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Hommage à M. André Naud p.s.s. lors de ses funérailles le 3 juillet 2002
André Charron c.s.c


Chers confrères, chers collègues,
Parents et amis,

En disant ce dernier adieu à notre confrère et collègue André Naud, nous reconnaissons qu’il a été chez nous un authentique intellectuel de la grande tradition chrétienne. De l’authenticité même de l’homme libre, du théologien critique et du prêtre vigilant.

Monsieur André Naud a travaillé toute sa vie à l’intelligence dans la foi afin que toute personne, en son âme et conscience, puisse chercher puis trouver le sens à sa vie en ce Dieu qui se dévoile pleinement en Jésus Christ. Il a été lui-même un authentique chercheur de Dieu avec tout ce que cela suppose de questionnement, de réflexion et de risque par souci de vérité, d’une vérité visée, non pas possédée mais toujours advenante. D’où ses nombreux plaidoyers pour le respect de la conscience dans l’assentiment de foi et dans l’acte moral, et ses nombreux plaidoyers pour la liberté de recherche dans l’expression de la pensée religieuse.

Il s’inscrivait d’abord dans le courant biblique de sagesse pour lequel Dieu créateur a fait toutes choses bonnes : la personne humaine, sa raison, son génie, sa parole, sa liberté, qui ont leur grandeur et leur dignité de nature parce que reçus du Créateur. L’ordre naturel en sa consistance propre bénéficie déjà de la bénédiction universelle de Dieu. Dans son itinéraire d’intellectuel croyant, le jeune André Naud avait été aussi très marqué par son expérience du Japon. Le contact avec les populations d’une autre culture a provoqué la révision de sa formation d’orthodoxie plutôt abstraite et la relativisation de ses seules références intra-ecclésiales. Cela l’a amené à pressentir que le même Dieu se laisse chercher et percevoir aussi en diverses itinérances spirituelles et en d’autres confessions religieuses. D’où sa remise en question depuis lors de l’adage « Hors de l’Église point de salut » dans sa formulation reçue, un thème récurrent chez lui, le dernier dont il ait parlé encore quelques jours avant sa mort : « il ne m’est pas possible de croire qu’en dehors de l’Église on ne puisse se sauver », confiait-il.

Dans son œuvre d’intelligence de la foi, André Naud a été d’une honnêteté intellectuelle, d’une probité et d’une loyauté sans faille. Il a été surtout, à mon avis, un théologien fidèle à la grande Tradition chrétienne, au  sens dynamique et exigeant de cette fidélité. Sa pensée était ouverte par exigence d’un travail de tradition. La Tradition, on le sait, est cette longue chaîne de transmission du sens fondamental reçu de Jésus Christ, réexpérimenté et réexprimé au cours des siècles en des époques diverses et en des cultures différentes. Pour que ce sens fondamental – toujours le même, inaliénable et déterminant – soit compris et reçu des gens d’aujourd’hui, on doit adapter les concepts, les représentations et le langage dans lesquels on le transmet pour qu’il leur soit accessible et crédible dans leurs catégories de pensée d’aujourd’hui. Autrement dit, l’authentique Tradition ne saurait continuer de transmettre sans un changement de catégories de compréhension pour actualiser de manière vivante et intelligible les croyances chrétiennes et l’expérience de foi dans la situation culturelle contemporaine. Pour des raisons existentielles et pour des raisons de culture, André Naud a bien senti les limites des formulations dogmatiques elles-mêmes, souvent tributaires de systèmes de références conceptuelles appartenant à d’autres contextes culturels. Ce sera le sujet de son prochain livre, qui sortira des presses demain le 4 juillet et qui paraîtra à titre posthume à la fin du mois d’août. Ce travail d’interprétation et d’actualisation est la difficile tâche du théologien, qui demande un patient travail de recherche et de fidélité créative. André Naud n’a pas esquivé cette tâche. Il a été, il est et il sera un des grands théologiens du Québec.

Au nom de l’intelligence dans la foi, André Naud a travaillé aussi à l’intelligence dans l’Église. Autre volet de son travail critique à mettre au compte du pasteur, cette fois. Pour lui il n’y a pas qu’une pensée catholique, il y a plusieurs voix catholiques et plusieurs courants de pensée dans l’Église. Quand nous avons fondé ensemble la collection « Débats de l’Église », il tenait qu’une Église sans débats serait vouée au dessèchement et à la stérilité : il y fallait donc un lieu où les questions qui se posent dans l’Église soient librement et correctement abordées. On reconnaît là son souci que les problèmes soient clairement exposés, que l’on y confronte les points de vue selon les compétences des divers domaines, que l’argumentation soit rigoureuse, et que l’on soit ouvert aux questions du monde selon l’esprit du concile Vatican II.

À l’intérieur de l’Église, le Magistère officiel est essentiel au sein du  peuple croyant. Il est infaillible en de rares cas. Il est incertain aussi et il ne peut parler avec l’assurance absolue sur un grand nombre de questions, s’emploie-t-il à démontrer. Le Magistère officiel doit encore consentir à reconnaître les lacunes de certaines de ses formulations, passées ou récentes. On ne saurait élargir le champ de l’infaillibilité au delà des frontières soigneusement déterminées par le Concile Vatican I. Et l’on doit rester fidèle à l’intention de Vatican II qui n’a pas voulu franchir ces limites. André Naud n’aimait pas que l’on rajoute indûment au Credo l’adhésion aux doctrines de la foi et de la morale proposée de façon soi-disant définitive ou non. Il a dénoncé ces abus dans les ajouts de la Nouvelle profession de foi de 1989, par respect pour ce qu’est une profession de foi, par respect pour la conscience individuelle et pour la liberté de recherche du théologien, et par prudence de «ne pas imposer un aplatissement généralisé de la personnalité des croyants». Une place doit être faite dans l’Église au désaccord, aussi bien intérieur que publiquement exprimé. Chez qui réfléchit correctement, avec compétence et foi éprouvées, il y a un droit à la dissidence dans l’Église, notamment sur les vérités qui ne sont pas contenues dans la révélation et qui relèvent de la recherche de la raison naturelle.

Les prises de paroles audacieuses et correctrices d’André Naud n’ont jamais fait l’objet de réprimandes de la part des congrégations romaines car il y sauvegardait l’intention même des pères et des commissions conciliaires de Vatican II, en en rappelant les références exactes et les propos tout en nuances, lui qui fut au concile un des artisans de ces élaborations et discussions. Aussi bien les représentants du Magistère officiel que ceux du magistère des théologiens n’ont rabroué ce théologien consciencieux et vigilant qui les rappelait à leur devoir de manière irréfutable. Nous en concluons que l’Église a toujours reconnu en lui un fils fidèle. L’épiscopat québécois et l’épiscopat canadien ne se sont d’ailleurs jamais démentis en le choisissant comme un de leurs conseillers privilégiés.

L’homme qu’il a été nous a aussi agréablement impressionné. Nous avons de mieux en mieux connu le véritable André Naud par delà les distances qu’il a prises, un temps, de nos luttes institutionnelles de jeunes théologiens. Monsieur  André Naud était un homme libre, un croyant libre. Mais il avait la réserve de ne pas imposer sa propre personne et de ne pas prendre le devant de la scène. Malgré ses fortes convictions, il demeurait discret. Malgré sa grande classe, il demeurait simple. Ses prises de position l’ont parfois isolé dans l’incompréhension et l’ont contraint à la solitude. La détermination de ce grand esprit l’a imposé à la reconnaissance de ses pairs à la Société canadienne de théologie et à l’Université de Montréal. En 1989, lorsque je terminais mon mandat de doyen de la Faculté de théologie, il fut le premier sur la liste des trois candidats mis de l’avant pour la succession au poste de doyen. Il est venu me voir, une fin d’après-midi, pour me dire : « Je viens d’apprendre que je suis atteint d’un cancer. Tu diras au cardinal Grégoire que je ne suis pas disponible. J’ai un autre combat à livrer. » Il disait cela avec une lucidité assumée. La suite a montré que, tout en subissant des traitements sévères, et de rémission en rémission, il a composé plusieurs œuvres d’écriture toutes d’importance. Sa finesse, sa perspicacité, sa sagesse s’y sont révélées encore davantage. Il a gardé jusqu’à la fin une jeunesse d’esprit, sans doute stimulée par le fait qu’il souffrait de voir l’Église se replier et prendre des reculs déplorables. C’est par son écriture qu’il a continué de témoigner l’espoir têtu du prophète qui ose rappeler le vrai bon sens. Il aimait dire qu’il était non seulement un croyant mais un espérant. L’espérant d’un aggiornamento sans récupération sur l’ouverture de Vatican II.

C’est une grande tristesse pour nous de voir disparaître à nos yeux ce grand intellectuel, ce grand spirituel, ce grand religieux qui a marqué notre société et notre Église locale. Plusieurs auront encore à le découvrir dans sa réelle dimension, supérieure et profonde. Il a été pour nous un théologien et un collègue universitaire de grande classe.

Maintenant dans la communion des saints, adieu André ! À ton Dieu que tu as si authentiquement cherché ! Et à ton Église telle que Dieu la veut, sur laquelle tu pourras encore veiller autrement !

 

Grand Séminaire de Montréal,
le 3 juillet 2002.

 

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