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Le
thème que nous abordons s'impose.
Essentiellement, l'Église s'adresse à des
adultes. Certes, il est vrai, pour elle comme pour
quiconque, qu'on ne peut traiter les enfants comme
des adultes. Mais le langage utilisé avec les
enfants et les attitudes prises devant eux visent
à les amener progressivement à se conduire en
adultes et à être capables d'entendre des propos
et des motivations d'adultes. D'un autre côté,
la notion de conscience chrétienne adulte est
loin d'être aussi claire qu'on peut penser de
prime abord. Rien n’est plus facile que d'en
caricaturer ou d'en fausser les traits. Enfin réfléchir
sur la conscience adulte nous permettra de sortir
de la problématique imposée par un langage ecclésiastique
passablement empêtré et compromis dans les
notions de conscience « droite » et de
conscience « éclairée ».
Le
mot « conscience chrétienne » n’est
pas là pour signifier que les catholiques
seraient toujours en train de prendre des décisions
de conscience typiquement chrétiennes. II veut
indiquer simplement que nous examinerons ici
comment une conscience adulte établit ses
rapports à la foi chrétienne et plus particulièrement
à l'Église et à son Magistère.
1.
Le premier trait de la conscience chrétienne
adulte, c'est qu'elle garde jalousement pour elle
le dernier jugement à poser. Une telle conscience
refuse d'aliéner ce jugement de quelque façon
que ce soit. C'est sa manière de se prendre elle-même
en charge. Et c'est d'ailleurs pour cela qu'elle
est responsable en bien ou en mal, pour le
meilleur ou pour le pire. C'est un peu ce qu'on
veut sans doute signifier quand on dit qu'en dernière
analyse la conscience et seule devant Dieu. Et
cela est vrai: la maturité suppose une certaine
solitude devant Dieu. Ajoutons-le tout de suite,
c'est parce que la conscience croyante se sait
ainsi seule devant Dieu qu'elle sent le besoin de
le prier et de solliciter son aide, au moment des
grandes décisions, à la fois pour bien discerner
le chemin qu’elle devra suivre et pour s'y
engager généreusement.
Une
conscience qui consentirait à aliéner son droit
à l’intelligence tout particulièrement quand
il s'agit d'actions à poser, ne serait pas une
conscience adulte. Elle ne serait pas une
conscience humaine. Elle ne serait même pas une
conscience. Aussi la conscience chrétienne n'aliène-t-elle
ce droit, ni dans la foi, ni par la foi.
Le
contraire d’une conscience adulte est me
conscience démissionnaire. Elle est démissionnaire
la conscience qui s'en remet purement et
simplement, sans examen, à un jugement extérieur
à soi. On fustige avec raison ceux qui s'en
remettent aveuglément à des ordres, qu'ils
viennent des autorités étatiques ou des autorités
militaires. Il faudrait dire: de quelque autorité
qu 'ils viennent. Parce que le dernier jugement de
conscience est inaliénable, il est vrai de dire
que, même lorsque l'Église lie les consciences
– pour employer un langage qui est assez
contestable – , elle n'en est pas moins obligée
de leur laisser cette ultime prérogative de poser
elles-mêmes, devant Dieu, le denier jugement précédant
l'action à poser.
Ce
premier trait d'une conscience chrétienne adulte
est d'une importance extrême. Rien de ce qu'on
sent le besoin d'ajouter ne devrait venir le
voiler. C'est même sur ce premier trait que
toutes les autres caractéristiques de la
conscience chrétienne adulte peuvent venir
s'appuyer et se greffer.
2.
Parce qu'elle est une conscience de croyant chrétien,
la conscience chrétienne adulte tient à poser ce
dernier jugement selon le meilleur de
l'inspiration chrétienne. Cette conscience ne
s'enferme pas en elle-même elle est
essentiellement une conscience de disciple. Elle
n'est chrétienne que parce qu'elle est déterminée
à suivre la personne du Christ et à s’inspirer
de l'esprit qui l'animait.
C'est
la lecture de l'Évangile qui permet de découvrir
l'esprit de Jésus. II est fait de confiance en
Dieu et de cette forme d'attitude filiale si
caractéristique de tous les rapports de Jésus
avec son Père. Il est fait d'une générosité du
cœur pour
le service de Dieu et pour le service désintéressé
des autres. Il accorde une place tout à fait
privilégiée au précepte de l'amour, au point
qu'il devienne le résumé de toute la loi et
qu'il en mesure constamment l'application concrète.
En parfaite cohérence avec cette attitude de
base, il repousse vigoureusement tout juridisme étroit
et mesquin qui perdrait de vue le primat de
l'amour généreux sur les règles concrètes
d'action, surtout si elles sont de type pharisaïque.
II est profondément marqué enfin par le désir
de faire en toutes choses la volonté du Père.
Aussi cet esprit pourrait-il s'exprimer dans la
grande loi de conscience suivante: rechercher ce
que peut être la volonté de Dieu en tenant
compte du primat de l’amour, afin d'y répondre
avec confiance et générosité.
Bergson
a bien fait voir ce qui caractérise cette
approche lorsqu'il présentait la morale de l'Évangile
comme étant essentiellement celle de l'âme
ouverte:
L'acte
par lequel l’âme s'ouvre a pour effet d'élargir
et d'élever à la pure spiritualité une morale
emprisonnée et matérialisée dans des formules:
celle-ci devient alors, par rapport à l’autre
quelque chose comme un instantané pris sur un
mouvement. Tel est le sens profond des oppositions
qui se succèdent dans le Sermon sur la montagne:
« On vous a dit que... Et moi je vous dis
que …» D'un côté le clos, de l’autre
l’ouvert1.
3.
Parce qu'elle se sait et se
veut responsable, la conscience chrétienne adulte
est soucieuse de s'informer autant qu'il faut,
chaque fois qu’il y a matière à débat pour
elle. C'est là, pour elle, une autre manière de
n'être pas close mais ouverte. La qualité de son
information importe pour elle. De même son étendue.
Elle tient à une information large, dans toute la
mesure où elle peut y accéder. Elle est avide de
profiter de la sagesse du passé, souvent intégrée
dans les coutumes les plus vénérables et les
mieux établies. Mais elle interroge aussi la pensée
nouvelle. Si donc elle est ultimement seule devant
Dieu au moment de prendre la décision derrière,
elle est loin d'être solitaire dons toutes les démarches
qui précèdent ce moment ultime.
Dans
cet esprit, elle tient à profiter de la sagesse
de l’Église et de l’héritage sans pareil
dont celle-ci est dépositaire. Elle recherche
avec avidité le meilleur de cette sagesse et de
cet héritage. Mais d'un autre côté, elle ne
croit pas pouvoir s’en remettre purement et
simplement à toute la tradition morale de l’Église.
D'abord sans doute parce que chaque situation est
particulière et parce que chaque geste à poser
doit tenir compte des exigences et des
circonstances propres à chaque situation. Mais
aussi parce que l’intelligence adulte est informée
de l’histoire et formée par elle. Elle a appris
par l’histoire que le Magistère de l’Église
a ses limites et qu’il n’est pas exempt de
toute possibilité d'errer. Elle en tire les conséquences,
qu'elle tient à formuler dune façon judicieuse.
La
conscience chrétienne adulte est donc tout le
contraire dune conscience naïve. Elle serait naïve
la conscience qui accueillerait les enseignements
du Magistère ou même de l’Église en les
mettant tous sur le même pied, en leur accordant
systématiquement le même degré de certitude.
Elle serait naïve la conscience qui négligerait
de se rappeler que si, dans le passé, une autorité
enseignante a pu se tromper, elle peut se tromper
encore. Ou celle qui ignorerait que le Magistère
de l'Église, par fausse prudence peut-être ou
par manque d'information, peut malheureusement
tarder à tenir assez compte des nouveaux savoirs
ou de conditions culturelles profondément changées.
La conscience chrétienne adulte estime, pour sa
part, que c'est son devoir aussi bien que son
droit de se rappeler, emmêlés dans une histoire
où la sagesse ne manque pas, les avatars de
l'enseignement magistériel. Elle le fait dans la
sérénité, sans dépouiller systématiquement de
toute autorité l'enseignement présent.
Elle
est d'ailleurs très avertie du fait qu'il y a,
dans l'Église et dans l'enseignement de son
Magistère, une hiérarchie de vérités comme le
rappelait Vatican II. Pour elle, un catholique ne
se distingue pas par son option sur la question de
la limitation des naissances ou encore par la
perception qu'il peut avoir de ce que devrait être
le rôle précis de l'État sur une question comme
l'avortement. Elle comprend qu'il serait ridicule
de considérer comme exclus de l'Église ceux qui
ont des avis personnels dissidents sur de
pareilles questions.
Il
existe aussi une hiérarchie de certitudes et la
conscience chrétienne adulte le sait. Si le
magistère n'aide pas beaucoup à découvrir le
degré de certitude avec lequel il s'exprime parce
qu'il parle trop souvent sur le même ton impérieux,
elle cherche à découvrir par elle-même la
certitude avec laquelle une doctrine doit être
accueillie, en tenant compte de ce qui se dit et
des études les meilleures. Un principe général
peut toujours la guider: lorsqu'il s'agit de la
moralité des actes, la certitude est
habituellement moins grande quand on aborde des
dilemmes moraux dépendant de situations humaines
très concrètes et parfois très complexes.
Beaucoup
de situations sont en effet uniques. La conscience
chrétienne adulte en est convaincue. Pour elle,
les règles générales de conduite sont
importantes, nécessaires même pour guider les
choix à faire. Mais la situation particulière
peut exiger parfois un examen supplémentaire et
demander qu'on tienne compte de données que la règle
n'avait pas prévues. La conscience chrétienne
adulte a donc le sens de l’exception à la règle,
ce sens de l'exception que Jésus a manifesté si
souvent, tout au long de son existence. Dans les
conflits de valeurs ou dans les conflits qui
opposent entre elles certaines règles morales,
elle trouve normal de trancher en remontant à la
règle suprême de l'amour généreux, de Dieu et
de la personne de l'autre.
Pour
toutes ces raisons, la conscience chrétienne
adulte tient donc à consulter divers points de
vue et diverses approches de la vérité, mais en
mesurant le mieux possible la crédibilité de
chacun. Elle écoutera d'un esprit bienveillant
l'enseignement du Magistère, en présumant même
que la vérité se trouve de son côté. Mais elle
tiendra compte également des réactions suscitées
par cet enseignement chez les personnes les plus
crédibles, pour leur esprit chrétien, pour leur
prudence, pour l'ampleur de leur information. Elle
n'aura pas peur des théologiens. Elle accordera
l'importance qu'elle mérite à la pensée des frères
chrétiens des autres Églises. Bref, elle
accueillera la vérité, d'où qu'elle vienne.
Parce
qu'elle est adulte, la conscience dont nous
parlons est prudente et ne tranche pas trop vite,
surtout quand elle est amenée à le faire d'une
manière absolue ou d'une manière toute nouvelle
par rapport à la tradition reconnue. Elle se méfie
des passions: de celles des autres, des siennes
propres, et même des passions magistérielles.
Les réactions viscérales, les préjugés, les
jugements sommaires et simples sur ce qu'est ou
devrait être la pensée morale de l'Église, tout
cela lui répugne profondément. Son idéal est précisément
de discerner. Et de discerner notamment, dans
l’enseignement de l'Église, si précieux et si
important pour elle, la part de la vérité et la
part inévitable des limites.
Le
mot « obéissance » a un sens pour
elle. Mais toutes ses décisions ne se ramènent
pas à ce mot, à moins qu'il ne signifie: faire
la volonté de Dieu. Découvrir celle-ci n’est
pas toujours simple et elle le sait. Car s'il y a
la loi ou la règle générale de conduite, il y a
aussi la situation concrète, qui est singulière
et souvent très particulière. On ne peut établir
une équation automatique entre la loi générale
et la volonté de Dieu sur soi dans telle
situation, qui peut être unique. Le mot « obéir »
ne résume tout que lorsqu'il concerne la volonté,
souvent cachée, de Dieu lui-même. La conscience
chrétienne adulte se méfie donc de ceux qui
n'ont que ce mot à la bouche ou qui identifient
trop vite volonté de Dieu et pensée humaine.
- Henri
Bergson, Les Deux Sources de la morale et
de la religion, Paris, P.U.F., pp. 57-58.
(Extrait
du livre Le magistère incertain, Montréal,
Fides, 1987, pp. 248-254)
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