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Le
Québec vient de perdre un de ses grands théologiens,
à l'âge de 76 ans, André Naud, prêtre de la
Société de Saint-Sulpice. L'essentiel de son œuvre
porte sur l'intelligence de la foi, la
liberté de croire, la liberté de penser dans l'Église.
Il y a quelques années, il a publié un livre
remarquable sur l'autorité dans l'Église,
intitulé Le Magistère incertain (Fides,
1987).
Une
anecdote attribuée au pape Jean XXIII illustre
bien le centre de son propos. À quelqu'un qui lui
rappelait son autorité infaillible, le pape réplique:
"Infaillible, moi! Mais je suis faillible
comme tout le monde, sauf lorsque j'engage toute
l'autorité de l'Église. Ce qui est très
rare."
Naud
y dénonce la tendance à élargir démesurément
l'infaillibilité du pape - notamment aux dilemmes
de morale purement naturelle, humaine - et la
tentation constante du catholicisme à être
fondamentaliste. Quelques années plus tard, il a
fait paraître un second livre intitulé Un
aggiornamento et son éclipse (Fides, 1996).
Comme son titre l'indique, le livre porte sur l'évolution
de la pensée opérée au concile romain Vatican
II durant les années 1960 et la tendance de plus
en plus forte depuis des autorités romaines à
revenir en arrière, à revenir à droite, à récupérer
le concile Vatican II à la lumière de Vatican I
que le dernier concile voulait explicitement dépasser.
Naud
a publié plus récemment une conférence faite
l'année précédente sous le titre Pour une éthique
de la parole épiscopale (Fides, 2001), où il
demande précisément aux évêques d'avoir plus
de courage pour exprimer leurs pensées dans la
communauté chrétienne et notamment face à Rome,
afin de favoriser les débats publics et mieux
acculturer l'Évangile. Si on veut une évolution
dans l'Église, il faut d'abord permettre et
favoriser une grande liberté de réflexion et
d'expression.
À
la fin de l'été sortira son dernier livre,
posthume, sur l'intelligence de la foi ou, plus précisément,
sur les rapports de l'intelligence humaine avec
les dogmes. Le livre s'inspire de la réflexion
d'une philosophe et mystique juive, Simone Weil,
qui a vécu dans la première partie du XXe siècle
et qui, attirée par le catholicisme, a longtemps,
sinon toujours refusé de se convertir justement
à cause des dogmes qui lui semblaient faire
injure à l'intelligence. André Naud tente de
concilier l'adhésion aux mystères de la foi chrétienne
avec le respect de l'intelligence humaine. Le
titre parle par lui-même: Les dogmes et le
respect de l'intelligence (Fides).
De
quelques conversations avec l'auteur, je dégage
le thème central suivant: le mystère est quelque
chose qu'on n'a jamais fini de comprendre; c'est
pourquoi les formulations dogmatiques ne sont pas
des ukases, mais des guides ou des repères -
essentiels, quoique toujours acculturés - pour
faire avancer la réflexion et parfaire la compréhension,
la foi chrétienne n'étant liée à aucune
philosophie.
Quelques
mois avant sa mort, Naud disait que ce livre
constituait son livre clé, le livre de sa vie.
Livre qui marque l'aboutissement de sa pensée, la
pointe de son évolution intellectuelle, le
raffinement de sa foi. Atteint d'un cancer qui
l'affaiblissait depuis des années, il disait il y
a quelques temps: "Si je puis finir ce
livre, je pourrai mourir en paix."
Le
livre plaira sûrement aux intellectuels chrétiens
en recherche d'intelligence. Il pourra toucher
aussi les incroyants intéressés à voir une
autre image de la foi chrétienne, l'image d'un
croyant soucieux d'harmoniser sa foi avec son
intelligence. Il ne plaira sans doute pas aux
fondamentalistes pour qui la "vérité"
est sclérosée dans un livre sacré, interprétée
par une autorité doctrinaire qui, même
lorsqu'elle admet une évolution doctrinale,
refuse de le reconnaître, sous prétexte que la
parole de Dieu ne peut changer. Tout autre est la
perspective d'André Naud.
En
dehors de ces grandes questions dogmatiques, André
Naud ne dédaignait pas de s'intéresser à des
questions plus concrètes: la régulation des
naissances, l'absolution collective, la place des
femmes dans l'Église, l'enseignement religieux
dans les écoles, l'Évangile et l'argent. Pensée
progressiste, critique, argumentée, constructive,
mais jamais désinvolte.
Avant
d'enseigner à la faculté de théologie de
l'Université de Montréal, André Naud a enseigné
la philosophie au Séminaire de Fukuoka au Japon.
Sa santé l'a obligé à revenir au Québec.
Concurremment à son enseignement, il a été un
des théologiens du cardinal Paul-Émile Léger au
concile Vatican II, il a été président du comité
catholique du Conseil supérieur de l'éducation
du Québec, membre ou responsable de plusieurs
associations.
André
Naud fut souvent incompris, contesté, rejeté même.
Il restera toujours pour moi et plusieurs d'entre
nous le modèle du théologien libre, l'image d'un
homme de foi, la figure d'un croyant soucieux
d'intelligence, un homme d'Église, un homme
d'institution sachant que les institutions sont là
pour servir les femmes et les hommes réels et non
le contraire.
Son
respect de l'intelligence se traduit par un
respect tout aussi grand des consciences. Révélatrice
à tous égards cette prière imprimée sur un
carton jauni trouvé sur sa table de travail:
"Seigneur, donnez-moi de respecter votre
mystère, ceux pour qui j'écris, ceux que je suis
obligé de critiquer, aidez-moi enfin à me
respecter moi-même."
(Texte
paru dans Le Devoir du 9 juillet
2002. Guy Durand est professeur émérite à la
Faculté de théologie de l’Université de Montréal
et ex-collègue d'André Naud)
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