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Chers
confrères, chers collègues,
Parents et amis,
En
disant ce dernier adieu à notre confrère et collègue
André Naud, nous reconnaissons qu’il a été
chez nous un authentique intellectuel de la grande
tradition chrétienne. De l’authenticité même
de l’homme libre, du théologien critique et du
prêtre vigilant.
Monsieur
André Naud a travaillé toute sa vie à
l’intelligence dans la foi afin que toute
personne, en son âme et conscience, puisse
chercher puis trouver le sens à sa vie en ce Dieu
qui se dévoile pleinement en Jésus Christ. Il a
été lui-même un authentique chercheur de Dieu
avec tout ce que cela suppose de questionnement,
de réflexion et de risque par souci de vérité,
d’une vérité visée, non pas possédée mais
toujours advenante. D’où ses nombreux
plaidoyers pour le respect de la conscience dans
l’assentiment de foi et dans l’acte moral, et
ses nombreux plaidoyers pour la liberté de
recherche dans l’expression de la pensée
religieuse.
Il
s’inscrivait d’abord dans le courant biblique
de sagesse pour lequel Dieu créateur a fait
toutes choses bonnes : la personne humaine,
sa raison, son génie, sa parole, sa liberté, qui
ont leur grandeur et leur dignité de nature parce
que reçus du Créateur. L’ordre naturel en sa
consistance propre bénéficie déjà de la bénédiction
universelle de Dieu. Dans son itinéraire
d’intellectuel croyant, le jeune André Naud
avait été aussi très marqué par son expérience
du Japon. Le contact avec les populations d’une
autre culture a provoqué la révision de sa
formation d’orthodoxie plutôt abstraite et la
relativisation de ses seules références
intra-ecclésiales. Cela l’a amené à
pressentir que le même Dieu se laisse chercher et
percevoir aussi en diverses itinérances
spirituelles et en d’autres confessions
religieuses. D’où sa remise en question depuis
lors de l’adage « Hors de l’Église point de
salut » dans sa formulation reçue, un thème récurrent
chez lui, le dernier dont il ait parlé encore
quelques jours avant sa mort : « il ne
m’est pas possible de croire qu’en dehors de
l’Église on ne puisse se sauver »,
confiait-il.
Dans
son œuvre d’intelligence de la foi, André Naud
a été d’une honnêteté intellectuelle,
d’une probité et d’une loyauté sans faille.
Il a été surtout, à mon avis, un théologien
fidèle à la grande Tradition chrétienne, au
sens dynamique et exigeant de cette fidélité.
Sa pensée était ouverte par exigence d’un
travail de tradition. La Tradition, on le sait,
est cette longue chaîne de transmission du sens
fondamental reçu de Jésus Christ, réexpérimenté
et réexprimé au cours des siècles en des époques
diverses et en des cultures différentes. Pour que
ce sens fondamental – toujours le même, inaliénable
et déterminant – soit compris et reçu des gens
d’aujourd’hui, on doit adapter les concepts,
les représentations et le langage dans lesquels
on le transmet pour qu’il leur soit accessible
et crédible dans leurs catégories de pensée
d’aujourd’hui. Autrement dit, l’authentique
Tradition ne saurait continuer de transmettre sans
un changement de catégories de compréhension
pour actualiser de manière vivante et
intelligible les croyances chrétiennes et l’expérience
de foi dans la situation culturelle contemporaine.
Pour des raisons existentielles et pour des
raisons de culture, André Naud a bien senti les
limites des formulations dogmatiques elles-mêmes,
souvent tributaires de systèmes de références
conceptuelles appartenant à d’autres contextes
culturels. Ce sera le sujet de son prochain livre,
qui sortira des presses demain le 4 juillet et qui
paraîtra à titre posthume à la fin du mois
d’août. Ce travail d’interprétation et
d’actualisation est la difficile tâche du théologien,
qui demande un patient travail de recherche et de
fidélité créative. André Naud n’a pas esquivé
cette tâche. Il a été, il est et il sera un des
grands théologiens du Québec.
Au
nom de l’intelligence dans la foi, André Naud a
travaillé aussi à l’intelligence dans l’Église.
Autre volet de son travail critique à mettre au
compte du pasteur, cette fois. Pour lui il n’y a
pas qu’une pensée catholique, il y a plusieurs
voix catholiques et plusieurs courants de pensée
dans l’Église. Quand nous avons fondé ensemble
la collection « Débats de l’Église », il
tenait qu’une Église sans débats serait vouée
au dessèchement et à la stérilité : il y
fallait donc un lieu où les questions qui se
posent dans l’Église soient librement et
correctement abordées. On reconnaît là son
souci que les problèmes soient clairement exposés,
que l’on y confronte les points de vue selon les
compétences des divers domaines, que
l’argumentation soit rigoureuse, et que l’on
soit ouvert aux questions du monde selon
l’esprit du concile Vatican II.
À
l’intérieur de l’Église, le Magistère
officiel est essentiel au sein du
peuple croyant. Il est infaillible en de
rares cas. Il est incertain aussi et il ne peut
parler avec l’assurance absolue sur un grand
nombre de questions, s’emploie-t-il à démontrer.
Le Magistère officiel doit encore consentir à
reconnaître les lacunes de certaines de ses
formulations, passées ou récentes. On ne saurait
élargir le champ de l’infaillibilité au delà
des frontières soigneusement déterminées par le
Concile Vatican I. Et l’on doit rester fidèle
à l’intention de Vatican II qui n’a pas voulu
franchir ces limites. André Naud n’aimait pas
que l’on rajoute indûment au Credo l’adhésion
aux doctrines de la foi et de la morale proposée
de façon soi-disant définitive ou non. Il a dénoncé
ces abus dans les ajouts de la Nouvelle
profession de foi de 1989, par respect pour ce
qu’est une profession de foi, par respect pour
la conscience individuelle et pour la liberté de
recherche du théologien, et par prudence de «ne
pas imposer un aplatissement généralisé de la
personnalité des croyants». Une place doit être
faite dans l’Église au désaccord, aussi bien
intérieur que publiquement exprimé. Chez qui réfléchit
correctement, avec compétence et foi éprouvées,
il y a un droit à la dissidence dans l’Église,
notamment sur les vérités qui ne sont pas
contenues dans la révélation et qui relèvent de
la recherche de la raison naturelle.
Les
prises de paroles audacieuses et correctrices d’André
Naud n’ont jamais fait l’objet de réprimandes
de la part des congrégations romaines car il y
sauvegardait l’intention même des pères et des
commissions conciliaires de Vatican II, en en
rappelant les références exactes et les propos
tout en nuances, lui qui fut au concile un des
artisans de ces élaborations et discussions.
Aussi bien les représentants du Magistère
officiel que ceux du magistère des théologiens
n’ont rabroué ce théologien consciencieux et
vigilant qui les rappelait à leur devoir de manière
irréfutable. Nous en concluons que l’Église a
toujours reconnu en lui un fils fidèle. L’épiscopat
québécois et l’épiscopat canadien ne se sont
d’ailleurs jamais démentis en le choisissant
comme un de leurs conseillers privilégiés.
L’homme
qu’il a été nous a aussi agréablement
impressionné. Nous avons de mieux en mieux connu
le véritable André Naud par delà les distances
qu’il a prises, un temps, de nos luttes
institutionnelles de jeunes théologiens. Monsieur
André Naud était un homme libre, un
croyant libre. Mais il avait la réserve de ne pas
imposer sa propre personne et de ne pas prendre le
devant de la scène. Malgré ses fortes
convictions, il demeurait discret. Malgré sa
grande classe, il demeurait simple. Ses prises de
position l’ont parfois isolé dans l’incompréhension
et l’ont contraint à la solitude. La détermination
de ce grand esprit l’a imposé à la
reconnaissance de ses pairs à la Société
canadienne de théologie et à l’Université de
Montréal. En 1989, lorsque je terminais mon
mandat de doyen de la Faculté de théologie, il
fut le premier sur la liste des trois candidats
mis de l’avant pour la succession au poste de
doyen. Il est venu me voir, une fin d’après-midi,
pour me dire : « Je viens d’apprendre que
je suis atteint d’un cancer. Tu diras au
cardinal Grégoire que je ne suis pas disponible.
J’ai un autre combat à livrer. » Il disait
cela avec une lucidité assumée. La suite a montré
que, tout en subissant des traitements sévères,
et de rémission en rémission, il a composé
plusieurs œuvres d’écriture toutes
d’importance. Sa finesse, sa perspicacité, sa
sagesse s’y sont révélées encore davantage.
Il a gardé jusqu’à la fin une jeunesse
d’esprit, sans doute stimulée par le fait
qu’il souffrait de voir l’Église se replier
et prendre des reculs déplorables. C’est par
son écriture qu’il a continué de témoigner
l’espoir têtu du prophète qui ose rappeler le
vrai bon sens. Il aimait dire qu’il était non
seulement un croyant mais un espérant. L’espérant
d’un aggiornamento
sans récupération sur l’ouverture de Vatican
II.
C’est
une grande tristesse pour nous de voir disparaître
à nos yeux ce grand intellectuel, ce grand
spirituel, ce grand religieux qui a marqué notre
société et notre Église locale. Plusieurs
auront encore à le découvrir dans sa réelle
dimension, supérieure et profonde. Il a été
pour nous un théologien et un collègue
universitaire de grande classe.
Maintenant
dans la communion des saints, adieu André ! À
ton Dieu que tu as si authentiquement cherché !
Et à ton Église telle que Dieu la veut, sur
laquelle tu pourras encore veiller autrement !
Grand
Séminaire de Montréal,
le
3 juillet 2002.
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