Conclusion
Nous
proposons ces réflexions où nous avons voulu
investir toute notre prudence et notre jugement en
vue de promouvoir le dialogue demandé par la
Lettre pastorale des évêques. Nous prions Dieu
que cet effort pour établir parmi les catholiques
un consensus moral plus explicite et de plus
grande portée soit pris au sérieux et alimente
un dialogue fructueux et empreint de respect.
Pour
vivre comme un peuple croyant, pour les dirigeants
de notre pays bien-aimé et par-dessus tout pour
la vie de millions de gens sur la terre, nous
devons prendre l’Évangile au sérieux et
rechercher, pratiquer et soutenir la paix par des
moyens justes et non violents. Notre modèle, pour
ce témoignage, est le Jésus des évangiles,
celui qui appelle bienheureux les pacifiques, qui
nous demande d’aimer nos ennemis et de prier
pour ceux qui nous persécutent, qui nous rappelle
que le pardon est au cœur de notre foi et
qu’aux miséricordieux il sera fait miséricorde.
Dans cet esprit, nous offrons ces réflexions en
demandant à nos sœurs et à nos frères dans la
foi de se joindre à nous dans ce témoignage de
justice et de paix d’une urgente nécessité.
Traduction
RCF
|