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la
justice dans le monde
L’encyclique ne donne pas à « l’action en faveur de la justice » le rôle
essentiel qu’elle devrait avoir dans l’Église.
Le Synode des évêques de 1971 envisageait ainsi
ce ministère :
L’action en faveur de la justice et la
participation à la transformation du monde nous
[apparaissent] pleinement comme une dimension
constitutive de la prédication de l’Évangile ou,
en d’autres termes, de la mission de l’Église
pour la rédemption de la race humaine et sa
libération de toute situation oppressive.
À moins qu’elle ne soit contrée et surmontée par
une action sociale et politique, l’influence du
nouvel ordre industriel et technologique
favorise la concentration de la richesse, du
pouvoir et de la prise de décisions aux mains
d’un public limité ou d’un groupe de contrôle
privé. L’injustice économique et le manque de
participation sociale empêchent le peuple
d’exercer ses droits humains et civiques
fondamentaux.
30. Dans l’Ancien Testament, Dieu se révèle
lui-même à nous comme libérateur de l’opprimé et
défenseur des pauvres, demandant à son peuple
d’avoir foi en lui et de pratiquer la justice
envers le prochain. Ce n’est que dans
l’observance des devoirs de justice que Dieu est
reconnu comme le libérateur de l’opprimé.
34. Ainsi, selon le message chrétien, notre
rapport au prochain est lié à notre rapport à
Dieu; notre réponse à l’amour de Dieu, qui nous
sauve par le Christ, ne devient effective que
dans l’amour qui nous unit à lui et dans le
service de nos frères. Dans l’esprit chrétien,
l’amour du prochain et la justice ne peuvent
être séparés. L’amour, en effet, suppose une
quête absolue de la justice, c’est-à-dire une
reconnaissance de la dignité et des droits du
prochain. La justice n’atteint sa plénitude
intrinsèque que dans l’amour. Étant donné que
chaque personne est véritablement une image
visible de Dieu et un frère ou une sœur du
Christ, le chrétien trouve Dieu lui-même en
chacun, en même temps qu’une exigence absolue en
faveur de la justice et de l’amour.
36. L’Église a reçu du Christ la mission de
prêcher le message évangélique; ce message
appelle les fidèles à s’éloigner du péché et à
se tourner vers l’amour du Père, dans un lien
universel de parenté et une recherche
conséquente de la justice dans le monde. Voilà
pourquoi l’Église a le droit, et même le devoir,
de proclamer la justice sociale, aux niveaux
national et international, et chaque fois que
les droits premiers des gens et même leur salut
l’exigent, de dénoncer les situations
d’injustice (Synode des évêques 1971, La justice
dans le monde).
Il n’est pas sûr que les chrétiens et l’Église aient
vraiment, au fil des siècles, fait preuve
d’amour oblatif pour le prochain. Les faits
semblent montrer que non. S’il est vrai que des
missionnaires et des saints ont voué leur vie
aux autres, l’Église, comme organisation, s’est
objectivement alliée aux puissances dominantes,
aux exploiteurs, aux envahisseurs, aux empires
coloniaux et aux détenteurs de la richesse, ce
pour quoi le pape Jean-Paul II a demandé pardon
plus de quatre-vingt dix-neuf fois.
Benoît XVI fait référence à la doctrine sociale de
l’Église, exposée dans de grands textes qui vont
de Rerum Novarum, la célèbre encyclique
de Léon XIII (1891), à Centesimus Annus
(1991) : jamais la justice sociale n’y est
abordée en termes systémiques ou planétaires.
Tous procèdent d’une vision européenne du monde.
Rome n’a dressé aucun bilan moral du
colonialisme européen sur les 450 années
écoulées après 1492. A fortiori, aucune
compensation n’a été exigée d’exploiteurs qui
étaient pour la plupart de grandes puissances
chrétiennes.
Les encycliques portent l’empreinte de l’idéologie et
de la culture de leur époque. On peut en dire
autant du jugement désobligeant de Jean-Paul II
sur le bouddhisme, et des vues exprimées par
Benoît XVI dans Dominus Jesus. Il a
manqué à ces deux papes un contact vivant et
soutenu avec les autres religions. Ils ont passé
presque toute leur vie dans un monde dominé par
le racisme blanc (capitaliste ou communiste)
sans connaître par expérience d’autres peuples
dominés par l’Occident. Rappelons que le
communisme soviétique a perpétué la domination
coloniale de la Russie blanche sur un certain
nombre de peuples asiatiques. Les deux papes ont
implicitement accepté non seulement la
domination néolibérale du monde, mais aussi le
partage du monde en vertu duquel les Européens
se sont emparés de la majorité des régions
habitables d’Amérique et d’Océanie (voir à ce
sujet Tissa Balasuriya, Planetary Theology,
New York, Orbis, 1984, chapitre 2, « The
World System »).
Une absence
d’amour inhérente à l’ordre mondial
Il n’est pas question dans l’encyclique de
l’absence d’amour qui domine l’organisation du
monde, depuis 1492 surtout. Malgré l’importance
qu’il accorde à la charité et à l’action
sociale, le Pape n’analyse pas les structures
qui sous-tendent l’ordre social actuel, par
exemple le mode de répartition de la richesse et
des revenus, qui prive tant de gens de leur pain
quotidien dans un monde d’abondance et de
gaspillage. Il élude ainsi les causes
fondamentales de la pauvreté et de l’injustice.
Pourtant, c’est parce qu’il s’opposait à
l’injustice organisée de la société de son temps
que Jésus est entré en conflit avec les élites
de son pays, et en est mort. Malheureusement, la
prédication et la liturgie des Églises ne
mettent pas cet aspect au premier plan, tout en
accordant beaucoup de place à la charité.
Il est donc légitime de poser la question :
comment Benoît XVI peut-il affirmer que l’Église
catholique témoigne de Dieu et de son amour
alors qu’elle ne s’est jamais rangée du côté de
ceux qui cherchaient à transformer la société
pour la rendre plus juste, sauf de manière
indirecte, par son action dans les domaines de
l’éducation et des services sociaux ? Les
affirmations de l’encyclique sur l’action
sociale de l’Église sont peu crédibles chez
nous, dans les pays d’Asie, où les agissements
de l’Église au cours des cinq derniers siècles
sont soumis à un examen critique tout autant par
la société en général que par la recherche
universitaire.
En vérité, les autres religions ont fait l’objet
d’un mépris sans bornes, et même de violence, de
la part des chrétiens. Ces attitudes étaient
liées à la conception chrétienne traditionnelle
de l’amour de Dieu : seuls les chrétiens
pouvaient en bénéficier. Les auteurs de
l’encyclique connaissent bien la littérature
occidentale, la philosophie européenne et la
tradition biblique, mais ils ne semblent pas
s’être approchés assez longuement, et avec tout
le respect voulu, de la culture, des
perspectives religieuses et de la recherche
millénaire du divin des autres peuples.
L’encyclique néglige aussi les acquis de la
pensée, des luttes et des mouvements féministes
relatifs aux questions qu’elle aborde dans sa
première et sa deuxième partie. C’est une
sérieuse lacune dans l’enseignement délivré par
une hiérarchie ecclésiastique systématiquement
dominée par les hommes.
L’encyclique établit des distinctions entre les
fonctions exercées dans l’Église et, d’une
certaine façon, sépare la hiérarchie du laïcat.
Les œuvres caritatives de l’Église doivent être
considérées comme des activités essentielles,
alors que l’action pour la justice, selon le
document, relève du domaine politique et doit
être menée par les laïcs. L’Église (c’est-à-dire
le clergé) a la responsabilité d’inspirer une
approche rationnelle aux problèmes de justice,
mais non, semble-t-il, de participer à son
actualisation. Il est compréhensible que le
clergé ne doive pas être engagé dans la
direction de l’État. Mais le clergé est-il
l’Église ? Les laïcs sont aussi l’Église et ils
le sont davantage à mesure que les effectifs
cléricaux diminuent et avancent en âge. Le
clergé conserve néanmoins un contrôle et une
influence majeurs dans la vie ecclésiale, et le
tenir à distance des enjeux politiques prive
souvent les laïcs d’un leadership réel, à des
heures critiques de l’évolution d’un pays. Au
cours des dernières décennies, les évêques des
Philippines et de certains pays d’Afrique et
d’Amérique latine ont contribué courageusement
au remplacement de régimes dictatoriaux
oppressifs.
Dans la parabole du Bon Samaritain, le prêtre et
le lévite aperçoivent l’homme volé, dépouillé,
battu et presque mourant, et ils l’abandonnent à
son sort. Leur conduite n’est manifestement pas
dictée par l’amour du prochain. Le clergé actuel
pourrait réfléchir sur ce message de Jésus, même
si la parabole ne met pas en scène des prêtres
chrétiens. Jésus met en évidence le sens
spirituel d’un geste envers le prochain tombé
aux mains des voleurs.
À plusieurs reprises, le Pape souligne que
l’Église ne doit pas être liée aux idéologies
politiques.
L’activité caritative chrétienne doit être
indépendante de partis et d’idéologies. Elle
n’est pas un moyen pour changer le monde de
manière idéologique et elle n’est pas au service
de stratégies mondaines, mais elle est la mise
en œuvre ici et maintenant de l’amour dont
l’homme a constamment besoin (no 31b).
Mais, qu’on le veuille ou non, il existe
toujours une idéologie dominante dans les
relations et les situations sociales. Au temps
de l’esclavage, l’ordre social établi allait de
soi : il était d’autant plus fort que personne
ne le contestait. Tout en souhaitant que les
esclaves soient bien traités, saint Paul les
exhorte à l’obéissance : « Esclaves, obéissez en
tout à vos maîtres d’ici-bas […] C’est le
Seigneur Christ que vous servez » (Col 3,
22-24). De la même façon, le colonialisme n’a
pas fait l’objet d’une opposition active; il a
été accepté et même appuyé par les chrétiens et
par l’Église, peut-être en raison de leur
ignorance des effets de l’ordre mondial sur les
peuples opprimés, si l’on excepte les classes
ouvrières européennes après la révolution
industrielle.
Le marxisme
Le pape fait référence au marxisme à plusieurs
reprises et explique que l’action charitable est
un frein à la révolution.
Une partie de la stratégie marxiste est la
théorie de l’appauvrissement : celui qui, dans
une situation de pouvoir injuste — soutient-elle
—, aide l’homme par des initiatives de charité,
se met de fait au service de ce système
d’injustice, le faisant apparaître supportable,
au moins jusqu’à un certain point. Le potentiel
révolutionnaire est ainsi freiné et donc le
retour vers un monde meilleur est bloqué
(no 31b).
Il ne fait aucune critique du système
capitaliste, ni du néolibéralisme, mais le
marxisme lui apparaît comme une
philosophie inhumaine. L’homme qui la vit dans
le présent est sacrifié au Moloch de l’avenir
(no 31b).
Le pape n’adopte-t-il pas lui-même une position
idéologique favorable, au moins implicitement,
au système capitaliste et au colonialisme qui a
dominé le monde durant des siècles et poursuit
sur la même lancée ?
Marx, qui était juif, était peut-être influencé
par les valeurs bibliques, et son analyse des
rapports sociaux a contribué à rappeler aux
chrétiens les exigences de la justice sociale.
Mais Marx, tout autant que les encycliques,
passe sous silence les injustices du
colonialisme européen. En demandant à l’Église
(au clergé) de se tenir loin des luttes
idéologiques, le pape se met virtuellement du
côté du statu quo, étant donné que
l’action charitable ne saurait corriger à elle
seule les injustices de l’ordre mondial. Les
évêques devraient être encouragés à participer
aux mouvements populaires en faveur de la
justice. On peut même demander si les Églises
ont fait leur part dans les luttes actuelles
pour la paix dans le monde, surtout quand on
pense à la violation manifeste des droits
humains qu’a été l’invasion de l’Irak en mars
2003. La situation serait bien différente si les
chrétiens des États-Unis, du Royaume-Uni et de
l’Australie avaient été incités par leurs
pasteurs à s’opposer activement, mais sans
violence, à cette guerre ! Cela supposerait
évidemment des fidèles disposés à suivre des
chefs spirituels qui auraient gagné leur
confiance par des témoignages crédibles sur
divers enjeux.
La deuxième partie de l’encyclique nous remet en
mémoire les réserves manifestées à l’endroit de
la théologie de la libération par la
Congrégation pour la doctrine de la foi à
l’époque où Joseph Ratzinger en était le préfet.
Il vaut la peine de signaler que le Pape ne
parle pas des mouvements de libération ni des
luttes pour le changement et la justice auxquels
ont participé les Églises à travers le monde au
cours des dernières décennies. Il ne fait pas
mention non plus de grands apôtres de la justice
sociale comme les archevêques Oscar Romero et
Helder Camara, honorés dans le monde entier pour
leur action au service des pauvres et le courage
avec lequel ils ont pris la tête du peuple
chrétien dont ils avaient la charge.
L’encyclique met l’accent sur les œuvres
charitables, mission essentielle de l’Église :
La nature profonde de l’Église s’exprime dans
une triple tâche : annonce de la Parole de Dieu
(kerygma-martyria), célébration des Sacrements (leitourgia),
service de la charité (diakonia). Ce sont trois
tâches qui s’appellent l’une l’autre et qui ne
peuvent être séparées l’une de l’autre. La
charité n’est pas pour l’Église une sorte
d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait
aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à
sa nature, elle est une expression de son
essence elle-même, à laquelle elle ne peut
renoncer
(no 25a).
L’encyclique ne fait pas le lien entre
célébration des sacrements et action pour la
justice. Elle parle de siècles de cérémonies et
d’action charitable, de saints engagés dans la
mission, mais oublie presque entièrement
l’alliance séculaire du christianisme avec
l’oppression, sous forme d’esclavage, de
colonialisme et même de féodalisme. Comment les
ministères de la parole, de la liturgie et de la
diaconie, ou de la charité, ont-ils été exercés
durant ces siècles, et quel a été leur impact
sur les gens exploités et démunis ? « J’avais
faim et vous m’avez donné à manger » dit le
Seigneur dans l’évangile de Matthieu (25,
31-34). Comment l’Église agit-elle dans ce sens
si elle présente sa mission dans ces termes et
sans insister sur la justice ? De ce côté-ci du
monde, on peut être porté à se demander pour qui
l’encyclique a été écrite, et par qui. Le Dieu
dont on dit « Deus caritas est » n’est-il pas
nécessairement un Dieu de justice ? La parabole
du Bon Samaritain n’implique-t-elle pas la
nécessité de se débarrasser des voleurs qui s’en
prennent à d’innocents voyageurs ?
« Dieu est amour » :
autres dimensions
L’amour de Dieu pour l’humanité peut être
révélé, compris et interprété de bien des
façons. Pour tous les chrétiens, Dieu est amour,
et son grand commandement est d’aimer son
prochain comme soi-même.
La deuxième partie de l’encyclique Dieu est
amour traite de la pratique individuelle et
collective de la charité. Cet enseignement est
illustré par des exemples tirés du ministère de
Jésus. L’analyse de l’amour et du Dieu amour qui
y est présentée nous renvoie ainsi aux visages
de l’amour que l’on trouve dans l’Évangile :
i. L’amour en tant que service social de la charité.
Cet amour va au-delà du simple désir (eros); il
est axé sur l’autre, comme l’amitié (philia) et
comme l’amour agapè, qui amène au don de soi et
à la communion.
ii. La justice exigée par l’amour. Selon la justice
(distributive, sociale), chacun reçoit son dû.
L’encyclique fait allusion à cela comme en
passant, et n’aborde pas les luttes locales et
mondiales pour la justice.
iii. L’amour au sens des Béatitudes et du Sermon sur
la montagne. Il s’agit d’un don de soi plus
profond, dépassant le service de la charité et
les normes de justice. Cette spiritualité
particulière dans l’enseignement de Jésus se
situe à une profondeur qui le rend unique parmi
les religions du monde. C’est une culture
spirituelle et un mode de vie qui possèdent un
rare pouvoir de transformation des personnes et
des collectivités. Ils contribuent au
développement d’une force d’âme qui ne cause
aucun mal à autrui, mais travaille à surmonter
le mal et la colère au moyen de l’amour. Elle
permet de supporter le poids des relations
interpersonnelles en souffrant en soi plutôt
qu’en faisant souffrir les autres. Elle envoie
un message de suprême endurance qui permet de
subir la souffrance imposée par les autres sans
jamais les faire souffrir.
Sur la croix, Jésus exprime ce message d’amour
en allant jusqu’au don de soi le plus grand
auquel on puisse consentir, pour témoigner de
ses convictions et de son message.
Malheureusement, la portée de ce message s’est
perdue ou a été détruite à cause de
l’interprétation qui en a été donnée, à savoir
que Jésus a souffert et est mort pour racheter
les péchés de l’humanité et apaiser ainsi la
colère de Dieu le Père.
Le Sermon sur
la montagne
Une des omissions graves de l’exposé de
l’encyclique sur l’enseignement et la vie de
Jésus est le Sermon sur la montagne
(Mt 5, 1-12 ; Lc 6, 20-41).
Les Béatitudes nous présentent une dimension de
Jésus Christ qui va au-delà de la charité comme
service social, au delà de la pure légalité ou
rectitude de l’amour consistant à aimer ses
amis, au delà des strictes obligations de
justice. Jésus enseigne que le bonheur et
l’avènement du Royaume passent par le don de
soi. On peut en tirer de nombreuses conclusions,
pour soi et pour la vie en société.
L’enseignement de Jésus et des religions du
monde est résumé par la règle d’or : « Ce que
vous voulez que les hommes fassent pour vous,
faites-le semblablement pour eux » (Lc 6, 31).
Jésus dit aussi :
De la mesure dont vous mesurez on mesurera pour
vous en retour (Lc 6, 38).
Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui
vous haïssent, bénissez ceux qui vous
maudissent, priez pour ceux qui vous
maltraitent. À qui te frappe sur une joue,
présente encore l’autre; à qui t’enlève ton
manteau, ne refuse pas ta tunique (Lc 6, 27-30).
Heureux les doux car ils recevront la terre en
héritage (Mt 5, 5).
Comme communauté, les chrétiens se sont-ils
montrés humbles ? Quelles ont été les relations
de l’Église avec les autres confessions
religieuses, avec les peuples appartenant à
d’autres religions et cultures ? Ont-elles été
marquées par l’humilité et le respect ? L’Église
peut-elle affirmer qu’elle a suivi cet
enseignement de Jésus :
Celui qui voudra devenir grand parmi vous, se
fera votre serviteur, et celui qui voudra être
le premier parmi vous, se fera l’esclave de
tous. Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même
n’est pas venu pour être servi, mais pour servir
et donner sa vie en rançon pour une multitude
(Mc 10, 43-45).
Par ailleurs, le passé de l’Église ne
démontre-t-il pas qu’elle s’est considérée comme
l’unique détentrice de la vérité sur Dieu, ainsi
que du chemin et des moyens pour atteindre au
salut ? Les autres confessions et religions ont
été jugées erronées et donc dépourvues de tous
droits. Il fallait non seulement les combattre
mais aussi les vaincre et si possible les
détruire car elles étaient l’œuvre du Démon.
L’interprétation de la révélation chrétienne par
les peuples européens, combinée à leur pouvoir
politique et militaire, leur a donné un
sentiment de supériorité; ils se sont crus
particulièrement aimés de Dieu et choyés par
lui.
L’attitude du clergé catholique envers les
femmes montre qu’à ses yeux les hommes étaient —
et sont — davantage à l’image de l’Homme-Dieu,
Jésus Christ, donc supérieurs. Les femmes ne
sont pas encore jugées dignes de l’ordination
sacerdotale, ni des fonctions supérieures dans
l’enseignement et l’administration de l’Église.
L’exclusion des femmes des études théologiques,
dans les universités et les séminaires, a permis
d’assurer, jusqu’à Vatican II (1962-1965), que
leur point de vue ait peu de chances d’influer
sur l’enseignement et la vie de l’Église. Cette
longue histoire de domination masculine se
perpétue encore aujourd’hui.
Le Sermon sur la Montagne affirme pourtant :
Si vous prêtez à ceux dont vous espérez
recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même les
pécheurs prêtent à des pécheurs pour en recevoir
l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis,
faites du bien et prêtez sans rien attendre en
retour. Votre récompense alors sera grande, et
vous serez les fils du Très-Haut, car il est
bon, Lui, pour les ingrats et les méchants (Lc 6,
34-35).
Montrez-vous miséricordieux, comme votre Père
est miséricordieux (Lc 6, 36).
Et la prière de Jésus nous fait dire :
« Pardonne-nous nos offenses comme nous
pardonnons à ceux qui nous ont offensé. »
Le
monde
est loin de ressembler au royaume de Dieu, et
les règles auxquelles il obéit sont bien
différentes de l’idéal que Jésus nous a tracé.
La dette étrangère des pays pauvres est un
fardeau insoutenable qui aggrave leur pauvreté,
comme le faisait l’exploitation coloniale. Le
FMI et la Banque mondiale leur imposent des
« politiques d’ajustement structurel » qui les
obligent à ouvrir leur économie aux importations
étrangères subventionnées, au risque de détruire
leur production locale, et à privatiser leurs
services publics : eau, pétrole, santé,
éducation, communications, transport.
Le Magnificat
Pour terminer, le Pape réfléchit, dans la prière, sur Marie, mère de
Jésus, présentée comme un modèle de service
social. Son humilité et sa bonté (à Cana par
exemple) sont soulignés. Mais aucun lien n’est
fait entre ses vertus et l’activité de Jésus.
Pour Jésus, la religion devait être spirituelle,
et il a fustigé les scribes et les pharisiens
qui en faisaient un fardeau pour le petit
peuple. Dans le chapitre 23 de Matthieu, on le
voit apostropher publiquement les scribes et les
pharisiens, et se faire d’eux des ennemis
mortels.
Ils lient de pesants fardeaux et les imposent
aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent
à les remuer du doigt. En tout ils agissent pour
se faire remarquer des hommes (Mt 23, 4-5).
Marie savait que Jésus était en danger. Elle est
demeurée avec Lui durant sa mission, jusqu’à sa
mort sur la croix. Elle a accompagné la jeune
Église.
À propos du Magnificat, attribué par Luc à
Marie en visite chez sa cousine Élisabeth, le
Pape parle de l’humilité de Marie et de la
gloire de Dieu, mais il ne fait aucune mention
du message social de l’hymne, de son caractère
radical et révolutionnaire et des conséquences
qui découleraient d’une méditation sérieuse de
son contenu :
Il a déployé la force de son bras, il a dispersé
les hommes au cœur superbe. Il a renversé les
potentats de leurs trônes et élevé les humbles,
il a comblé de biens les affamés et renvoyé les
riches les mains vides (Lc 1, 51-53).
Cet enseignement est dans la ligne du message
révolutionnaire des prophètes de l’Ancien
Testament, également passé sous silence dans
l’encyclique.
Un examen de conscience
qui s’impose
Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil
de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil
à toi, tu ne la remarques pas ! Comment peux-tu
dire à ton frère : “Frère, laisse-moi ôter la
paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois
pas la poutre qui est dans ton oeil ? Hypocrite,
ôte d’abord la poutre de ton œil; et alors tu
verras clair pour ôter la paille qui est dans
l’œil de ton frère (Lc 6 : 41-42).
L’histoire de la chrétienté nous donne bien des
raisons de regretter que la communauté des
chrétiens se soit jugée supérieure aux autres,
se disant privilégiée de Dieu. Les chrétiens,
lorsqu’ils ont eu le pouvoir, ont été
intolérants envers les autres religions. Entre
eux, il y a eu des guerres de religion, qui ont
orienté le sort du catholicisme et du
protestantisme en Europe en fonction du pouvoir
politique et de la règle « cujus regio ejus
religio » (à chaque royaume sa religion : le
peuple devait adopter la religion à laquelle
adhérait son seigneur).
Tant de siècles d’intolérance exigent un examen de
conscience de la part des chrétiens pour qu’ils
découvrent où et comment l’Église s’est trompée.
Avant Vatican II, celle-ci n’a pas eu l’habitude
d’envisager qu’elle pouvait se tromper dans ses
condamnations ou ses persécutions. Un important
changement d’attitude a été apporté par le pape
Jean XXIII, qui a convoqué le concile Vatican II
afin que l’Église accomplisse sa mise à jour
(aggiornamento). Son successeur, Paul VI, a pris
le relais (non sans hésitation).
Les excuses de Jean-Paul II
Le pape Jean-Paul II, qui était de nationalité polonaise, a réitéré
durant son long pontificat des excuses
nombreuses et sans équivoque pour les fautes et
les erreurs de l’Église catholique, durant ses
voyages notamment. Il a demandé pardon pour
l’antisémitisme, l’esclavage, les Croisades,
l’Inquisition, les schismes, les guerres de
religion, le traitement infligé à des individus
(Hus, Luther, Calvin, Zwingli, Galilée) et à des
peuples (ceux des Amériques), les compromis avec
les dictatures et toutes sortes d’injustice,
l’opposition de la foi à la science, la
responsabilité des hommes d’Église dans la
discrimination envers les femmes, les
conversions forcées qui ont suivi la conquête
brutale des autres continents, l’« intégrisme »,
la prétention de l’Église d’être la seule à
avoir raison. Le pape Jean-Paul II a demandé
pardon sans se lasser… en étant souvent le seul
à le faire.
Peu avant l’an 2000, il a appelé l’Église à un examen
de conscience sur le millénaire qui s’achevait
afin d’entamer, avec celui qui allait commencer,
une nouvelle phase de l’histoire du
christianisme, par la grâce de Dieu. Il
s’agissait de « purifier notre mémoire », pour
ne pas oublier les erreurs passées de l’Église,
elle qui avait affirmé l’infaillibilité papale.
Sans déposer son bâton de pèlerin malgré son
grand âge, le Pape a ouvert la voie du dialogue
interreligieux, pour les chrétiens, les peuples
en conflit et les générations, lors de la
rencontre d’Assise et des Journées mondiales de
la jeunesse, auxquelles des millions de
personnes ont pris part. En présence du
journaliste Jas Gawronski, il s’est demandé où
en était l’Église au terme du deuxième
millénaire : où le Christ a-t-il conduit les
chrétiens, où ceux-ci se sont-ils éloignés de
l’Évangile ? (Voir Luigi Accattoli, Quand le
Pape demande pardon, Paris, Albin Michel,
1997, en particulier p. 18)
Paix et non-violence
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de
Dieu (Mt 5, 9).
La paix et la non-violence sont des thèmes qui
concernent l’Église aujourd’hui comme hier.
Elles impliquent des choix et des stratégies
propices à la paix. Cela peut vouloir dire la
non-violence active et la désobéissance civile.
Le mahatma Gandhi était attiré par la profonde
humanité qui s’exprime dans le Sermon sur la
montagne, où Jésus a proclamé un message venu de
Dieu dépassant la simple charité et même la
simple justice. À partir de l’enseignement de
Jésus sur l’amour des ennemis et le pardon des
offenses, Gandhi a développé sa conception de la
non-violence dans toutes les sphères de
l’existence, et l’a mise en pratique dans ses
luttes pour l’indépendance de l’Inde et la
libération des noirs et autres minorités
d’Afrique du Sud au début du 20e
siècle.
Inspiré par le Sermon sur la montagne, le Mahatma
(« grande âme ») a montré que la non-violence
peut, entre les mains de peuples pacifiques,
être une arme décisive contre des régimes
puissants. Il prônait la force d’âme et le
recours à la désobéissance civile (au risque de
l’emprisonnement) plutôt que l’usage de la
violence. L’enseignement et la pratique de
Gandhi demeurent valables à notre époque marquée
par le terrorisme comme instrument au service de
causes de toute sorte.
Les masses indiennes ont suivi Gandhi sur le chemin de
la résistance passive et de la non-violence. Il
les a instruites, contrariant les initiatives
violentes de groupes qui l’appuyaient. Son
courage et son influence furent tels qu’il
devint impossible aux Britanniques de maintenir
leur domination en l’emprisonnant, lui, ainsi
que d’autres leaders indiens. À la tête de la
résistance, il fut le premier à être emprisonné,
le 9 août 1942, parce qu’il appuyait la
résolution du Congrès indien exigeant le départ
des Britanniques.
À son exemple, dans les années 1950 et 1960, le
pasteur Martin Luther King a lutté pour
l’égalité des Noirs américains, mobilisant les
gens de bonne volonté pour protester de façon
non violente contre la discrimination raciale.
Jusqu’à son assassinat, ce disciple de Gandhi a
activement prôné la non-violence.
Nelson Mandela, en Afrique du Sud, appartient à la
même lignée. Lorsqu’il a remporté la victoire,
après avoir passé 28 ans dans les prisons de
l’apartheid, il a offert au monde un magnifique
exemple en demandant à ses compatriotes de
toutes les races de pardonner, d’oublier le
passé et de vivre ensemble en paix.
Bien que des chrétiens, en particulier des religieux,
se soient offerts en rançon pour des
prisonniers, il semble que Gandhi ait été le
premier à introduire la dimension spirituelle —
la force d’âme — dans la sphère politique. C’est
le fait de croire et d’espérer que l’amour
finira par triompher qui inspire la paix et la
non-violence, car l’amour et l’oubli de soi
peuvent toucher les parties qui s’affrontent
dans un conflit. Il ne s’agit pas d’accepter
passivement le mal et l’injustice, mais de leur
résister avec détermination, sans s’incliner
devant le pouvoir insolent (selon le mot de
Tagore), en prenant parti haut et clair pour la
justice et en pratiquant l’amour, parfois au
prix de sa vie. L’exemple de ces grands
personnages du XXe siècle conserve
aujourd’hui tout son sens. Les principes, les
moyens et l’esprit qu’ils ont manifestés peuvent
alimenter notre réflexion sur l’amour de Dieu et
l’amour du prochain.
Dans un sens, l’Église des premiers temps et l’Église
des martyrs étaient proches de ce message.
L’Église a changé au IVe siècle
quand, secouée par les controverses
théologiques, elle a commencé à vouloir imposer
une ligne de pensée aux dissidents, avec l’aide
du pouvoir politique. La tradition, proposée
comme révélation, a perpétué de génération en
génération, jusqu’à nos jours, les déformations
qui en ont résulté. Il faut revenir à
l’enseignement de Jésus. Ce serait une dimension
de la nouvelle évangélisation que l’on dit
nécessaire aujourd’hui.
Le XXIe
siècle : violence et christianisme
Le XXIe siècle est né dans la violence, avec les attentats du
11 septembre et l’invasion de l’Irak par les
États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, le 18
mars 2003. On sait maintenant que cette invasion
n’était motivée ni par la crainte d’une attaque
nucléaire de la part de Saddam Hussein ni par le
désir d’instaurer la démocratie en Irak. Elle
s’inscrivait dans le projet des États-Unis et de
leurs alliés d’assurer leur mainmise sur le
Moyen-Orient et son pétrole. La guerre se
prolonge sans qu’on puisse en prévoir la fin, et
risque de s’étendre à d’autres pays de la
région, comme l’Iran.
L’un des plus grands défis des chrétiens du XXIe siècle
tient au fait que depuis la fin de la Guerre
froide, la chute du Mur de Berlin (1989) et
l’éclatement de l’URSS, la seule
« super-puissance » mondiale restante relève
d’eux.
L’encyclique ne fait pas référence à cette guerre du
XXIe siècle, ni au mouvement mondial
pour la paix. Cette guerre entraîne la mort de
plusieurs milliers d’hommes, femmes et enfants
innocents.
L’ordre mondial actuel s’est édifié par la force. Il
remonte à 1492, à l’époque où les Églises
chrétiennes participaient à la conquête du monde
avec les puissances coloniales européennes. Ces
crimes demandent réparation. L’Église est très
loin d’avoir témoigné de l’amour de Dieu durant
les cinq siècles qui ont suivi. La plupart des
saints présentés par le Pape comme des modèles
de charité n’ont pas défendu les droits des
peuples conquis et opprimés d’Amérique,
d’Afrique et d’Asie. La justice sociale et la
justice entre les peuples ne faisaient pas
partie des idées qui auraient pu empêcher la
mise en place du régime mondial d’exploitation
où nous vivons. Ces saints étaient inspirés par
une théologie et une spiritualité qui
présentaient le message de Jésus d’une manière
qui légitimait l’aventure coloniale de
l’Occident.
Comment et pourquoi cela a-t-il pu se produire ?
Comment se fait-il que tant de saints, et tant
de prières de la part de tant de chrétiens,
durant tant de siècles, n’aient pas abouti à
faire du message des Béatitudes le fondement de
la vie des chrétiens et de l’Église ? Si les
Béatitudes imprégnaient la spiritualité, la
morale et les enseignements de l’Église, elles
seraient le socle de la civilisation chrétienne.
Une purification
nécessaire
On peut se demander comment et pourquoi l’Église a pu errer autant,
pendant près de 1500 ans (sur 2000 ans
d’histoire), sur des questions aussi importantes
que le salut de l’humanité en dehors de la
chrétienté ? Aurait-elle exagéré l’importance de
certaines de ses « fonctions » :
— en prêchant la Parole dans un sens exclusiviste et
dominant, c’est-à-dire en présentant Jésus
Christ comme l’unique Sauveur de toute
l’humanité,
— en célébrant l’eucharistie tandis que persistent de
graves injustices — esclavage, féodalité,
invasions coloniales — et que s’accroissent les
inégalités dans le monde
— et, troisièmement, en présentant le ministère de la
charité comme un service social, sans se
préoccuper de réforme de l’action sociale à la
tête de l’Église.
Comment ne pas être mal à l’aise avec cette image de
Dieu et avec cette interprétation de la mission
de l’Église comme service de charité ? Est-il
nécessaire de rappeler que 20% de l’humanité
possède 80% des richesses, et que des millions
de gens sont privés de pain quotidien ?
Les prémisses de
l’encyclique
i. L’encyclique est fondée sur une conception
anthropologique imprégnée du mythe du péché
originel, en vertu de laquelle l’humanité tout
entière est en état de péché parce qu’elle a
offensé Dieu.
ii. La rédemption est présentée comme la conséquence
de la mort de Jésus sur la croix en
remboursement de la dette de l’humanité envers
Dieu le Père.
iii. La conception de la vie de Jésus qui en découle
ne permet pas de mettre en évidence les
positions qu’il a prises en faveur de la justice
sociale à son époque. On dilue ainsi son
message, très critique à l’égard des injustices
inhérentes à l’ordre social de son temps ainsi
que des chefs religieux et des pouvoirs
politiques.
iv. La mort de Jésus devient ainsi réparation du péché
originel, plutôt que conséquence de ses
positions sociales et religieuses et de son
combat pour la libération des opprimés.
Cet agir de Dieu acquiert maintenant sa forme
dramatique dans le fait que, en Jésus Christ,
Dieu lui-même recherche la « brebis perdue »,
l’humanité souffrante et égarée. Quand Jésus,
dans ses paraboles, parle du pasteur qui va à la
recherche de la brebis perdue, de la femme qui
cherche la drachme, du père qui va au devant du
fils prodigue et qui l’embrasse, il ne s’agit
pas là seulement de paroles, mais de
l’explication de son être même et de son agir.
Dans sa mort sur la croix s’accomplit le
retournement de Dieu contre lui-même, dans
lequel il se donne pour relever l’homme et le
sauver — tel est l’amour dans sa forme la plus
radicale. Le regard tourné vers le côté ouvert
du Christ, dont parle Jean (cf. 19, 37),
comprend ce qui a été le point de départ de
cette Encyclique : « Dieu est amour » (1 Jn 4,
8). C’est là que cette vérité peut être
contemplée. Et, partant de là, on doit
maintenant définir ce qu’est l’amour. À partir
de ce regard, le chrétien trouve la route pour
vivre et pour aimer
(no 12).
Le Pape parle d’humanité égarée. Sa définition de
l’amour de Dieu repose sur l’hypothèse d’une
humanité égarée qui doit être sauvée par un
geste de réconciliation de la part de Dieu.
v. Conséquemment, le fait de suivre Jésus (d’être son
disciple), la prière, le salut, la mission
chrétienne, la sainteté sont situés par rapport
à l’activité charitable, à laquelle ils sont
censés conduire, et non par rapport à l’action
pour la justice, la paix et la transformation de
la société.
On ne trouve rien sur l’application pratique des
exigences du Dieu d’amour en matière de paix et
de justice dans le monde au XXIe siècle.
La vie sacramentelle suit son cours, tandis que
se poursuivent les tueries, l’exploitation et la
pollution.
Une Eucharistie qui ne se traduit pas en une pratique
concrète de l’amour est en elle-même tronquée
(no 14).
vi. Dans l’Église on a reconnu au baptême un effet
automatique de rédemption des nouveau-nés. La
pénitence et l’eucharistie n’ont pas été
étroitement rattachées à un devoir de justice et
de paix sociales, si bien que les oppresseurs,
les marchands d’esclaves et les colonisateurs
ont pu s’approcher des sacrements sans se
repentir vraiment du mal qu’ils faisaient. Ils
ont vécu en paix avec l’Église et avec leur
conscience, d’autant plus qu’ils accomplissaient
des « œuvres charitables ».
vii. Très longtemps, les autres religions ont été
systématiquement dénigrées, et l’Église a refusé
de nouer des relations amicales avec leurs
représentants.
viii. L’avènement du Royaume de Dieu prêché par Jésus
a été reporté dans le monde à venir (l’au-delà).
On ne s’est donc pas soucié de préserver la
nature, qui est un don fait par Dieu à toute
l’humanité, à transmettre aux générations à
venir et à partager équitablement entre les
peuples.
Si les chefs de l’Église n’entreprennent aucune
analyse en profondeur des situations sociales
avec lesquelles l’humanité est aux prises,
comment pourraient-ils guider les laïcs et les
organisations chrétiennes dans leur action pour
la justice ? Si elle n’opte pas clairement pour
la justice et pour les pauvres, l’Église ne peut
pas remplir la responsabilité que le Pape lui
reconnaît :
L’Église a le devoir d’offrir sa contribution spécifique,
grâce à la purification de la raison et à la
formation éthique, afin que les exigences de la
justice deviennent compréhensibles et
politiquement réalisables
(no 28a).
Une mission pour le Pape
Nous nous permettons de suggérer que, dans une encyclique à venir, le
Pape mette de l’avant les exigences radicales de
l’Évangile. Dans le cadre d’une méditation sur
le Sermon sur la montagne, il pourrait proposer
des remèdes aux situations d’injustice. S’il
était à l’écoute du message exprimé à travers le
monde par les mouvements de contestation et de
lutte pour la paix, il discernerait le potentiel
dont dispose l’Église pour mettre un terme à la
guerre. Elle pourrait être la source
d’inspiration de toutes sortes d’initiatives non
violentes, pouvant mener à des formes de
désobéissance civile, tel le refus de payer des
impôts servant à faire la guerre ou à enrichir
l’industrie de l’armement. Ce serait au moins
aussi significatif que l’incitation à la charité
dans un monde sans foi ni loi.
Le Pape peut encourager les Églises et les peuples
chrétiens à concevoir des stratégies d’action
non violente, beaucoup plus faciles à mettre en
œuvre aujourd’hui grâce aux moyens de
communication planétaires. Si le Pape et les
responsables chrétiens d’Amérique du Nord,
d’Europe et d’Océanie sont fermement décidés à
lutter ensemble avec courage pour une paix
juste, la guerre en Irak pourrait prendre fin
plus rapidement. Cela supposerait la rupture de
l’alliance entre l’Église et les colonisateurs
occidentaux, un choix qui, en pratique, n’a pas
été fait depuis Constantin.
En réfléchissant sur les implications du message de
Jésus (Dieu est amour), les Églises chrétiennes
du monde entier pourraient recentrer leur
enseignement pour qu’il soit mieux adapté à une
situation mondiale de guerre et d’injustice. La
catéchèse pourrait faire ressortir les exigences
de l’amour et mener à une transformation des
personnes, des relations et des structures. Il
nous faut découvrir des stratégies non violentes
pour travailler à l’avènement de la paix et de
la justice si nous ne voulons pas que le monde
soit soumis à une destruction d’une envergure
inimaginable, à cause des divisions qui
l’affligent et des formidables engins de mort
auxquels de nombreux pays ont accès.
Lorsqu’il s’adressera de nouveau au peuple chrétien,
le Pape pourrait assumer un leadership dont le
monde a besoin. Toutes les religions du monde
ont un message de paix et proposent des moyens
pour nous sauver du désastre qui menace
l’humanité et la nature. Partout dans le monde,
il y a des personnes, des groupes, des
mouvements qui veulent la paix et la justice,
au-delà du capitalisme néolibéral dominant.
L’Évangile nous fait envisager un monde
différent, dans lequel il serait davantage
possible au plus grand nombre de vivre en
plénitude. À
Porto Alegre
et ailleurs, le Forum social mondial est
l’expression de cet espoir de changement. Notre
monde nous place devant le défi de témoigner du
Dieu d’amour révélé par Jésus. Puisse le pape
Benoît XVI nous aider à le faire avec sagesse et
courage, dans la paix.
Heureux les artisans de paix, car ils seront
appelés fils de Dieu (Mt 5, 9).
Si, comme l’écrit le Pape dans son introduction,
l’encyclique est censée livrer les principaux
éléments de sa pensée, une réflexion attentive
devra permettre de saisir ses objectifs et ses
limites :
Je voudrais y préciser — au début de mon
Pontificat — certains éléments essentiels sur
l'amour que Dieu, de manière mystérieuse et
gratuite, offre à l'homme, de même que le lien
intrinsèque de cet Amour avec la réalité de
l'amour humain.
Si la deuxième partie a seulement pour but d’orienter
et de soutenir l’action sociale organisée de
l’Église, c’est-à-dire la « Caritas » (charité),
on peut admettre que la mission et l’action pour
la justice et la paix n’y soient pas mises au
premier plan. Dans ce cas, il faut espérer
qu’une autre encyclique sur la justice et paix
de Dieu abordera directement ces questions et
manifestera le leadership dont toute l’Église a
besoin.
Ce texte peut servir à réfléchir en petits
groupes sur l’encyclique « Deus Caritas
Est ». Lors de la
publication de l’encyclique, le Pape a fait
remarquer que l’écoute fait partie de son rôle.
Les résultats de ces études en petits groupes
peuvent donc lui être envoyés, par
l’intermédiaire de ses représentants locaux. Ils
pourraient l’aider à préparer sa prochaine
encyclique. Nous serons heureux d’en prendre
connaissance et d’avoir votre avis.
Tissa Balasuriya
tissabalasuriya@hotmail.com
Centre for Society and Religion,
281 Deans Road
Colombo 10, Sri Lanka
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