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« Deus Caritas est » (en français : « Dieu est
amour »). Cette citation biblique annonce le thème
des pressants messages que le pape veut adresser à
l’Église catholique. La première partie de son
encyclique présente une réflexion théologique sur
la charité, alors que la deuxième partie explicite
la mission charitable de l’Église.
Benoît XVI ne nous dit pas pourquoi il a choisi l’amour comme
thème de sa première encyclique. On est cependant
en droit de spéculer sur les raisons de ce choix.
Le pape voit dans le monde actuel l’océan infini
des souffrances dues à de nombreuses causes :
désastres naturels, famine massive, bombardements
et attaques terroristes, sida et autres maladies
mortelles, discrimination et autres formes
d’exclusion du bien-être – autant de maux graves
pour lesquels il n’y a pas de remède miracle. Le
pape compare l’humanité d’aujourd’hui au
personnage biblique de Job qui « peut certainement
se lamenter devant Dieu pour la souffrance
incompréhensible et apparemment injustifiable qui
est présente dans le monde » (paragraphe 38). À ce
monde, l’Église se doit d’annoncer la Bonne
Nouvelle : Dieu accompagne les humains dans leurs
souffrances en les renforçant et les consolant par
sa grâce.
Il n’est pas facile pour les gens bien portants
d’adresser ce message à celles et ceux qui sont
brisés par l’épreuve. Pourtant l’Église doit
proclamer l’amour de Dieu. Ce Dieu n’est pas un
monarque céleste intervenant à coups de miracle
dans l’histoire humaine; ce Dieu, c’est plutôt
cette présence gratuite, Parole et Esprit, qui
soutient les personnes dans leurs forces vitales
et qui leur communique l’espérance. De nos jours,
l’Église reconnaît que le don gratuit que Dieu
fait de lui-même est offert non seulement aux
croyants chrétiens, mais à tous les êtres humains
dans la mesure où ils ouvrent leur cœur. Benoît
XVI insiste sur l’universalité de ce message.
Réflexion théologique étonnante
Dans ses savantes réflexions sur l’amour divin et humain, le
pape énonce deux aspects intéressants, rarement
présents dans l’enseignement catholique. Il fait
d’abord une distinction, bien connue des étudiants
en théologie, entre l’eros – l’amour qui
recherche dans l’autre son propre bonheur – et l’agape
– l’amour altruiste qui recherche le bien de
l’autre. Dans la tradition catholique, ces deux
amours ne sont pas en conflit. L’eros, dans
sa recherche de satisfaction, va découvrir la
valeur de l’autre, tomber en amour avec l’autre et
puis contribuer de façon altruiste au bien-être de
l’autre; de son côté, l’agape mène à une
connaissance plus profonde de l’autre, découvre la
bonté de l’autre et puis trouve sa satisfaction
dans la présence de cet autre. Par cette
dynamique, eros alimente agape et
agape déclenche eros.
Selon une idée inusitée développée dans l’encyclique, l’amour
de Dieu pour l’humanité suit la même dynamique et
déclenche l’eros. En d’autres mots, Dieu se
plaît à être avec nous, affirmation rarement
présente dans l’enseignement catholique et
bellement exprimée par un théologien
contemporain : « Dieu ne veut pas être Dieu sans
nous ».
L’encyclique comporte aussi un deuxième trait inusité. On y
dit que l’eros sexuel est valorisé dans la
tradition catholique. Il est un don de Dieu appelé
à s’élever au niveau de l’amour altruiste de
l’autre. Dans ce mouvement ascendant, l’eros
sexuel alimente l’agape. Si la recherche de
satisfaction sexuelle ne se hausse pas au niveau
d’un amour généreux de l’autre, dit l’encyclique,
elle devient une recherche égoïste de plaisir,
réduisant la relation sexuelle à un commerce. Le
pape affirme que ce regard positif porté sur l’eros
sexuel rejoint l’enseignement de l’antiquité
chrétienne, sans textes à l’appui – ce qui n’est
pas étonnant car les théologiens de cette période,
comme des siècles subséquents, ne voyaient dans la
sexualité qu’un instrument de procréation.
Les œuvres de charité de l’Église
La deuxième partie de l’encyclique traite du ministère
ecclésial de la charité. Il est généralement admis
que la pratique de la charité (diakonia)
constitue une dimension essentielle de la mission
divine de l’Église, à l’instar de la proclamation
(kerygma) et du culte (leiturgia).
Comparée à l’enseignement du pape Jean-Paul II, l’encyclique
Deus Caritas est déçoit. Pour Jean-Paul II,
l’annonce de l’Évangile demeurait incomplète si
elle ne s’accompagnait pas de la défense des
droits humains et de la condamnation des
inégalités sociales, préjudiciables à la dignité
humaine. Pour lui, le message prophétique de
l’Église était partie prenante de sa proclamation.
Le pape Benoît XVI ne suit pas cette ligne de pensée. Le seul
appel prophétique de son encyclique se limite à
une phrase qui fait référence à Jean-Paul II :
« En vue d’un développement harmonieux du monde,
l’encyclique Ut unum sint a de nouveau
souligné qu’il était nécessaire pour les chrétiens
d’unir leur voix et leur engagement "pour le
respect des droits et des besoins de tous,
spécialement des pauvres, des humiliés et de ceux
qui sont sans défense" » (paragraphe 30b).
L’encyclique Deus Caritas est ne fait
aucunement mention de cet appel évangélique lancé
aux chrétiens de regarder la société avec les yeux
de ses victimes.
Les lecteurs de l’encyclique seront surpris qu’il n’y ait
aucune référence à ce que signifie ce ministère
ecclésial de l’amour dans la situation actuelle,
caractérisée par de sérieuses tensions
ethno-religieuses. Que dit le message pastoral de
l’Église sur le manque d’intégration des
immigrants, sur la formation de ghettos regroupant
les exclus et sur l’entrée illégale de personnes
tentant d’échapper à la famine? Pas un mot, dans
le texte, sur la façon dont les catholiques
devraient réagir à ces situations douloureuses.
L’encyclique met principalement l’accent sur le ministère
ecclésial de la charité : sa diakonia. Dès
le tout début et pendant toute son histoire,
affirme l’encyclique, l’Église a apporté aide et
ressources pour alléger le fardeau des pauvres,
pratique qui, aujourd’hui, a pris des proportions
énormes. Le développement technologique moderne
nous permet, en même temps, de connaître la misère
des peuples de régions éloignées et d’y envoyer
des équipes d’aide d’urgence. L’encyclique presse
les institutions catholiques, les diocèses et les
organisations charitables, de faire de leur mieux
pour aider les peuples dans le besoin, les peuples
dévastés par les désastres naturels, la famine ou
les dommages dus à la guerre ou à d’autres formes
de violence.
En exerçant le ministère de la charité, les institutions
catholiques devraient être disposées à travailler
avec des groupes protestants et des organisations
laïques, et accepter la contribution des
gouvernements. Le pape adresse des remerciements
bien sentis aux femmes et aux hommes engagés qui
aident les pauvres au nom de l’Église et en
témoignage de leur foi en Jésus-Christ. Il ajoute
que la charité ne doit jamais servir à convertir.
L’encyclique contient plusieurs mises en garde, dont la
signification n’est pas vraiment claire.
« L’activité caritative chrétienne doit être
indépendante de partis et d’idéologies. Elle n’est
pas un moyen pour changer le monde de manière
idéologique et elle n’est pas au service de
stratégies mondaines, mais elle est la mise en
œuvre ici et maintenant de l’amour dont l’homme a
constamment besoin » (paragraphe 31b). Et, plus
loin : « En ce qui concerne les collaborateurs qui
accomplissent concrètement le travail de la
charité dans l’Église, l’essentiel a déjà été
dit : ils ne doivent pas s’inspirer des idéologies
de l’amélioration du monde, mais se laisser guider
par la foi qui, dans l’amour, devient agissante »
(paragraphe 33). Devons-nous comprendre que, dans
des pays frappés par l’apartheid ou d’autres
formes d’exclusion structurelle, l’Église devrait
aider les victimes mais ne pas critiquer le
gouvernement?
La réponse n’est pas claire. L’encyclique exprime une
inquiétude à l’endroit du marxisme, même si les
régimes marxistes ont presque tous disparu. À deux
reprises, on y réfute la vieille idée marxiste qui
veut que les gestes de charité confortent un ordre
social injuste et donc favorisent le statu quo.
Benoît XVI reconnaît qu’il y a bien là un grain de
vérité, mais que, fondamentalement, c’est faux
(paragraphe 26). En effet, même dans une société
juste, la charité devra s’exercer envers les
faibles, les malades et les personnes âgées.
L’encyclique refuse cependant de critiquer l’idéologie
néolibérale, qui prône la charité privée, libérant
ainsi le gouvernement de ses obligations sociales.
Contrairement à l’enseignement catholique, le
néolibéralisme ne reconnaît pas au gouvernement le
devoir de redistribuer la richesse de la société.
Jean-Paul II, rappelons-le, a toujours critiqué et
le marxisme et l’idéologie néolibérale qui
abandonne le bien commun aux lois du marché
dérégulé. L’encyclique de Benoît XVI ne fait
aucune référence au néolibéralisme.
La dimension politique
La différence d’approche des deux pontifes s’explique
théologiquement. Pour présenter les relations
entre amour, justice et politique, Deus Caritas
est reprend l’enseignement pontifical d’avant
Jean XXIII, qui faisait une nette distinction
entre l’Église et l’État, c’est-à-dire entre la
sphère de la foi, de l’espérance et de l’amour
(régie par l’Église officielle), et la sphère de
la justice et de la politique (régie par l’État).
Dans le présent texte, justice et politique sont
donc de l’ordre séculier. L’Église aide l’État en
lui offrant son enseignement social fondé sur la
raison et la loi naturelle, mais l’Église ne
s’implique pas politiquement. Ce sont les laïcs
catholiques qui, guidés par l’enseignement de leur
Église et poussés par amour, doivent jouer leur
rôle de citoyen dans l’ordre politique.
L’enseignement pontifical depuis Jean XXIII ne fait pas une
distinction aussi claire entre l’Église et l’État.
On y définit l’Église comme la communauté des
fidèles – y compris sa hiérarchie – et on
n’identifie plus la dimension séculière au seul
État, mais à la société – y compris le
gouvernement. Les deux sphères, religieuse et
laïque, se recouvrent partiellement. Les croyants
sont tout à la fois membres de l’Église et membres
de la société; et leur vie chrétienne revêt
inévitablement une dimension politique. Dans ce
contexte, le mot « politique » ne fait pas
référence uniquement aux efforts que l’État
déploie pour promouvoir la justice, ou aux
activités des partis politiques; il réfère à
l’engagement des citoyens en faveur du bien
commun, à la résistance aux préjugés et à la
discrimination, aux débats entourant les
impératifs de la justice ainsi qu’aux efforts
consacrés à forger une opinion publique favorable
aux droits humains et à une plus grande égalité
sociale. Jean-Paul II était conscient que les
gouvernements ne promeuvent une plus grande
justice que s’ils sont poussés par les mouvements
sociaux et appuyés par l’opinion publique.
Jean-Paul II a souligné la dimension politique de la vie
personnelle en introduisant un nouveau
vocabulaire. Les personnes, écrit-il, sont par
nature des sujets, c’est-à-dire des agents
historiques coresponsables de leur société; et
leur « subjectivité », leur coresponsabilité pour
les institutions dont ils sont membres, doit être
respectée par les autorités gouvernantes. Appelées
par Dieu à devenir pleinement humaines, les
personnes sont donc des êtres éthiques avec une
responsabilité politique. Pour promouvoir la paix
et la justice, Jean-Paul II affirme qu’il ne
suffit pas de faire appel aux autorités, mais
qu’il faut aussi créer une culture de paix
attentive à la souffrance des autres, promotrice
de la justice sociale, opposée à l’arrogance
collective, encourageant le dialogue, respectueuse
des négociations faites de bonne foi et désireuse
de résoudre pacifiquement les conflits. La vie
quotidienne a dès lors une dimension politique.
J’ajouterais même que la spiritualité comporte une
responsabilité sociale. Promeut-elle la fuite du
monde, la recherche de Dieu dans les hauteurs et
la mise entre parenthèses des souffrances des
autres? Recherche-t-elle plutôt en Dieu la
solidarité avec Jésus-Christ crucifié et avec
toutes les victimes de la société?
Justice et charité
Deus Caritas est
souligne, à juste titre, que l’Église officielle
ne doit pas jouer – et ne joue pas – le jeu
politique consistant à exercer une influence
directe sur les gouvernements. Cependant, elle ne
dit presque rien de la mission prophétique de
l’Église, chef et membres, de proclamer la Parole
de Dieu comme jugement contre l’injustice et
l’oppression, comme promesse de salut et de
renouvellement de la vie.
Deus Caritas est
affirme clairement que les oeuvres de charité
réalisées par les organisations catholiques dans
les régions plus pauvres du monde ne doivent pas
essayer de jouer un rôle politique. Cela a du sens
si le mot politique est entendu au sens étroit
d’actions propres à l’État. Mais si le mot est
pris dans son sens large, alors les œuvres de
charité, qui aident les pauvres à s’aider
eux-mêmes et à réaliser leurs propres projets,
revêtent une dimension politique : elles aident
les pauvres à découvrir leur capacité d’agir. Dans
les pays où sévit une grande oppression, le
gouvernement interprète la solidarité avec les
pauvres comme une action politique dangereuse.
C’est pourquoi, dans ces pays, tant de personnes
aidant les pauvres, y compris des prêtres et des
religieuses, sont tuées par des assassins à la
solde des élites politiques et économiques.
Dans la sous-section intitulée « justice et charité »,
commençant au paragraphe 26, Benoît XVI soutient
la différence entre la charité, don surnaturel, et
la justice, vertu naturelle. Ce n’est plus là
l’analyse de Jean-Paul II qui reconnaissait
l’interaction entre l’amour et la justice. Pour
lui, l’amour pressait les chrétiens à entrer en
solidarité avec les faibles et les exclus : il
parlait d’amour préférentiel pour les pauvres. Ici
l’amour promeut la justice. Mais la justice par
elle-même ne produit pas la paix. La justice crée
une situation difficile pour les coupables qui
pourrait conduire à de nouveaux conflits, à moins
qu’elle ne soit accompagnée de repentir et de
pardon. Selon Jean Paul II, l’amour de Dieu et du
prochain incite à l’engagement pour la justice et
assure que, une fois victorieuse, cette dernière
favorise la paix.
Journée mondiale de la paix 2006
Dans son message pour la Journée mondiale de la paix du 1er
janvier 2006, le pape Benoît XVI présente une
théologie tellement différente du ministère
d’amour de l’Église qu’on peut se demander comment
les deux documents ecclésiaux peuvent avoir été
écrits par le même auteur. Dans son message de
paix, le pape suit la théologie pastorale de
Jean-Paul II. Il y reconnaît que tous les
catholiques et, plus largement, tous les humains,
ont mission de se mettre au service de la
réconciliation de l’humanité dans la paix, la
justice et la vérité. Dans un monde profondément
divisé, menacé par de violentes confrontations,
l’amour de Dieu, révélé en Jésus-Christ, presse
les catholiques à devenir agents de paix, à
promouvoir une culture de dialogue, à adopter des
attitudes d’autocritique, à appuyer la législation
internationale, à combattre les conditions de
grande inégalité et à exiger que les droits
humains soient respectés. Benoît XVI reconnaît
ainsi la dimension politique de la vie chrétienne.
Dans ce message, le pape fait valoir un aspect original que
je n’avais jamais vu dans un document
ecclésiastique. Il parle de « la vérité » de la
paix et affirme que sans la vérité il n’y a pas de
paix. La vérité n’y est pas définie par opposition
à l’erreur, mais par opposition aux mensonges. Il
n’y aura pas de paix, dit le pape, tant que les
personnes et leurs institutions n’arrêteront pas
de mentir, n’arrêteront pas de déformer l’image
des autres, de cacher leurs propres fautes et de
diffuser de la propagande malhonnête. C’est
seulement quand nous vivrons dans la vérité et
renoncerons à nos mensonges que nous découvrirons
le véritable ordre mondial selon le bienveillant
dessein de Dieu.
De Benoît XVI, nombre de catholiques préféreront le Message
de paix du 1er janvier 2006 à sa
première encyclique du 25 décembre 2005.
(Texte publié dans la revue
Relations du mois d’août 2006)
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