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Le
ressort du fanatisme est aussi difficile à saisir
que son concept est violent. Le rapport immédiat
et sans concessions entre une conviction et les
actions qui, aux yeux du fanatique, en découlent
est d'abord lisible dans ses conséquences, comme
toute l'histoire des violences religieuses le
montre sans rémission. Ces conséquences sont la
souffrance et la mort, et rien d'autre, mais quel
est leur sens? Si on cherche à comprendre le
fanatisme de l'intérieur pour exposer ce que
seraient son point de départ et sa rationalité,
il se dérobe. Cette difficulté semble
insurmontable dans tous les attentats qui
impliquent un suicide: leur finalité, pour être
rationnelle, doit rendre nécessaire le sacrifice
de la vie personnelle et elle n'est donc pensable
que dans le cadre d'une communauté qui survit au
sacrifice et en un sens l'exige. La suppression de
la volonté propre en est la condition
essentielle. Même si on retrouve plusieurs, ou même
tous les responsables des attentats de New York,
on devra affronter, les concernant, un jugement
souvent répété ces derniers jours: le fanatisme
n'est pas une personne, c'est un phénomène,
c'est-à-dire une force qui ne saurait être le
seul résultat du projet d'individus maléfiques,
si puissants soient-ils.
À
ce niveau de terreur en effet, le fanatisme dépasse
en extension et en complexité ceux-là mêmes qui
le représentent historiquement au sein de groupes
islamistes par ailleurs bien connus. La rationalité
de leur action n'est donc pensable que sur le fond
du phénomène dont ils ne sont finalement que les
symptômes. S'agissant d'un terrorisme aussi
profondément défini par son enracinement
historique, par comparaison avec un terrorisme
stratégique dans des conflits localisés, il se
pourrait que la raison même n'en soit jamais
exprimable et qu'elle nous confronte à une forme
de folie. Sans aller jusqu'à un concept de mal
radical, susceptible d'investir toutes les
occasions offertes par l'histoire et la technique
pour s'exercer, on peut au moins se demander si
cette folie peut être comprise.
À
cet égard, deux grandes hypothèses ont été
suggérées depuis que le terrorisme international
est devenu plus virulent. La première est de
nature sociologique et fait appel d'abord, par
exemple dans les travaux de Gilles Kepel et
d'Olivier Roy, au ressentiment des populations de
pays islamiques, infériorisés dans leur
situation d'accès bloqué à la modernité. La
culture de l'Islam qui depuis toujours accueille
la science devrait rendre la prospérité
disponible, mais celle-ci demeure hors d'atteinte.
Cessant de poursuivre la modernité, l'islamisme
politique entre en rupture avec les idéaux de tolérance
et de paix de l'Islam religieux et il entreprend
de rendre la modernité responsable du malheur
social et de l'injustice. La seconde est de nature
psychanalytique, et fait fond sur le rapport entre
la pulsion de mort et l'évolution de la
technique, suggérant que la force de Thanatos
dans l'histoire s'empare de tous ceux que le cycle
de la violence maintient trop longtemps dans le
cercle des exclus, des humiliés et des victimes.
Il s'agirait alors de la forme extrême du
nihilisme, envisagée déjà dans les lettres de
Freud à Einstein et dans son Malaise dans la
culture.
Préparation
sectaire de longue durée
Toute
analyse politique qui se limite aux enjeux géo-stratégiques
manque au point de départ l'essence de cet
hyper-terrorisme, parce qu'elle fait l'économie
de la force du ressentiment qui le met en branle,
d'une part, et parce qu'elle occulte son
inscription aveugle dans les forces mises à
disposition par le déploiement infini de la
technique d'autre part. Si cette analyse est
juste, elle révèle que ce terrorisme n'est pas
d'abord, quant à ses fins, une entreprise
politique rationnelle, mais l'expression violente
d'une forme extrême de nihilisme et de révolte.
Le spectre d'un terrorisme bactériologique, déjà
visible dans les attentats au gaz sarin dans le métro
de Tokyo, n'est que le stade à venir après
l'attaque aérienne sur des tours de cent étages
et le meurtre de cinq mille innocents. Le suicide
social devient alors le point extrême du retrait
de l'existence, le refus d'une civilisation perçue
de l'extérieur comme corrompue, et dans le cas du
World Trade Center, ce suicide est communautaire,
résultat d'une préparation sectaire de longue
durée, qui s'énonce comme renversement de
l'humiliation, dans la destruction symbolique et
la mort rituelle.
L'Islam
religieux est-il la condition de son propre
fanatisme politique? Ni le judaïsme, ni le
christianisme n'ont été à l'abri historiquement
de perversions qui se sont nourries de la volonté
de poursuivre sur un horizon politique hystérique
la doctrine morale et mystique de leurs origines.
On pense à l'idéologie de la rédemption par la
destruction de Franz Jacob, un héritier maléfique
du sabbatéisme européen, on pense à plusieurs hérésies
chrétiennes primitives. Mais dans l'histoire de
l'Islam, non seulement le prosélytisme doctrinal
qui fait de la communauté des croyants un
ensemble universel par rapport auquel les autres
sont considérés comme des infidèles ayant abjuré,
mais encore le militarisme de conquête qui a
favorisé sa diffusion pendant plusieurs siècles,
tout cela pèse d'un poids très lourd à chaque
fois que la foi musulmane doit affronter le démon
qui la ronge de l'intérieur. Quelle est en effet
la réponse de l'Islam à la misère historique,
à l'injustice et ultimement au mal radical? Sa
doctrine ne repose pas sur le symbole d'un
sacrifice justifiant la souffrance, encore moins
sur un messianisme fondé sur une eschatologie libératrice:
en un sens, l'Islam est prisonnier du présent, il
est dans l'histoire plus que toute autre religion,
et ce qui fait sa richesse morale, rituelle et
symbolique, l'assemblée des croyants et la
soumission quotidienne au Dieu Un dans les mosquées
de la communauté, est aussi ce qui le rend vulnérable
au fanatisme. Devant l'injustice, cette soumission
sera facilement infléchie vers la revendication
politique, car l'Islam a peu d'arguments pour
freiner l'impatience et la révolte de ceux qui ne
peuvent plus supporter l'arrogance de la richesse
et la culture de l'avidité.
Stéréotypes
puissants mais vulgaires
Là
même où la jeunesse de ces pays voudrait
embrasser la modernité, elle est invitée par
ceux de ses membres qui soutiennent l'intégrisme,
à abjurer cette modernité, à la sataniser, ce
qui semble la seule issue pour justifier le
malheur historique en lui trouvant une cause de même
niveau. Là où le christianisme a été persécuteur
et violent en raison de l'au-delà, tout en
trouvant dans cet au-delà une raison d'espérer,
l'Islam ne semble plus capable de contenir en son
sein une violence qui s'exerce d'abord en fonction
du présent et elle ouvre paradoxalement un
paradis que personne ne veut plus attendre à ceux
qui acceptent de s'immoler.Par le fanatisme,
l'Islam montre en quelque sorte comment il est
devenu désespéré.
Cette
évolution d'une guerre sainte de conquête, le
djihad originel, vers une guerre sainte de défense
et de ressentiment, n'était pas fatale, elle
n'est pas inscrite dans l'Islam comme religion. L'Islam
est une religion de la paix, et notre
responsabilité aujourd'hui est de résister à
tout ce qui dresse notre imaginaire chrétien
comme le pôle de la justice et du bien contre un
Islam qui serait par essence violent. Rien n'est
aussi faux. Tous les fantasmes de guerre qui
opposent deux mondes se nourrissent de stéréotypes
puissants certes, mais vulgaires. La véritable
polarité est beaucoup plus fondamentale, elle met
en tension un christianisme et un judaïsme qui
justifient un libéralisme oppresseur et un
islamisme, qui est la maladie, atteignant le stade
de la psychose, du ressentiment et de
l'humiliation. Si l'événement inouï du 11
septembre peut être entendu, c'est dans cela même
qu'il a d'inaudible pour nous: la revendication de
l'humilié, les enfants palestiniens sous les
canons, l'Afrique musulmane qui se meurt du sida
et qu'on prive de médicaments, pour ne rien dire
des millions d'adolescents qui regardent Bay
Watch sur leurs paillasses de réfugiés.
Tout
cela rend fous des fanatiques que nous aurions
tort de juger uniquement comme des ennemis. Leur
guerre contre l'injustice est certes la guerre de
l'insensé, et cette folie ne rend pas l'injustice
moins souffrante, mais le devoir de l'Islam
authentique, la responsabilité de ses imams, est
de désamorcer un fanatisme qui, s'il n'est pas
raisonné, risque de pervertir la religion elle-même
et de meurtrir toute la communauté. Cette folie
justifie encore moins des représailles meurtrières
qui n'apporteront ni la paix, ni la justice, et le
devoir des chrétiens et des juifs est de porter
sur eux-mêmes le regard du riche et de ne pas
croire, suivant la parole d'Eschyle, que le
cadavre de leur ennemi sera le triomphe de la
justice. Cette justice est ailleurs, et la lecture
de leurs écritures leur dit assez clairement
comment la rechercher: "Rends-moi la joie
de ton salut, assure en moi un coeurs magnanime
Affranchis-moi du sang, Dieu de mon salut, et ma
langue acclamera ta justice." (Psaume
LII).
Département
de philosophie, Université du Québec à Montréal
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