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Je pourrais dire que la question des
relations entre la foi et l'intelligence me préoccupe
et m'occupe depuis près de cinquante ans. La
première fois que j'avais abordé ce thème avec
un peu de sérieux, c'était par le biais de la
question des rapports entre la philosophie et la
foi, alors que je préparais une thèse de
doctorat sur le thème de la philosophie chrétienne. C'était dans les années 1950, alors que
la grande question de la philosophie chrétienne
était à l'ordre du jour, particulièrement
chez les thomistes, dont j'étais. Plus tard, je
devais aborder les rapports entre foi et raison
par des biais très différents, concernant cette
fois la théologie chrétienne et plus particulièrement
la théologie catholique. Que d'efforts j'ai
faits, à l'occasion du dernier concile, pour
essayer de démêler la grande question des
rapports entre Écriture et Tradition ou Écriture
et traditions! Après le Concile, un bon nombre de
problèmes relatifs au Magistère officiel de l'Église
devaient me hanter : les rapports que le Magistère
doit avoir avec l'Écriture et la Tradition ou les
traditions, avec la loi naturelle, avec les théologiens,
avec l'intelligence et la conscience des croyants
et avec la vérité, tout simplement; sans oublier
les importantes questions impliquées par la collégialité
épiscopale, par ce qu'on appelle le sensus fidelium (le sens de la foi des fidèles), ou par telle ou
telle décision particulière émanant de Rome.
Sur tout cela, mes livres et mes articles témoignent
des nombreux malaises qui m'habitaient.
Peut-être puis-je dire que ces malaises étaient
de deux sortes. Les uns portaient principalement
sur la manière dont le Magistère concevait son rôle
et s'imposait aux croyants. Les autres portaient
sur la manière dont je vivais moi-même, au
quotidien, les relations entre foi et raison en
rapport avec les questions les plus variées.
J'expérimentais donc personnellement des problèmes
et des malaises analogues à ceux qu'avait connus
Simone Weil.
Depuis longtemps, j'avais le sentiment
profond que la manière dont le magistère
concevait son rôle comportait des abus de pouvoir
et des excès nombreux. Cela, je le voyais et je
l'ai écrit de bien des façons, mais je n'étais
jamais allé au fond des choses et à la racine de
ces insatisfactions et de ces insuffisances.
Celles-ci me frappaient durement, pourtant. Je
constate aujourd'hui que je ne voyais pas ce qu'il
faudrait proposer à l'Église pour transformer en
profondeur son enseignement et sa manière de gérer
l'héritage, si important mais en même temps si
lourd, dont elle est dépositaire. J'éprouvais
une sorte d'inaptitude semblable dans la manière
de gérer les questions et les doutes qui
surgissaient chez moi dans ma propre vie de foi
et, en conséquence, dans l'enseignement à
donner. Ici encore, je n'arrivais surtout pas à
aller au fond des choses et à établir une pensée
qui vaudrait dans tous les cas. Pour toutes ces
raisons, il ne serait pas exagéré de dire que j'étais
malheureux dans l'Église que je connaissais, avec
la panoplie des dogmes que je n'arrivais pas à gérer
convenablement, ni pour l'enseignement à donner
aux autres, ni pour moi-même. Quelqu'un qui
lirait mes écrits des trente dernières années
pourrait déceler avec grande facilité maints
signes de l'existence de ce double malheur.
Il faut que je le dise ici, c'est à Simone
Weil que je dois d'avoir trouvé enfin une sorte
de bonheur dans ma propre foi et dans l'Église
que je ne puis servir qu'en lui proposant de se réformer.
Il faut que je le dise précisément avant de
clore ce chapitre, car s'il est vrai que ce
bonheur vient de ce que je me sens en consonance
avec l'ensemble de la pensée de Simone Weil sur
la question qui nous occupe dans ce livre, ce
bonheur vient en tout premier lieu et d'abord
parce que j'ai enfin compris, grâce à elle, que
les dogmes ne sont pas faits pour qu'on se voie
obligé d'y adhérer. Ce bonheur vient de ce que j'ai compris que la liberté de
l'intelligence doit être totale
et doit pouvoir s'exercer non seulement sur
l'ensemble des dogmes mais sur chacun d'entre eux.
Pour le dire autrement, c'est grâce à Simone
Weil que j’ai appris à savourer tout ce
qu’implique le fait que l’intelligence puisse
être ce qu’elle est, même dans la foi.
Comment dire ce bonheur que j'éprouvais?
C'était le bonheur de pouvoir vivre sereinement
dans la foi, malgré toutes les questions qui
demeurent; malgré tous les errements ou les tâtonnements
que l'Église a connus au cours des âges; malgré
ceux qu'elle connaît encore; malgré toutes les
mises en question et tous les doutes qui pourront
venir, ou qui viendront. Devant les question et
les doutes, une nouvelle manière d'être émergeait.
Elle était faite de simplicité et de confiance.
Elle n'était plus encombrée de tant
d'interrogations qui n'avaient cessé depuis
toujours de m'embarrasser, comme simple croyant et
plus particulièrement comme théologien, comme
elle en embarrasse tant d'autres, théologiens ou
pas. Qu’est-ce qui est de foi stricte? Qu’est-ce
qui est vraiment « défini »? Le point de
doctrine pour lequel j'éprouve de la difficulté
est-il vraiment essentiel? Ai-je le droit de
penser ce que je pense? Ce que l'Église affirme
maintenant est-il vraiment en consonance avec les
enseignements antérieurs de tel ou tel concile?
L'Écriture est-elle tout entière inspirée? Tel
anathème du concile de Trente engageait-il
l'infaillibilité de l'Église? Ces questions,
sans parler de beaucoup d'autres, cessaient de
requérir toute mon attention. Je pouvais enfin
parvenir à une manière heureuse de vivre dans la
foi et dans mes rapports avec l'Église et, éventuellement,
avec son Magistère. Je comprenais tout particulièrement
que je pourrais comprendre dans une perspective
complètement nouvelle ce qu'on appelle
l'infaillibilité de l'Église et de son Magistère,
point de doctrine qui m'intriguait, comme il
intrigue tant de chrétiens et tant d'autres
croyants de foi catholique. Bref, je respirais et
je pouvais enfin respirer dans la foi. Et je
savais pourquoi.
L'élément
déclencheur de ce bonheur, c'est certainement la
pensée globale de Simone Weil sur les dogmes,
mais c'est d'abord ce que savait dire Simone Weil
quand elle réclamait une liberté totale pour
l'intelligence dans la foi. Si elle réclamait
pour l'intelligence le droit d'être ce qu'elle
est, cela ne faisait pas de la jeune philosophe
une « rationaliste » pour autant, bien
au contraire. Car elle le réclamait pour qu'on
respecte les Mystères, leur caractère
inaccessible, surnaturel même. Simone Weil
n'avait pas peur d'employer ce dernier mot,
qu'elle aimait et qu'elle dépouillait
magnifiquement de sens trop subtils ou trop reliés
à des écoles de pensée relativement
traditionnelles mais incertaines. Peut-être la
jeune philosophe a-t-elle enfin redonné au mot surnaturel
sa vraie noblesse.
Il y avait plus encore, car au fond de tout cela se
cachait l'affirmation claire et lumineuse du
caractère strictement personnel de
l'intelligence, du moins quand elle s'adonne aux réalités
qui concernent la Transcendance. Par ce biais, c'était
le « Je » qui était rétabli dans son
inaliénable souveraineté. Ce dernier aspect des
choses me rendait particulièrement heureux.
D'abord, parce qu'il reste une part de philosophe
en moi et parce que je sais que l'existence du
« Je » est vraiment inéluctable, étant
l'une de nos expériences les plus fondamentales.
Ensuite, parce qu'en tenant mieux compte de la
souveraineté du « Je »
on en viendrait à répondre enfin dans l'Église à une prise de conscience
contemporaine largement répandue, ardemment défendue
par chacun comme légitime, reconnue comme signe
des temps par beaucoup de ceux qui réfléchissent
sur l'âme contemporaine. Enfin, parce qu'il y a
un bon moment que je pense et sais que le chemin
parcouru par chacun vers Dieu et vers la foi chrétienne
est toujours unique et ne saurait être remplacé
par celui d'aucune autre personne : c'est le
parcours d'un « Je ». La réclamation
de la souveraine liberté de l'intelligence me
paraît être une manière de réhabiliter enfin
le « Je » tel qu'il se présente dans
la foi, avec ses interrogations si multiples, avec
ses doutes nombreux, avec son scepticisme normal
en face de bien des enseignements de l'Église.
Quand on a le droit de se questionner sur tout,
quand on a le droit de douter de tout, du moins
dans les affaires qui concernent les grands Mystères,
n’est-ce pas le « Je » qui est réhabilité
en même temps que l'intelligence?
(Texte
tiré du livre Les dogmes et le respect de
l'intelligence. Plaidoyer inspiré par Simone
Weil. Montréal, Fides, 2002, p.27-30)
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