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Commentaires sur l’encyclique
« Dieu est amour », de Benoît XVI (suite)

Tissa Balasuriya, omi


 

 

La justice dans le monde

« Dieu est amour » : autres dimensions

Le Sermon sur la montagne

Le Magnificat

Un examen de conscience qui s’impose

Les excuses de Jean-Paul II

Paix et non-violence

Le XXIe siècle : violence et christianisme

Une purification nécessaire

Les prémisses de l’encyclique

Une mission pour le Pape

la justice dans le monde

L’encyclique ne donne pas à « l’action en faveur de la justice » le rôle essentiel qu’elle devrait avoir dans l’Église. Le Synode des évêques de 1971 envisageait ainsi ce ministère :

L’action en faveur de la justice et la participation à la transformation du monde nous [apparaissent] pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile ou, en d’autres termes, de la mission de l’Église pour la rédemption de la race humaine et sa libération de toute situation oppressive.

À moins qu’elle ne soit contrée et surmontée par une action sociale et politique, l’influence du nouvel ordre industriel et technologique favorise la concentration de la richesse, du pouvoir et de la prise de décisions aux mains d’un public limité ou d’un groupe de contrôle privé. L’injustice économique et le manque de participation sociale empêchent le peuple d’exercer ses droits humains et civiques fondamentaux.

30. Dans l’Ancien Testament, Dieu se révèle lui-même à nous comme libérateur de l’opprimé et défenseur des pauvres, demandant à son peuple d’avoir foi en lui et de pratiquer la justice envers le prochain. Ce n’est que dans l’observance des devoirs de justice que Dieu est reconnu comme le libérateur de l’opprimé.

34. Ainsi, selon le message chrétien, notre rapport au prochain est lié à notre rapport à Dieu; notre réponse à l’amour de Dieu, qui nous sauve par le Christ, ne devient effective que dans l’amour qui nous unit à lui et dans le service de nos frères. Dans l’esprit chrétien, l’amour du prochain et la justice ne peuvent être séparés. L’amour, en effet, suppose une quête absolue de la justice, c’est-à-dire une reconnaissance de la dignité et des droits du prochain. La justice n’atteint sa plénitude intrinsèque que dans l’amour. Étant donné que chaque personne est véritablement une image visible de Dieu et un frère ou une sœur du Christ, le chrétien trouve Dieu lui-même en chacun, en même temps qu’une exigence absolue en faveur de la justice et de l’amour.

36. L’Église a reçu du Christ la mission de prêcher le message évangélique; ce message appelle les fidèles à s’éloigner du péché et à se tourner vers l’amour du Père, dans un lien universel de parenté et une recherche conséquente de la justice dans le monde. Voilà pourquoi l’Église a le droit, et même le devoir, de proclamer la justice sociale, aux niveaux national et international, et chaque fois que les droits premiers des gens et même leur salut l’exigent, de dénoncer les situations d’injustice (Synode des évêques 1971, La justice dans le monde).

Il n’est pas sûr que les chrétiens et l’Église aient vraiment, au fil des siècles, fait preuve d’amour oblatif pour le prochain. Les faits semblent montrer que non. S’il est vrai que des missionnaires et des saints ont voué leur vie aux autres, l’Église, comme organisation, s’est objectivement alliée aux puissances dominantes, aux exploiteurs, aux envahisseurs, aux empires coloniaux et aux détenteurs de la richesse, ce pour quoi le pape Jean-Paul II a demandé pardon plus de quatre-vingt dix-neuf fois.

Benoît XVI fait référence à la doctrine sociale de l’Église, exposée dans de grands textes qui vont de Rerum Novarum, la célèbre encyclique de Léon XIII (1891), à Centesimus Annus (1991) : jamais la justice sociale n’y est abordée en termes systémiques ou planétaires. Tous procèdent d’une vision européenne du monde. Rome n’a dressé aucun bilan moral du colonialisme européen sur les 450 années écoulées après 1492. A fortiori, aucune compensation n’a été exigée d’exploiteurs qui étaient pour la plupart de grandes puissances chrétiennes.

Les encycliques portent l’empreinte de l’idéologie et de la culture de leur époque. On peut en dire autant du jugement désobligeant de Jean-Paul II sur le bouddhisme, et des vues exprimées par Benoît XVI dans Dominus Jesus. Il a manqué à ces deux papes un contact vivant et soutenu avec les autres religions. Ils ont passé presque toute leur vie dans un monde dominé par le racisme blanc (capitaliste ou communiste) sans connaître par expérience d’autres peuples dominés par l’Occident. Rappelons que le communisme soviétique a perpétué la domination coloniale de la Russie blanche sur un certain nombre de peuples asiatiques. Les deux papes ont implicitement accepté non seulement la domination néolibérale du monde, mais aussi le partage du monde en vertu duquel les Européens se sont emparés de la majorité des régions habitables d’Amérique et d’Océanie (voir à ce sujet Tissa Balasuriya, Planetary Theology, New York, Orbis, 1984, chapitre 2, « The World System »).

Une absence d’amour inhérente à l’ordre mondial

Il n’est pas question dans l’encyclique de l’absence d’amour qui domine l’organisation du monde, depuis 1492 surtout. Malgré l’importance qu’il accorde à la charité et à l’action sociale, le Pape n’analyse pas les structures qui sous-tendent l’ordre social actuel, par exemple le mode de répartition de la richesse et des revenus, qui prive tant de gens de leur pain quotidien dans un monde d’abondance et de gaspillage. Il élude ainsi les causes fondamentales de la pauvreté et de l’injustice. Pourtant, c’est parce qu’il s’opposait à l’injustice organisée de la société de son temps que Jésus est entré en conflit avec les élites de son pays, et en est mort. Malheureusement, la prédication et la liturgie des Églises ne mettent pas cet aspect au premier plan, tout en accordant beaucoup de place à la charité.

Il est donc légitime de poser la question : comment Benoît XVI peut-il affirmer que l’Église catholique témoigne de Dieu et de son amour alors qu’elle ne s’est jamais rangée du côté de ceux qui cherchaient à transformer la société pour la rendre plus juste, sauf de manière indirecte, par son action dans les domaines de l’éducation et des services sociaux ? Les affirmations de l’encyclique sur l’action sociale de l’Église sont peu crédibles chez nous, dans les pays d’Asie, où les agissements de l’Église au cours des cinq derniers siècles sont soumis à un examen critique tout autant par la société en général que par la recherche universitaire.

En vérité, les autres religions ont fait l’objet d’un mépris sans bornes, et même de violence, de la part des chrétiens. Ces attitudes étaient liées à la conception chrétienne traditionnelle de l’amour de Dieu : seuls les chrétiens pouvaient en bénéficier. Les auteurs de l’encyclique connaissent bien la littérature occidentale, la philosophie européenne et la tradition biblique, mais ils ne semblent pas s’être approchés assez longuement, et avec tout le respect voulu, de la culture, des perspectives religieuses et de la recherche millénaire du divin des autres peuples. L’encyclique néglige aussi les acquis de la pensée, des luttes et des mouvements féministes relatifs aux questions qu’elle aborde dans sa première et sa deuxième partie. C’est une sérieuse lacune dans l’enseignement délivré par une hiérarchie ecclésiastique systématiquement dominée par les hommes.

L’encyclique établit des distinctions entre les fonctions exercées dans l’Église et, d’une certaine façon, sépare la hiérarchie du laïcat. Les œuvres caritatives de l’Église doivent être considérées comme des activités essentielles, alors que l’action pour la justice, selon le document, relève du domaine politique et doit être menée par les laïcs. L’Église (c’est-à-dire le clergé) a la responsabilité d’inspirer une approche rationnelle aux problèmes de justice, mais non, semble-t-il, de participer à son actualisation. Il est compréhensible que le clergé ne doive pas être engagé dans la direction de l’État. Mais le clergé est-il l’Église ? Les laïcs sont aussi l’Église et ils le sont davantage à mesure que les effectifs cléricaux diminuent et avancent en âge. Le clergé conserve néanmoins un contrôle et une influence majeurs dans la vie ecclésiale, et le tenir à distance des enjeux politiques prive souvent les laïcs d’un leadership réel, à des heures critiques de l’évolution d’un pays. Au cours des dernières décennies, les évêques des Philippines et de certains pays d’Afrique et d’Amérique latine ont contribué courageusement au remplacement de régimes dictatoriaux oppressifs.

Dans la parabole du Bon Samaritain, le prêtre et le lévite aperçoivent l’homme volé, dépouillé, battu et presque mourant, et ils l’abandonnent à son sort. Leur conduite n’est manifestement pas dictée par l’amour du prochain. Le clergé actuel pourrait réfléchir sur ce message de Jésus, même si la parabole ne met pas en scène des prêtres chrétiens. Jésus met en évidence le sens spirituel d’un geste envers le prochain tombé aux mains des voleurs.

À plusieurs reprises, le Pape souligne que l’Église ne doit pas être liée aux idéologies politiques.

L’activité caritative chrétienne doit être indépendante de partis et d’idéologies. Elle n’est pas un moyen pour changer le monde de manière idéologique et elle n’est pas au service de stratégies mondaines, mais elle est la mise en œuvre ici et maintenant de l’amour dont l’homme a constamment besoin (no 31b).

Mais, qu’on le veuille ou non, il existe toujours une idéologie dominante dans les relations et les situations sociales. Au temps de l’esclavage, l’ordre social établi allait de soi : il était d’autant plus fort que personne ne le contestait. Tout en souhaitant que les esclaves soient bien traités, saint Paul les exhorte à l’obéissance : « Esclaves, obéissez en tout à vos maîtres d’ici-bas […] C’est le Seigneur Christ que vous servez » (Col 3, 22-24). De la même façon, le colonialisme n’a pas fait l’objet d’une opposition active; il a été accepté et même appuyé par les chrétiens et par l’Église, peut-être en raison de leur ignorance des effets de l’ordre mondial sur les peuples opprimés, si l’on excepte les classes ouvrières européennes après la révolution industrielle.

Le marxisme

Le pape fait référence au marxisme à plusieurs reprises et explique que l’action charitable est un frein à la révolution.

Une partie de la stratégie marxiste est la théorie de l’appauvrissement : celui qui, dans une situation de pouvoir injuste — soutient-elle —, aide l’homme par des initiatives de charité, se met de fait au service de ce système d’injustice, le faisant apparaître supportable, au moins jusqu’à un certain point. Le potentiel révolutionnaire est ainsi freiné et donc le retour vers un monde meilleur est bloqué (no 31b).

Il ne fait aucune critique du système capitaliste, ni du néolibéralisme, mais le marxisme lui apparaît comme une

philosophie inhumaine. L’homme qui la vit dans le présent est sacrifié au Moloch de l’avenir (no 31b).

Le pape n’adopte-t-il pas lui-même une position idéologique favorable, au moins implicitement, au système capitaliste et au colonialisme qui a dominé le monde durant des siècles et poursuit sur la même lancée ?

Marx, qui était juif, était peut-être influencé par les valeurs bibliques, et son analyse des rapports sociaux a contribué à rappeler aux chrétiens les exigences de la justice sociale. Mais Marx, tout autant que les encycliques, passe sous silence les injustices du colonialisme européen. En demandant à l’Église (au clergé) de se tenir loin des luttes idéologiques, le pape se met virtuellement du côté du statu quo, étant donné que l’action charitable ne saurait corriger à elle seule les injustices de l’ordre mondial. Les évêques devraient être encouragés à participer aux mouvements populaires en faveur de la justice. On peut même demander si les Églises ont fait leur part dans les luttes actuelles pour la paix dans le monde, surtout quand on pense à la violation manifeste des droits humains qu’a été l’invasion de l’Irak en mars 2003. La situation serait bien différente si les chrétiens des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Australie avaient été incités par leurs pasteurs à s’opposer activement, mais sans violence, à cette guerre ! Cela supposerait évidemment des fidèles disposés à suivre des chefs spirituels qui auraient gagné leur confiance par des témoignages crédibles sur divers enjeux.

La deuxième partie de l’encyclique nous remet en mémoire les réserves manifestées à l’endroit de la théologie de la libération par la Congrégation pour la doctrine de la foi à l’époque où Joseph Ratzinger en était le préfet. Il vaut la peine de signaler que le Pape ne parle pas des mouvements de libération ni des luttes pour le changement et la justice auxquels ont participé les Églises à travers le monde au cours des dernières décennies. Il ne fait pas mention non plus de grands apôtres de la justice sociale comme les archevêques Oscar Romero et Helder Camara, honorés dans le monde entier pour leur action au service des pauvres et le courage avec lequel ils ont pris la tête du peuple chrétien dont ils avaient la charge.

L’encyclique met l’accent sur les œuvres charitables, mission essentielle de l’Église :

La nature profonde de l’Église s’exprime dans une triple tâche : annonce de la Parole de Dieu (kerygma-martyria), célébration des Sacrements (leitourgia), service de la charité (diakonia). Ce sont trois tâches qui s’appellent l’une l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre. La charité n’est pas pour l’Église une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer (no 25a).

L’encyclique ne fait pas le lien entre célébration des sacrements et action pour la justice. Elle parle de siècles de cérémonies et d’action charitable, de saints engagés dans la mission, mais oublie presque entièrement l’alliance séculaire du christianisme avec l’oppression, sous forme d’esclavage, de colonialisme et même de féodalisme. Comment les ministères de la parole, de la liturgie et de la diaconie, ou de la charité, ont-ils été exercés durant ces siècles, et quel a été leur impact sur les gens exploités et démunis ? « J’avais faim et vous m’avez donné à manger » dit le Seigneur dans l’évangile de Matthieu (25, 31-34). Comment l’Église agit-elle dans ce sens si elle présente sa mission dans ces termes et sans insister sur la justice ? De ce côté-ci du monde, on peut être porté à se demander pour qui l’encyclique a été écrite, et par qui. Le Dieu dont on dit « Deus caritas est » n’est-il pas nécessairement un Dieu de justice ? La parabole du Bon Samaritain n’implique-t-elle pas la nécessité de se débarrasser des voleurs qui s’en prennent à d’innocents voyageurs ?

« Dieu est amour » : autres dimensions

L’amour de Dieu pour l’humanité peut être révélé, compris et interprété de bien des façons. Pour tous les chrétiens, Dieu est amour, et son grand commandement est d’aimer son prochain comme soi-même.

La deuxième partie de l’encyclique Dieu est amour traite de la pratique individuelle et collective de la charité. Cet enseignement est illustré par des exemples tirés du ministère de Jésus. L’analyse de l’amour et du Dieu amour qui y est présentée nous renvoie ainsi aux visages de l’amour que l’on trouve dans l’Évangile :

i. L’amour en tant que service social de la charité. Cet amour va au-delà du simple désir (eros); il est axé sur l’autre, comme l’amitié (philia) et comme l’amour agapè, qui amène au don de soi et à la communion.

ii. La justice exigée par l’amour. Selon la justice (distributive, sociale), chacun reçoit son dû. L’encyclique fait allusion à cela comme en passant, et n’aborde pas les luttes locales et mondiales pour la justice.

iii. L’amour au sens des Béatitudes et du Sermon sur la montagne. Il s’agit d’un don de soi plus profond, dépassant le service de la charité et les normes de justice. Cette spiritualité particulière dans l’enseignement de Jésus se situe à une profondeur qui le rend unique parmi les religions du monde. C’est une culture spirituelle et un mode de vie qui possèdent un rare pouvoir de transformation des personnes et des collectivités. Ils contribuent au développement d’une force d’âme qui ne cause aucun mal à autrui, mais travaille à surmonter le mal et la colère au moyen de l’amour. Elle permet de supporter le poids des relations interpersonnelles en souffrant en soi plutôt qu’en faisant souffrir les autres. Elle envoie un message de suprême endurance qui permet de subir la souffrance imposée par les autres sans jamais les faire souffrir.

Sur la croix, Jésus exprime ce message d’amour en allant jusqu’au don de soi le plus grand auquel on puisse consentir, pour témoigner de ses convictions et de son message. Malheureusement, la portée de ce message s’est perdue ou a été détruite à cause de l’interprétation qui en a été donnée, à savoir que Jésus a souffert et est mort pour racheter les péchés de l’humanité et apaiser ainsi la colère de Dieu le Père.

Le Sermon sur la montagne

Une des omissions graves de l’exposé de l’encyclique sur l’enseignement et la vie de Jésus est le Sermon sur la montagne (Mt 5, 1-12 ; Lc 6, 20-41).

Les Béatitudes nous présentent une dimension de Jésus Christ qui va au-delà de la charité comme service social, au delà de la pure légalité ou rectitude de l’amour consistant à aimer ses amis, au delà des strictes obligations de justice. Jésus enseigne que le bonheur et l’avènement du Royaume passent par le don de soi. On peut en tirer de nombreuses conclusions, pour soi et pour la vie en société.

L’enseignement de Jésus et des religions du monde est résumé par la règle d’or : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le semblablement pour eux » (Lc 6, 31). Jésus dit aussi :

De la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour (Lc 6, 38).

Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent. À qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre; à qui t’enlève ton manteau, ne refuse pas ta tunique (Lc 6, 27-30).

Heureux les doux car ils recevront la terre en héritage (Mt 5, 5).

Comme communauté, les chrétiens se sont-ils montrés humbles ? Quelles ont été les relations de l’Église avec les autres confessions religieuses, avec les peuples appartenant à d’autres religions et cultures ? Ont-elles été marquées par l’humilité et le respect ? L’Église peut-elle affirmer qu’elle a suivi cet enseignement de Jésus :

Celui qui voudra devenir grand parmi vous, se fera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous, se fera l’esclave de tous. Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude (Mc 10, 43-45).

Par ailleurs, le passé de l’Église ne démontre-t-il pas qu’elle s’est considérée comme l’unique détentrice de la vérité sur Dieu, ainsi que du chemin et des moyens pour atteindre au salut ? Les autres confessions et religions ont été jugées erronées et donc dépourvues de tous droits. Il fallait non seulement les combattre mais aussi les vaincre et si possible les détruire car elles étaient l’œuvre du Démon. L’interprétation de la révélation chrétienne par les peuples européens, combinée à leur pouvoir politique et militaire, leur a donné un sentiment de supériorité; ils se sont crus particulièrement aimés de Dieu et choyés par lui.

L’attitude du clergé catholique envers les femmes montre qu’à ses yeux les hommes étaient — et sont — davantage à l’image de l’Homme-Dieu, Jésus Christ, donc supérieurs. Les femmes ne sont pas encore jugées dignes de l’ordination sacerdotale, ni des fonctions supérieures dans l’enseignement et l’administration de l’Église. L’exclusion des femmes des études théologiques, dans les universités et les séminaires, a permis d’assurer, jusqu’à Vatican II (1962-1965), que leur point de vue ait peu de chances d’influer sur l’enseignement et la vie de l’Église. Cette longue histoire de domination masculine se perpétue encore aujourd’hui.

Le Sermon sur la Montagne affirme pourtant :

Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs prêtent à des pécheurs pour en recevoir l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. Votre récompense alors sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants (Lc 6, 34-35).

Montrez-vous miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux (Lc 6, 36).

Et la prière de Jésus nous fait dire : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé. »

Le monde est loin de ressembler au royaume de Dieu, et les règles auxquelles il obéit sont bien différentes de l’idéal que Jésus nous a tracé. La dette étrangère des pays pauvres est un fardeau insoutenable qui aggrave leur pauvreté, comme le faisait l’exploitation coloniale. Le FMI et la Banque mondiale leur imposent des « politiques d’ajustement structurel » qui les obligent à ouvrir leur économie aux importations étrangères subventionnées, au risque de détruire leur production locale, et à privatiser leurs services publics : eau, pétrole, santé, éducation, communications, transport.

Le Magnificat

Pour terminer, le Pape réfléchit, dans la prière, sur Marie, mère de Jésus, présentée comme un modèle de service social. Son humilité et sa bonté (à Cana par exemple) sont soulignés. Mais aucun lien n’est fait entre ses vertus et l’activité de Jésus. Pour Jésus, la religion devait être spirituelle, et il a fustigé les scribes et les pharisiens qui en faisaient un fardeau pour le petit peuple. Dans le chapitre 23 de Matthieu, on le voit apostropher publiquement les scribes et les pharisiens, et se faire d’eux des ennemis mortels.

Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. En tout ils agissent pour se faire remarquer des hommes (Mt 23, 4-5).

Marie savait que Jésus était en danger. Elle est demeurée avec Lui durant sa mission, jusqu’à sa mort sur la croix. Elle a accompagné la jeune Église.

À propos du Magnificat, attribué par Luc à Marie en visite chez sa cousine Élisabeth, le Pape parle de l’humilité de Marie et de la gloire de Dieu, mais il ne fait aucune mention du message social de l’hymne, de son caractère radical et révolutionnaire et des conséquences qui découleraient d’une méditation sérieuse de son contenu :

Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides (Lc 1, 51-53).

Cet enseignement est dans la ligne du message révolutionnaire des prophètes de l’Ancien Testament, également passé sous silence dans l’encyclique.

Un examen de conscience qui s’impose

Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans ton oeil ? Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil; et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère (Lc 6 : 41-42).

L’histoire de la chrétienté nous donne bien des raisons de regretter que la communauté des chrétiens se soit jugée supérieure aux autres, se disant privilégiée de Dieu. Les chrétiens, lorsqu’ils ont eu le pouvoir, ont été intolérants envers les autres religions. Entre eux, il y a eu des guerres de religion, qui ont orienté le sort du catholicisme et du protestantisme en Europe en fonction du pouvoir politique et de la règle « cujus regio ejus religio » (à chaque royaume sa religion : le peuple devait adopter la religion à laquelle adhérait son seigneur).

Tant de siècles d’intolérance exigent un examen de conscience de la part des chrétiens pour qu’ils découvrent où et comment l’Église s’est trompée. Avant Vatican II, celle-ci n’a pas eu l’habitude d’envisager qu’elle pouvait se tromper dans ses condamnations ou ses persécutions. Un important changement d’attitude a été apporté par le pape Jean XXIII, qui a convoqué le concile Vatican II afin que l’Église accomplisse sa mise à jour (aggiornamento). Son successeur, Paul VI, a pris le relais (non sans hésitation).

Les excuses de Jean-Paul II

Le pape Jean-Paul II, qui était de nationalité polonaise, a réitéré durant son long pontificat des excuses nombreuses et sans équivoque pour les fautes et les erreurs de l’Église catholique, durant ses voyages notamment. Il a demandé pardon pour l’antisémitisme, l’esclavage, les Croisades, l’Inquisition, les schismes, les guerres de religion, le traitement infligé à des individus (Hus, Luther, Calvin, Zwingli, Galilée) et à des peuples (ceux des Amériques), les compromis avec les dictatures et toutes sortes d’injustice, l’opposition de la foi à la science, la responsabilité des hommes d’Église dans la discrimination envers les femmes, les conversions forcées qui ont suivi la conquête brutale des autres continents, l’« intégrisme », la prétention de l’Église d’être la seule à avoir raison. Le pape Jean-Paul II a demandé pardon sans se lasser… en étant souvent le seul à le faire.

Peu avant l’an 2000, il a appelé l’Église à un examen de conscience sur le millénaire qui s’achevait afin d’entamer, avec celui qui allait commencer, une nouvelle phase de l’histoire du christianisme, par la grâce de Dieu. Il s’agissait de « purifier notre mémoire », pour ne pas oublier les erreurs passées de l’Église, elle qui avait affirmé l’infaillibilité papale. Sans déposer son bâton de pèlerin malgré son grand âge, le Pape a ouvert la voie du dialogue interreligieux, pour les chrétiens, les peuples en conflit et les générations, lors de la rencontre d’Assise et des Journées mondiales de la jeunesse, auxquelles des millions de personnes ont pris part. En présence du journaliste Jas Gawronski, il s’est demandé où en était l’Église au terme du deuxième millénaire : où le Christ a-t-il conduit les chrétiens, où ceux-ci se sont-ils éloignés de l’Évangile ? (Voir Luigi Accattoli, Quand le Pape demande pardon, Paris, Albin Michel, 1997, en particulier p. 18)

Paix et non-violence

Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu (Mt 5, 9).

La paix et la non-violence sont des thèmes qui concernent l’Église aujourd’hui comme hier. Elles impliquent des choix et des stratégies propices à la paix. Cela peut vouloir dire la non-violence active et la désobéissance civile.

Le mahatma Gandhi était attiré par la profonde humanité qui s’exprime dans le Sermon sur la montagne, où Jésus a proclamé un message venu de Dieu dépassant la simple charité et même la simple justice. À partir de l’enseignement de Jésus sur l’amour des ennemis et le pardon des offenses, Gandhi a développé sa conception de la non-violence dans toutes les sphères de l’existence, et l’a mise en pratique dans ses luttes pour l’indépendance de l’Inde et la libération des noirs et autres minorités d’Afrique du Sud au début du 20e siècle.

Inspiré par le Sermon sur la montagne, le Mahatma (« grande âme ») a montré que la non-violence peut, entre les mains de peuples pacifiques, être une arme décisive contre des régimes puissants. Il prônait la force d’âme et le recours à la désobéissance civile (au risque de l’emprisonnement) plutôt que l’usage de la violence. L’enseignement et la pratique de Gandhi demeurent valables à notre époque marquée par le terrorisme comme instrument au service de causes de toute sorte.

Les masses indiennes ont suivi Gandhi sur le chemin de la résistance passive et de la non-violence. Il les a instruites, contrariant les initiatives violentes de groupes qui l’appuyaient. Son courage et son influence furent tels qu’il devint impossible aux Britanniques de maintenir leur domination en l’emprisonnant, lui, ainsi que d’autres leaders indiens. À la tête de la résistance, il fut le premier à être emprisonné, le 9 août 1942, parce qu’il appuyait la résolution du Congrès indien exigeant le départ des Britanniques.

À son exemple, dans les années 1950 et 1960, le pasteur Martin Luther King a lutté pour l’égalité des Noirs américains, mobilisant les gens de bonne volonté pour protester de façon non violente contre la discrimination raciale. Jusqu’à son assassinat, ce disciple de Gandhi a activement prôné la non-violence.

Nelson Mandela, en Afrique du Sud, appartient à la même lignée. Lorsqu’il a remporté la victoire, après avoir passé 28 ans dans les prisons de l’apartheid, il a offert au monde un magnifique exemple en demandant à ses compatriotes de toutes les races de pardonner, d’oublier le passé et de vivre ensemble en paix.

Bien que des chrétiens, en particulier des religieux, se soient offerts en rançon pour des prisonniers, il semble que Gandhi ait été le premier à introduire la dimension spirituelle — la force d’âme — dans la sphère politique. C’est le fait de croire et d’espérer que l’amour finira par triompher qui inspire la paix et la non-violence, car l’amour et l’oubli de soi peuvent toucher les parties qui s’affrontent dans un conflit. Il ne s’agit pas d’accepter passivement le mal et l’injustice, mais de leur résister avec détermination, sans s’incliner devant le pouvoir insolent (selon le mot de Tagore), en prenant parti haut et clair pour la justice et en pratiquant l’amour, parfois au prix de sa vie. L’exemple de ces grands personnages du XXe siècle conserve aujourd’hui tout son sens. Les principes, les moyens et l’esprit qu’ils ont manifestés peuvent alimenter notre réflexion sur l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Dans un sens, l’Église des premiers temps et l’Église des martyrs étaient proches de ce message. L’Église a changé au IVe siècle quand, secouée par les controverses théologiques, elle a commencé à vouloir imposer une ligne de pensée aux dissidents, avec l’aide du pouvoir politique. La tradition, proposée comme révélation, a perpétué de génération en génération, jusqu’à nos jours, les déformations qui en ont résulté. Il faut revenir à l’enseignement de Jésus. Ce serait une dimension de la nouvelle évangélisation que l’on dit nécessaire aujourd’hui.

Le XXIe siècle : violence et christianisme

Le XXIe siècle est né dans la violence, avec les attentats du 11 septembre et l’invasion de l’Irak par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, le 18 mars 2003. On sait maintenant que cette invasion n’était motivée ni par la crainte d’une attaque nucléaire de la part de Saddam Hussein ni par le désir d’instaurer la démocratie en Irak. Elle s’inscrivait dans le projet des États-Unis et de leurs alliés d’assurer leur mainmise sur le Moyen-Orient et son pétrole. La guerre se prolonge sans qu’on puisse en prévoir la fin, et risque de s’étendre à d’autres pays de la région, comme l’Iran.

L’un des plus grands défis des chrétiens du XXIsiècle tient au fait que depuis la fin de la Guerre froide, la chute du Mur de Berlin (1989) et l’éclatement de l’URSS, la seule « super-puissance » mondiale restante relève d’eux.

L’encyclique ne fait pas référence à cette guerre du XXIsiècle, ni au mouvement mondial pour la paix. Cette guerre entraîne la mort de plusieurs milliers d’hommes, femmes et enfants innocents.

L’ordre mondial actuel s’est édifié par la force. Il remonte à 1492, à l’époque où les Églises chrétiennes participaient à la conquête du monde avec les puissances coloniales européennes. Ces crimes demandent réparation. L’Église est très loin d’avoir témoigné de l’amour de Dieu durant les cinq siècles qui ont suivi. La plupart des saints présentés par le Pape comme des modèles de charité n’ont pas défendu les droits des peuples conquis et opprimés d’Amérique, d’Afrique et d’Asie. La justice sociale et la justice entre les peuples ne faisaient pas partie des idées qui auraient pu empêcher la mise en place du régime mondial d’exploitation où nous vivons. Ces saints étaient inspirés par une théologie et une spiritualité qui présentaient le message de Jésus d’une manière qui légitimait l’aventure coloniale de l’Occident.

Comment et pourquoi cela a-t-il pu se produire ? Comment se fait-il que tant de saints, et tant de prières de la part de tant de chrétiens, durant tant de siècles, n’aient pas abouti à faire du message des Béatitudes le fondement de la vie des chrétiens et de l’Église ? Si les Béatitudes imprégnaient la spiritualité, la morale et les enseignements de l’Église, elles seraient le socle de la civilisation chrétienne.

Une purification nécessaire

On peut se demander comment et pourquoi l’Église a pu errer autant, pendant près de 1500 ans (sur 2000 ans d’histoire), sur des questions aussi importantes que le salut de l’humanité en dehors de la chrétienté ? Aurait-elle exagéré l’importance de certaines de ses « fonctions » :

— en prêchant la Parole dans un sens exclusiviste et dominant, c’est-à-dire en présentant Jésus Christ comme l’unique Sauveur de toute l’humanité,

— en célébrant l’eucharistie tandis que persistent de graves injustices — esclavage, féodalité, invasions coloniales — et que s’accroissent les inégalités dans le monde

— et, troisièmement, en présentant le ministère de la charité comme un service social, sans se préoccuper de réforme de l’action sociale à la tête de l’Église.

Comment ne pas être mal à l’aise avec cette image de Dieu et avec cette interprétation de la mission de l’Église comme service de charité ? Est-il nécessaire de rappeler que 20% de l’humanité possède 80% des richesses, et que des millions de gens sont privés de pain quotidien ?

Les prémisses de l’encyclique

i. L’encyclique est fondée sur une conception anthropologique imprégnée du mythe du péché originel, en vertu de laquelle l’humanité tout entière est en état de péché parce qu’elle a offensé Dieu.

ii. La rédemption est présentée comme la conséquence de la mort de Jésus sur la croix en remboursement de la dette de l’humanité envers Dieu le Père.

iii. La conception de la vie de Jésus qui en découle ne permet pas de mettre en évidence les positions qu’il a prises en faveur de la justice sociale à son époque. On dilue ainsi son message, très critique à l’égard des injustices inhérentes à l’ordre social de son temps ainsi que des chefs religieux et des pouvoirs politiques.

iv. La mort de Jésus devient ainsi réparation du péché originel, plutôt que conséquence de ses positions sociales et religieuses et de son combat pour la libération des opprimés.

Cet agir de Dieu acquiert maintenant sa forme dramatique dans le fait que, en Jésus Christ, Dieu lui-même recherche la « brebis perdue », l’humanité souffrante et égarée. Quand Jésus, dans ses paraboles, parle du pasteur qui va à la recherche de la brebis perdue, de la femme qui cherche la drachme, du père qui va au devant du fils prodigue et qui l’embrasse, il ne s’agit pas là seulement de paroles, mais de l’explication de son être même et de son agir. Dans sa mort sur la croix s’accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver — tel est l’amour dans sa forme la plus radicale. Le regard tourné vers le côté ouvert du Christ, dont parle Jean (cf. 19, 37), comprend ce qui a été le point de départ de cette Encyclique : « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8). C’est là que cette vérité peut être contemplée. Et, partant de là, on doit maintenant définir ce qu’est l’amour. À partir de ce regard, le chrétien trouve la route pour vivre et pour aimer (no 12).

Le Pape parle d’humanité égarée. Sa définition de l’amour de Dieu repose sur l’hypothèse d’une humanité égarée qui doit être sauvée par un geste de réconciliation de la part de Dieu.

v. Conséquemment, le fait de suivre Jésus (d’être son disciple), la prière, le salut, la mission chrétienne, la sainteté sont situés par rapport à l’activité charitable, à laquelle ils sont censés conduire, et non par rapport à l’action pour la justice, la paix et la transformation de la société.

On ne trouve rien sur l’application pratique des exigences du Dieu d’amour en matière de paix et de justice dans le monde au XXIsiècle. La vie sacramentelle suit son cours, tandis que se poursuivent les tueries, l’exploitation et la pollution.

Une Eucharistie qui ne se traduit pas en une pratique concrète de l’amour est en elle-même tronquée (no 14).

vi. Dans l’Église on a reconnu au baptême un effet automatique de rédemption des nouveau-nés. La pénitence et l’eucharistie n’ont pas été étroitement rattachées à un devoir de justice et de paix sociales, si bien que les oppresseurs, les marchands d’esclaves et les colonisateurs ont pu s’approcher des sacrements sans se repentir vraiment du mal qu’ils faisaient. Ils ont vécu en paix avec l’Église et avec leur conscience, d’autant plus qu’ils accomplissaient des « œuvres charitables ».

vii. Très longtemps, les autres religions ont été systématiquement dénigrées, et l’Église a refusé de nouer des relations amicales avec leurs représentants.

viii. L’avènement du Royaume de Dieu prêché par Jésus a été reporté dans le monde à venir (l’au-delà). On ne s’est donc pas soucié de préserver la nature, qui est un don fait par Dieu à toute l’humanité, à transmettre aux générations à venir et à partager équitablement entre les peuples.

Si les chefs de l’Église n’entreprennent aucune analyse en profondeur des situations sociales avec lesquelles l’humanité est aux prises, comment pourraient-ils guider les laïcs et les organisations chrétiennes dans leur action pour la justice ? Si elle n’opte pas clairement pour la justice et pour les pauvres, l’Église ne peut pas remplir la responsabilité que le Pape lui reconnaît :

L’Église a le devoir d’offrir sa contribution spécifique, grâce à la purification de la raison et à la formation éthique, afin que les exigences de la justice deviennent compréhensibles et politiquement réalisables (no 28a).

Une mission pour le Pape

Nous nous permettons de suggérer que, dans une encyclique à venir, le Pape mette de l’avant les exigences radicales de l’Évangile. Dans le cadre d’une méditation sur le Sermon sur la montagne, il pourrait proposer des remèdes aux situations d’injustice. S’il était à l’écoute du message exprimé à travers le monde par les mouvements de contestation et de lutte pour la paix, il discernerait le potentiel dont dispose l’Église pour mettre un terme à la guerre. Elle pourrait être la source d’inspiration de toutes sortes d’initiatives non violentes, pouvant mener à des formes de désobéissance civile, tel le refus de payer des impôts servant à faire la guerre ou à enrichir l’industrie de l’armement. Ce serait au moins aussi significatif que l’incitation à la charité dans un monde sans foi ni loi.

Le Pape peut encourager les Églises et les peuples chrétiens à concevoir des stratégies d’action non violente, beaucoup plus faciles à mettre en œuvre aujourd’hui grâce aux moyens de communication planétaires. Si le Pape et les responsables chrétiens d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Océanie sont fermement décidés à lutter ensemble avec courage pour une paix juste, la guerre en Irak pourrait prendre fin plus rapidement. Cela supposerait la rupture de l’alliance entre l’Église et les colonisateurs occidentaux, un choix qui, en pratique, n’a pas été fait depuis Constantin.

En réfléchissant sur les implications du message de Jésus (Dieu est amour), les Églises chrétiennes du monde entier pourraient recentrer leur enseignement pour qu’il soit mieux adapté à une situation mondiale de guerre et d’injustice. La catéchèse pourrait faire ressortir les exigences de l’amour et mener à une transformation des personnes, des relations et des structures. Il nous faut découvrir des stratégies non violentes pour travailler à l’avènement de la paix et de la justice si nous ne voulons pas que le monde soit soumis à une destruction d’une envergure inimaginable, à cause des divisions qui l’affligent et des formidables engins de mort auxquels de nombreux pays ont accès.

Lorsqu’il s’adressera de nouveau au peuple chrétien, le Pape pourrait assumer un leadership dont le monde a besoin. Toutes les religions du monde ont un message de paix et proposent des moyens pour nous sauver du désastre qui menace l’humanité et la nature. Partout dans le monde, il y a des personnes, des groupes, des mouvements qui veulent la paix et la justice, au-delà du capitalisme néolibéral dominant. L’Évangile nous fait envisager un monde différent, dans lequel il serait davantage possible au plus grand nombre de vivre en plénitude. À Porto Alegre et ailleurs, le Forum social mondial est l’expression de cet espoir de changement. Notre monde nous place devant le défi de témoigner du Dieu d’amour révélé par Jésus. Puisse le pape Benoît XVI nous aider à le faire avec sagesse et courage, dans la paix.

Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu (Mt 5, 9).

Si, comme l’écrit le Pape dans son introduction, l’encyclique est censée livrer les principaux éléments de sa pensée, une réflexion attentive devra permettre de saisir ses objectifs et ses limites :

Je voudrais y préciser — au début de mon Pontificat — certains éléments essentiels sur l'amour que Dieu, de manière mystérieuse et gratuite, offre à l'homme, de même que le lien intrinsèque de cet Amour avec la réalité de l'amour humain.

Si la deuxième partie a seulement pour but d’orienter et de soutenir l’action sociale organisée de l’Église, c’est-à-dire la « Caritas » (charité), on peut admettre que la mission et l’action pour la justice et la paix n’y soient pas mises au premier plan. Dans ce cas, il faut espérer qu’une autre encyclique sur la justice et paix de Dieu abordera directement ces questions et manifestera le leadership dont toute l’Église a besoin.

 

 

 

Ce texte peut servir à réfléchir en petits groupes sur l’encyclique « Deus Caritas Est ». Lors de la publication de l’encyclique, le Pape a fait remarquer que l’écoute fait partie de son rôle. Les résultats de ces études en petits groupes peuvent donc lui être envoyés, par l’intermédiaire de ses représentants locaux. Ils pourraient l’aider à préparer sa prochaine encyclique. Nous serons heureux d’en prendre connaissance et d’avoir votre avis.

 

Tissa Balasuriya
tissabalasuriya@hotmail.com
Centre for Society and Religion,
281 Deans Road
Colombo 10, Sri Lanka

 

 

 

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