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Diverses
attitudes sont possibles devant les difficultés
actuelles de la liberté dans la foi et dans l'Église.
On les rencontre.
On
peut être scandalisé, ou même découragé. Les
raisons pour cela ne manquent pas. Il y a quelque
chose de déroutant à assister, impuissant, au
spectacle de sa propre Église faisant un pas en
avant à l'occasion d'un grand concile, puis deux
pas en arrière, si peu après. On se dit: aux
imperfections et aux compromis du dernier concile,
faut-il encore ajouter les oublis de ce qu'il a
fait de mieux, de plus opportun, de plus accordé
aux temps où nous entrons, voire de plus
essentiel? On peut se laisser aller à ces pensées
noires, bien sûr. Est ce sagesse?
Celui
qui prend la plume connaît bien tout ce que
l'usage des mots peut comporter de périlleux. Sa
pensée peut trahir les mots; ceux-ci peuvent
trahir sa pensée. Ils peuvent dire trop, ou pas
assez. Bien plus, par ignorance, par inattention
ou par préjugé, le lecteur peut mal comprendre
la pensée que l'écrivain avait pourtant
soigneusement formulée. Puisqu'il approuve et
promulgue des documents, un concile peut être
victime des mots qu'il a employés, de ceux qu'il
a trop négligé d'expliciter; il peut être trahi
par des lecteurs trop pressés ou trop anxieux de
lui attribuer leurs propres vues. Il n'y a pas
d'infaillibilité qui tienne quand il s'agit des
mots qu'un concile utilise. Quoi qu'on fasse, si
infaillibilité il y a, elle appartiendra au sens
visé et non aux misérables mots eux-mêmes. Il
n'y aura surtout pas d'infaillibilité chez ceux
qui les interprètent. Ces mots sont issus du flux
de l'histoire; ils sont emportés par lui.
Pourquoi voudrait-on que toutes les pensées d'un
concile soient parfaitement formulées et pourquoi
voudrait-on qu'elles soient toutes parfaitement
comprises et fidèlement assumées?
L'impuissance
des mots pour bien dire la liberté est particulièrement
notoire. Dans la Cité, aucune loi n’est
parfaitement satisfaisante dès lors qu'est
impliqué ce petit mot précieux. C'est particulièrement
vrai quand on prétend ramasser dans des formules
brèves toute la sagesse de l'expérience des
choses humaines. Les fameuses chartes des droits,
dont on s'enorgueillit tant mais dont on désespère
si souvent, sont là pour nous renseigner sur ces
limites. Pourquoi voudrait-on que les lois ou les
documents de l'Église qui traitent des rapports
entre la foi et la liberté de la pensée
parviennent à cette perfection inaccessible qu'on
ne saurait rencontrer nulle part?
Faut-il
quitter l'Église ou même simplement se permettre
de la mépriser parce qu'elle a de la misère à
bien dire et à bien vivre cette liberté, sans
doute la plus importante, mais aussi la plus
difficile à formuler et à respecter? Des erreurs
ont infesté l'histoire de l'Église et d'autres
ternissent encore ses enseignements. En cette fin
de XXe siècle, qui pourrait trouver raisonnable
de s'en étonner? On ne peut demander à l'Église
de posséder « toute la vérité et rien que
la vérité »; il suffit de pouvoir la
remercier d'avoir soigneusement conservé quelques
irremplaçables parcelles des « Paroles de
la vie éternelle ». Si l'Église a un petit
quelque chose de précieux à dire sur Dieu et sur
l'homme, n'est-ce pas déjà assez pour ceux qui
ont le bonheur de l'accueillir? Un adage
recommande de ne pas jeter l'enfant avec l'eau du
bain. L'image est grossière; elle n'en est pas
moins à retenir pour ceux qui sont déçus devant
l'impuissance de l'Église à mieux parler de la
liberté et à mieux la respecter.
Une
autre attitude est possible en face des difficultés
qu'on éprouve dans l'Église à bien dire et à
bien vivre la liberté de la pensée dans la foi.
On peut décider d'espérer et de lutter. Ces deux
mots ne sont pas dissociables. On n'a pas le droit
d'espérer si on ne lutte pas; on n'a pas le
courage de lutter si on n'espère pas.
Il
faut du courage pour espérer, car on espère
toujours « malgré tout ». D'ailleurs,
l'espérance est le contraire de la démission.
Espérer suppose et réclame certes de la
patience, mais ce n'est pas attendre. Ce n'est pas
non plus rêver, même s'il faut rêver pour espérer.
Futilité que d'escompter l'arrivée du meilleur régime
de liberté dans la meilleure des Églises, ellemême
partie du meilleur des mondes! II n'y a d'espérance
véritable que raisonnable et mesurée. Il n'y a
d'espérance que dans la frustration.
Il
faut donc aussi lutter. En l'occurrence, cela
signifie chercher, débattre, critiquer, réfuter,
risquer ses pensées, accepter de recommencer. Il
faudra toujours tout cela pour que soit moins mal
déterminée, puis mieux respectée, la juste
liberté de la pensée dans la foi et dans l'Église.
Il faudra toujours tout cela, parce que la
tentation du caporalisme intellectuel sera
toujours là. Malgré son immense respect pour l'Évangile
et pour l'Église, Simone Weil était rebutée par
la tendance catholique à multiplier les dogmes et
les condamnations. « En fait il y a depuis
le début, ou presque, un malaise de
l'intelligence dans le christianisme », écrivait-elle.
Ce malaise n'est peut-être que l'inéluctable
condition des relations qui unissent foi,
intelligence et Église. S'il en est ainsi et si
la liberté de la pensée est essentielle à la
noblesse de la foi, il n'est qu'une solution,
celle qui consiste à lutter et à recommencer
sans cesse à critiquer tout ce qui mérite de l'être.
(Ce
texte est tiré de la postface du livre Un
aggiornamento et son éclipse. La liberté de la
pensée dans la foi et dans l'Église. Montréal,
Fides, 1996, p.211-213)
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