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Une pensée pour un bon serviteur de la liberté
Desbiens, Jean-Paul


J'ai connu André Naud alors qu'il était président du Comité catholique du Conseil supérieur de l'éducation. Par la suite, je l'ai rencontré mensuellement alors que nous étions tous les deux membres du comité de rédaction de la revue L'Analyste. À l'occasion de mes voyages à Montréal, je trouvais souvent moyen de le rencontrer longuement dans son bureau du Grand Séminaire de Montréal. C'était toujours des rencontres délicieuses. Entre-temps, j'entretenais avec lui une correspondance musclée. Et il va sans dire que j'ai lu et commenté, par écrit ou de vive voix, ses nombreux volumes et articles.

M. Naud est mort le 28 juin. Je l'ai vu pour la dernière fois le 24 avril. Il m'avait alors remis sa dernière brochure, Pour une éthique de la parole épiscopale (Fides, janvier 2002). Il m'avait dit qu'il ne lui restait qu'un chapitre à écrire pour une autre brochure sur Simone Weil, un de ses auteurs préférés. Sa dernière brochure publiée commence et se termine d'ailleurs par une citation de Simone Weil.

Quelque part en 1997, il m'avait recommandé de lire Le Traité fondamental de la foi de Karl Rahner (Centurion, 1983). Je l'ai lu trois fois. Je n'ai pas tout compris, mais je n'ai pas rien compris. M. Naud ajoutait: "Si j'avais à recommencer ma carrière de professeur de théologie, ce serait mon ouvrage de référence." Simone Weil, Karl Rahner: on devine l'empan intellectuel de M. Naud. Les amoureux de la liberté ont l'empan large.

Ajoutons qu'il séjourna sept ans au Japon, où il avait appris la langue. Et encore qu'il fut l'expert théologien du cardinal Léger lors du concile Vatican II et professeur à la faculté de théologie de l'Université de Montréal de 1967 à 1991. Et, tant qu'à y être, je rappelle le plaisir que j'ai eu à rédiger, en collaboration avec lui et Paul Tremblay, un lexique intitulé C'est-à-dire (publié en 1981) où nous nous étions réparti la tâche de rédiger une quarantaine de termes ou d'expressions relatifs au domaine scolaire et religieux.

Cette sèche et incomplète énumération dit déjà l'intense activité intellectuelle de cet homme. Si j'avais à qualifier M. Naud par un seul mot, j'écrirais: "netteté". Je veux dire: pensée sans raideur ni équivoque; style sans emphase ni mollesse; ton de voix même, sans éclats, mais ferme. Il n'est pas nécessaire de hurler. Jésus n'a pas hurlé le Sermon sur la montagne. Et il n'avait pas d'ampli.

Je disais à l'instant que je qualifierais volontiers M. Naud par le mot "netteté". Je me sens tenu d'ajouter qu'il était un homme racé. Racé, je veux dire tout ensemble: simple et élégant. On ne peut être simple que si l'on est unifié. Le mot le dit assez. Et quand je dis "élégant", je ne parle évidemment pas d'une carte de mode. Élégant veut dire distingué et attentif. C'est le contraire de négligé et négligent.

M. Naud combattait le cancer depuis sept ou huit ans. Avec discrétion et discipline. Si on le questionnait sur son état de santé, il répondait sans se répandre, comme parlant de quelqu'un d'autre que de lui-même. Le 24 avril dernier encore, il a pris la peine de venir m'accueillir à la réception du Grand Séminaire, comme il le faisait toujours. Or il sortait à peine de douloureuses interventions chirurgicales. Ce jour-là, et pour la première fois, il s'était un peu étendu sur ce qu'il avait appelé lui-même son "bilan de santé".

Plus d'un quart de siècle après notre première rencontre, qui est devenue la grâce d'une amitié, je me sens autorisé à rapporter un détail; le genre de "petit fait vrai", comme en rapportent les Évangiles eux-mêmes: M. Naud ne pétunait point. Mais quand il me recevait dans son bureau, il ne mettait pas long à m'offrir un cendrier. C'est cela même que j'appelle "élégance". Le fait de prendre soin de l'autre, dans sa faiblesse même. Le fait de to care, dont vient le mot "curé", comme chacun sait.

Vis-à-vis de Jean-Paul II, M. Naud et moi-même n'étions pas aux antipodes l'un de l'autre. Par mode de taquinerie, il me traitait de papiste, mais jamais de papolâtre. Il était plus fin que ça. Il m'avait cependant conseillé de lire un peu moins les auteurs "farouches" (il me parlait d'André Frossard) car, disait-il, "vous l'êtes déjà assez". "Farouche" vient de "féroce". Les fauves vivent de peur. Les fauvettes aussi. On appelle ça la paix de la nature!

On comprendra que je n'ai ni le goût ni les moyens d'entrer dans le débat sur la collégialité, si chère à M. Naud, dans le gouvernement de l'Église. Au demeurant, j'en sais un bon bout sur la collégialité dans le monde scolaire, qui n'est guère qu'une complicité syndicalo-bureaucratique. J'en sais moins long sur l'odium theologorum: la haine entre théologiens d'obédience différente. Il m'en avait parlé lors des dîners que nous prenions non loin du Grand Séminaire mais au cours desquels nous poursuivions la conversation commencée dans son bureau. Après quoi, il retournait à pied au Grand Séminaire et moi en taxi vers le Terminus Voyageur. Il me restait trois bonnes heures à faire, prisonnier dans une boîte à peuple, no smoking run mais zizique par-dessus la tête et téléphones cellulaires sur la banquette d'à côté. J'apportais avec moi une provision de réflexions et, surtout, de concepts, chose précieuse parce que rare.

Je ne voulais rien d'autre, en proposant ce témoignage, que rendre hommage, rendre honneur, à un bon serviteur de la liberté. Louer son nom. Nul ne mérite une amitié. On ne mérite pas non plus un coucher de soleil. Finirai-je en latin et en anglais? Je le ferai: "Laudemus viros gloriosos. And now let us praise our famous men" (Eccl., 44, 1).

Résidence Champagnat, Saint-Augustin-de-Desmaures

 

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