|
Mauvais
riche? «Il serait temps, s'insurgeait Léon Bloy,
de discréditer ce pléonasme qui ne tend à rien
de moins qu'à dénaturer, au profit des mangeurs
de pauvres, l'enseignement évangélique.» La
pauvreté économique, avec l'état de manque qui
la caractérise, serait-elle donc l'idéal chrétien
suprême? Dans un opuscule intitulé L'Évangile
et l'argent et publié à titre posthume, le théologien
André Naud conteste ce radicalisme. Toute réflexion
chrétienne sérieuse, écrit-il, doit se frotter
au problème de l'argent, mais elle doit le faire
en évitant les dérives interprétatives
contre-productives.
Comment, donc, établir «ce que propose l'Évangile pour le
laïc chrétien engagé dans le contexte socioéconomique,
culturel et politique contemporain» ? L'exégèse
des principaux passages de l'Évangile à ce sujet
est déroutante, constate Naud. Les «pauvres de cœur» des Béatitudes selon Matthieu évoquent
les humbles en face de Dieu. Les «pauvres» de
Luc, quant à eux, seraient bien des pauvres réels,
mais il s'agirait de les consoler et non d'idéaliser
leur condition. L'injonction radicale faite au
mauvais riche (tout donner aux pauvres), pour sa
part, s'appliquerait essentiellement à «certaines
situations ou vocations particulières et
exceptionnelles». Que serait donc, alors, la pensée
évangélique sur l'argent, si l'on doit conclure
à «l'inopportunité évidente de présenter la
pauvreté comme un idéal pour les chrétiens» ?
Une lecture fine des Évangiles peut en fournir
les matériaux. Le danger des richesses serait le
premier thème à retenir, dans la logique
suivante : s'il est légitime et nécessaire
d'avoir de l'argent, il importe toutefois de résister
à son culte qui engendre l'aliénation de l'être
dans l'avoir (croire que l'argent peut tout
donner), qui enferme dans l'égoïsme et qui «usurpe
dans l'âme la place de Dieu». C'est à l'argent
comme «puissance spirituelle» qu'il faut savoir
s'opposer.
L'enseignement de Jésus à cet égard, écrit
Naud, ne comporte pas de refus de la jouissance
des biens matériels, pas d'hostilité de principe
envers les riches, ni d'invitation à
l'insouciance envers l'argent. Il comporte d'abord
et avant tout un plaidoyer en faveur du souci des
autres qu'une formule de Jacques Ellul résume
bien : l'Évangile invite à «profaner
l'argent par le don».
Dominée
par «la promotion exacerbée du désir», par un
hédonisme radical qui occupe l'espace laissé
vacant par le recul de l'espérance de l'au-delà,
la société actuelle offre tout un défi à
l'enseignement évangélique, mais des signes
d'espérance existent néanmoins (qui se
manifestent par diverses formes d'engagements
sociaux) qui montrent que la lutte entre les deux
tendances contradictoires de l'être humain (avoir
et être) n'est pas perdue.
C'est, écrit André Naud, notre propre fragilité
face à l'argent qu'il faut savoir reconnaître
pour combattre l'égarement spirituel et mieux adhérer,
ce faisant, aux valeurs chrétiennes qu'elle
impose : la réserve, c'est-à-dire le refus
de «se laisser investir par l'argent d'une manière
qui détruirait la correcte hiérarchie de nos
rapports avec Dieu et avec les autres», et le
partage, l'ouverture à la misère des autres, qui
passe entre autres, aujourd'hui, par un engagement
personnel et privé, mais aussi par une
participation honnête à la redistribution étatique
de la richesse (oui, vive les impôts !).
Refusant toute récupération politique du message
évangélique, Naud insiste pour rappeler que la
mission propre de l'éducation chrétienne «n'est
pas de refaire les structures de la société,
mais d'œuvrer à la conversion des cœurs». Je
ne partage pas cette prudence qui se fonde, à mon
avis, sur une réflexion qui ne va pas au bout de
sa logique. J'aurais donc souhaité lire un Naud
plus radical, mais, alors, ce n'aurait pas été
lui. Son essai, cela dit, reste profondément
original, intelligent, stimulant et nécessaire.
André Naud, L'Évangile et l'argent. Montréal,
Éditions Fides , 2003, 79 pages.
(Le Devoir,
édition du
lundi 3 février 2003)
|