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Le fanatisme peut-il être compris?
Leroux, Georges


Le ressort du fanatisme est aussi difficile à saisir que son concept est violent. Le rapport immédiat et sans concessions entre une conviction et les actions qui, aux yeux du fanatique, en découlent est d'abord lisible dans ses conséquences, comme toute l'histoire des violences religieuses le montre sans rémission. Ces conséquences sont la souffrance et la mort, et rien d'autre, mais quel est leur sens? Si on cherche à comprendre le fanatisme de l'intérieur pour exposer ce que seraient son point de départ et sa rationalité, il se dérobe. Cette difficulté semble insurmontable dans tous les attentats qui impliquent un suicide: leur finalité, pour être rationnelle, doit rendre nécessaire le sacrifice de la vie personnelle et elle n'est donc pensable que dans le cadre d'une communauté qui survit au sacrifice et en un sens l'exige. La suppression de la volonté propre en est la condition essentielle. Même si on retrouve plusieurs, ou même tous les responsables des attentats de New York, on devra affronter, les concernant, un jugement souvent répété ces derniers jours: le fanatisme n'est pas une personne, c'est un phénomène, c'est-à-dire une force qui ne saurait être le seul résultat du projet d'individus maléfiques, si puissants soient-ils.

À ce niveau de terreur en effet, le fanatisme dépasse en extension et en complexité ceux-là mêmes qui le représentent historiquement au sein de groupes islamistes par ailleurs bien connus. La rationalité de leur action n'est donc pensable que sur le fond du phénomène dont ils ne sont finalement que les symptômes. S'agissant d'un terrorisme aussi profondément défini par son enracinement historique, par comparaison avec un terrorisme stratégique dans des conflits localisés, il se pourrait que la raison même n'en soit jamais exprimable et qu'elle nous confronte à une forme de folie. Sans aller jusqu'à un concept de mal radical, susceptible d'investir toutes les occasions offertes par l'histoire et la technique pour s'exercer, on peut au moins se demander si cette folie peut être comprise.

À cet égard, deux grandes hypothèses ont été suggérées depuis que le terrorisme international est devenu plus virulent. La première est de nature sociologique et fait appel d'abord, par exemple dans les travaux de Gilles Kepel et d'Olivier Roy, au ressentiment des populations de pays islamiques, infériorisés dans leur situation d'accès bloqué à la modernité. La culture de l'Islam qui depuis toujours accueille la science devrait rendre la prospérité disponible, mais celle-ci demeure hors d'atteinte. Cessant de poursuivre la modernité, l'islamisme politique entre en rupture avec les idéaux de tolérance et de paix de l'Islam religieux et il entreprend de rendre la modernité responsable du malheur social et de l'injustice. La seconde est de nature psychanalytique, et fait fond sur le rapport entre la pulsion de mort et l'évolution de la technique, suggérant que la force de Thanatos dans l'histoire s'empare de tous ceux que le cycle de la violence maintient trop longtemps dans le cercle des exclus, des humiliés et des victimes. Il s'agirait alors de la forme extrême du nihilisme, envisagée déjà dans les lettres de Freud à Einstein et dans son Malaise dans la culture.

Préparation sectaire de longue durée

Toute analyse politique qui se limite aux enjeux géo-stratégiques manque au point de départ l'essence de cet hyper-terrorisme, parce qu'elle fait l'économie de la force du ressentiment qui le met en branle, d'une part, et parce qu'elle occulte son inscription aveugle dans les forces mises à disposition par le déploiement infini de la technique d'autre part. Si cette analyse est juste, elle révèle que ce terrorisme n'est pas d'abord, quant à ses fins, une entreprise politique rationnelle, mais l'expression violente d'une forme extrême de nihilisme et de révolte. Le spectre d'un terrorisme bactériologique, déjà visible dans les attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo, n'est que le stade à venir après l'attaque aérienne sur des tours de cent étages et le meurtre de cinq mille innocents. Le suicide social devient alors le point extrême du retrait de l'existence, le refus d'une civilisation perçue de l'extérieur comme corrompue, et dans le cas du World Trade Center, ce suicide est communautaire, résultat d'une préparation sectaire de longue durée, qui s'énonce comme renversement de l'humiliation, dans la destruction symbolique et la mort rituelle.

L'Islam religieux est-il la condition de son propre fanatisme politique? Ni le judaïsme, ni le christianisme n'ont été à l'abri historiquement de perversions qui se sont nourries de la volonté de poursuivre sur un horizon politique hystérique la doctrine morale et mystique de leurs origines. On pense à l'idéologie de la rédemption par la destruction de Franz Jacob, un héritier maléfique du sabbatéisme européen, on pense à plusieurs hérésies chrétiennes primitives. Mais dans l'histoire de l'Islam, non seulement le prosélytisme doctrinal qui fait de la communauté des croyants un ensemble universel par rapport auquel les autres sont considérés comme des infidèles ayant abjuré, mais encore le militarisme de conquête qui a favorisé sa diffusion pendant plusieurs siècles, tout cela pèse d'un poids très lourd à chaque fois que la foi musulmane doit affronter le démon qui la ronge de l'intérieur. Quelle est en effet la réponse de l'Islam à la misère historique, à l'injustice et ultimement au mal radical? Sa doctrine ne repose pas sur le symbole d'un sacrifice justifiant la souffrance, encore moins sur un messianisme fondé sur une eschatologie libératrice: en un sens, l'Islam est prisonnier du présent, il est dans l'histoire plus que toute autre religion, et ce qui fait sa richesse morale, rituelle et symbolique, l'assemblée des croyants et la soumission quotidienne au Dieu Un dans les mosquées de la communauté, est aussi ce qui le rend vulnérable au fanatisme. Devant l'injustice, cette soumission sera facilement infléchie vers la revendication politique, car l'Islam a peu d'arguments pour freiner l'impatience et la révolte de ceux qui ne peuvent plus supporter l'arrogance de la richesse et la culture de l'avidité.

Stéréotypes puissants mais vulgaires

Là même où la jeunesse de ces pays voudrait embrasser la modernité, elle est invitée par ceux de ses membres qui soutiennent l'intégrisme, à abjurer cette modernité, à la sataniser, ce qui semble la seule issue pour justifier le malheur historique en lui trouvant une cause de même niveau. Là où le christianisme a été persécuteur et violent en raison de l'au-delà, tout en trouvant dans cet au-delà une raison d'espérer, l'Islam ne semble plus capable de contenir en son sein une violence qui s'exerce d'abord en fonction du présent et elle ouvre paradoxalement un paradis que personne ne veut plus attendre à ceux qui acceptent de s'immoler.Par le fanatisme, l'Islam montre en quelque sorte comment il est devenu désespéré.

Cette évolution d'une guerre sainte de conquête, le djihad originel, vers une guerre sainte de défense et de ressentiment, n'était pas fatale, elle n'est pas inscrite dans l'Islam comme religion. L'Islam est une religion de la paix, et notre responsabilité aujourd'hui est de résister à tout ce qui dresse notre imaginaire chrétien comme le pôle de la justice et du bien contre un Islam qui serait par essence violent. Rien n'est aussi faux. Tous les fantasmes de guerre qui opposent deux mondes se nourrissent de stéréotypes puissants certes, mais vulgaires. La véritable polarité est beaucoup plus fondamentale, elle met en tension un christianisme et un judaïsme qui justifient un libéralisme oppresseur et un islamisme, qui est la maladie, atteignant le stade de la psychose, du ressentiment et de l'humiliation. Si l'événement inouï du 11 septembre peut être entendu, c'est dans cela même qu'il a d'inaudible pour nous: la revendication de l'humilié, les enfants palestiniens sous les canons, l'Afrique musulmane qui se meurt du sida et qu'on prive de médicaments, pour ne rien dire des millions d'adolescents qui regardent Bay Watch sur leurs paillasses de réfugiés.

Tout cela rend fous des fanatiques que nous aurions tort de juger uniquement comme des ennemis. Leur guerre contre l'injustice est certes la guerre de l'insensé, et cette folie ne rend pas l'injustice moins souffrante, mais le devoir de l'Islam authentique, la responsabilité de ses imams, est de désamorcer un fanatisme qui, s'il n'est pas raisonné, risque de pervertir la religion elle-même et de meurtrir toute la communauté. Cette folie justifie encore moins des représailles meurtrières qui n'apporteront ni la paix, ni la justice, et le devoir des chrétiens et des juifs est de porter sur eux-mêmes le regard du riche et de ne pas croire, suivant la parole d'Eschyle, que le cadavre de leur ennemi sera le triomphe de la justice. Cette justice est ailleurs, et la lecture de leurs écritures leur dit assez clairement comment la rechercher: "Rends-moi la joie de ton salut, assure en moi un coeurs magnanime Affranchis-moi du sang, Dieu de mon salut, et ma langue acclamera ta justice." (Psaume LII).

Département de philosophie, Université du Québec à Montréal

 

 

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