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Le
pape et les évêques, par leur fonction, sont
amenés à se prononcer sur toutes sortes de
sujets au nom de la foi et de l'enseignement de l'Église
desquels ils sont les porte-parole officiels.
Mais, pour ce faire, à quelle éthique
doivent-ils soumettre leur parole? Suffit-il d'évoquer
«la» vérité ex-cathedra pour répondre à
cette question?
Professeur émérite de la faculté de théologie de
l'Université de Montréal, André Naud, avant de
quitter ce monde le 28 juin dernier, intervenait
courageusement dans ce débat avec Pour une éthique
de la parole épiscopale. Partisan d'un magistère
modeste, «conscient d'être détenteur d'un trésor
précieux» et qui «n'a pas à être dénué de
toute certitude», mais qui ne doit jamais oublier
qu'il porte ce trésor «dans un vase d'argile»,
Naud incite le pape et les évêques à la
prudence dans «les affaires qui relèvent de la
Transcendance» et à l'heure d'imposer «des
obligations absolues à la conscience». Pour lui,
le devoir de loyauté envers la vérité doit
absolument s'accompagner de «l'idée de liberté»
sans laquelle l'enseignement perd toute crédibilité.
Traitant des «devoirs du pape», le théologien plaide en
faveur d'une infaillibilité pontificale
circonscrite à des domaines précis (par exemple,
écrit-il, il faut faire savoir qu'elle «ne peut
s'étendre à des dilemmes relevant de la loi
morale naturelle que la Révélation ne tranche
pas»), d'une vision de l'unité chrétienne
attachée à l'essentiel (la charité) plutôt
qu'obsédée par l'orthodoxie intellectuelle et il
insiste sur la reconnaissance d'une parole épiscopale
libre : «Mais n'y a-t-il pas contradiction
pour les évêques à recevoir une mission magistérielle
qu'à toutes fins utiles ils ne peuvent pas
exercer vraiment sur tant de points qui intéressent
la foi et le comportement chrétien, l'Église du
milieu dont ils ont la charge, le concret des
jours de tant de croyants ?» Quelle éthique,
en effet, respecterait donc celui qui enseigne une
parole sur laquelle repose un interdit absolu
d'interprétation ?
Le respect de la vérité et celui de la liberté peuvent et
doivent se concilier pour que l'on puisse parler
de magistère valable. Cette exigence, indique
André Naud, nous éloigne de toute «terre de
facilité», mais c'est la validité même de la
mission en cause qui l'impose. «Pourquoi
faudrait-il qu'on n'envisage jamais d'être
audacieux», lance enfin le théologien, invitant
ainsi le magistère à délaisser un autoritarisme
et un conformisme débilitants pour renouer avec
une parole épiscopale vivante.
Un nettoyage philosophique de la religion catholique
André Naud ne fut jamais un théologien assis, tranquille et
satisfait. Inébranlable défenseur de la liberté
de conscience individuelle, battue en brèche,
selon lui, par la rigidité doctrinale de l'Église,
il n'a jamais cessé de revendiquer pour les
croyants le respect de leur intelligence. Publié
à titre posthume, son ultime essai intitulé Les
dogmes et le respect de l'intelligence expose avec
une sérénité inquiète (cet oxymoron résume
bien l'attitude globale du croyant) son point de
vue sur la question, point de vue qu'il doit,
surtout, à une relecture attentive de l'œuvre de
Simone Weil.
Philosophe intense, complexe et atypique à la pensée résolument
chrétienne, Weil, pourtant, refusait d'adhérer
à l'Église catholique par le baptême. La raison :
«Un malaise de l'intelligence dans le
christianisme», dû, selon elle, au fameux dogme
qui affirme «Hors de l'Église, point de salut».
Très sensible à ce rapport particulier à l'Église
«fait de reconnaissance et d'attente, d'un côté;
de regret et de méfiance, de l'autre», André
Naud y a trouvé l'inspiration nécessaire à son
plaidoyer en faveur d'une réforme de l'Église.
Revendication d'une liberté totale face à toute autorité
extérieure à l'intelligence, liberté qui «se
concrétise par le refus que l'Église puisse
obliger à adhérer aux dogmes qu'elle formule»,
le plaidoyer de Naud (et de Weil) reconnaît la
pertinence des dogmes, mais insiste aussi sur le
droit inaliénable de questionner et de douter.
Au devoir d'adhésion imposé par le magistère, il oppose un
devoir d'attention inconditionnelle et
respectueuse qu'il résume en dix règles. Presque
mot à mot, cela se lit comme suit : toujours
soutenir ce qu'on pense, ne pas adhérer systématiquement,
ne pas négliger de prier, être prêt à
abandonner n'importe laquelle de ses opinions dès
l'instant que l'intelligence recevra plus de lumière,
reconnaître l'importance d'un bloc compact de
dogmes en dehors de la pensée comme quelque chose
d'infiniment précieux, reconnaître que ce bloc
est offert à l'attention plutôt qu'à la
croyance, dire de l'Écriture qu'elle est «le
plus souvent» inspirée, faire confiance aux
dogmes, ne pas oublier que ce qui vaut pour les Évangiles
vaut aussi pour les dogmes et, finalement, avoir
la même attitude d'esprit à l'égard des autres
traditions religieuses ou métaphysiques et des
autres textes sacrés, tout en ayant le droit
d'estimer que la foi catholique est de toutes la
plus pleine de lumière.
Fasciné par la pensée de Simone Weil, Naud en présente les
assises afin de permettre à ses lecteurs de bien
comprendre comment la philosophe en est arrivée
à cette position face à l'Église. Il traite,
ainsi, de son «goût profond pour le réel» et
de son «refus de l'abstraction» en prenant bien
soin de citer cette formule : «Le caché est
plus réel que le manifeste», et d'ajouter
qu'elle écrivait aussi : «Celui qui nie la
présence réelle du mystère à jamais impénétrable
est plus qu'un naïf, il n'est peut-être pas
digne d'être considéré comme un homme»; il
traite aussi de son opposition aux «simplifications
du savoir scientifique» obsédé par un idéal de
puissance; de sa conception de la philosophie
comme réflexion sur les valeurs; de sa conviction
selon laquelle «ce qu'on saisit dans la lumière
de la grâce, on le saisit par la raison»; enfin,
de son insistance sur «la nécessité de
multiples lectures du réel et de la nécessité
de comprendre que toutes les parties de l'âme ne
sont pas engagées de la même manière ni au même
degré dans chacune de ces lectures».
Ce sont ces assises qui amenaient Weil à réclamer l'établissement
d'une «logique spéciale adaptée au domaine des
Mystères ou au domaine surnaturel», logique
faite de modestie, de discrétion et de tolérance,
étant entendu que, pour elle, «le mystère est
ce qui est absolument et pour toujours impénétrable
et non pas ce qui est provisoirement caché ou non
encore découvert». Weil, d'ailleurs, affirmera
que le christianisme parle trop, et avec trop
d'assurance, des choses saintes.
Éloge de la quête de la vérité recherchée en toute
liberté «avec l'aide du magistère», d'une foi
en quête de son intelligence et d'une
intelligence en quête de sa foi, éloge de la
raison alliée à la grâce, de la prière nécessaire
et de l'attention portée à l'attention, la pensée
weilienne ne pouvait que combler l'indéfectible
croyant inquiet qu'était André Naud, qui affirme
«avoir trouvé enfin une sorte de bonheur dans
[sa] propre foi et dans l'Église [qu'il ne peut]
servir qu'en lui proposant de se réformer».
Le théologien est mort, mais il nous laisse un héritage, grâce
à ce livre très profond habité par le souci
constant de relever un défi colossal : être
clair en parlant du mystère de la foi, ce
possible bonheur de la conscience chrétienne
individuelle.
André Naud, Pour une éthique de la parole épiscopale. Montréal,
Éditions Fides , 2002, 64 pages.
André Naud, Les dogmes et le respect de l'intelligence.
Plaidoyer inspiré par Simone Weil. Montréal,
Éditions Fides, 2002, 150 pages
(Le Devoir,
édition
du
samedi 17 et du dimanche 18 août 2002)
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