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Benoît XVI s’éloigne de Jean-Paul II
Gregory Baum



« Deus Caritas est » (en français : « Dieu est amour »). Cette citation biblique annonce le thème des pressants messages que le pape veut adresser à l’Église catholique. La première partie de son encyclique présente une réflexion théologique sur la charité, alors que la deuxième partie explicite la mission charitable de l’Église.

Benoît XVI ne nous dit pas pourquoi il a choisi l’amour comme thème de sa première encyclique. On est cependant en droit de spéculer sur les raisons de ce choix. Le pape voit dans le monde actuel l’océan infini des souffrances dues à de nombreuses causes : désastres naturels, famine massive, bombardements et attaques terroristes, sida et autres maladies mortelles, discrimination et autres formes d’exclusion du bien-être – autant de maux graves pour lesquels il n’y a pas de remède miracle. Le pape compare l’humanité d’aujourd’hui au personnage biblique de Job qui « peut certainement se lamenter devant Dieu pour la souffrance incompréhensible et apparemment injustifiable qui est présente dans le monde » (paragraphe 38). À ce monde, l’Église se doit d’annoncer la Bonne Nouvelle : Dieu accompagne les humains dans leurs souffrances en les renforçant et les consolant par sa grâce.

Il n’est pas facile pour les gens bien portants d’adresser ce message à celles et ceux qui sont brisés par l’épreuve. Pourtant l’Église doit proclamer l’amour de Dieu. Ce Dieu n’est pas un monarque céleste intervenant à coups de miracle dans l’histoire humaine; ce Dieu, c’est plutôt cette présence gratuite, Parole et Esprit, qui soutient les personnes dans leurs forces vitales et qui leur communique l’espérance. De nos jours, l’Église reconnaît que le don gratuit que Dieu fait de lui-même est offert non seulement aux croyants chrétiens, mais à tous les êtres humains dans la mesure où ils ouvrent leur cœur. Benoît XVI insiste sur l’universalité de ce message.

Réflexion théologique étonnante

Dans ses savantes réflexions sur l’amour divin et humain, le pape énonce deux aspects intéressants, rarement présents dans l’enseignement catholique. Il fait d’abord une distinction, bien connue des étudiants en théologie, entre l’eros – l’amour qui recherche dans l’autre son propre bonheur – et l’agape – l’amour altruiste qui recherche le bien de l’autre. Dans la tradition catholique, ces deux amours ne sont pas en conflit. L’eros, dans sa recherche de satisfaction, va découvrir la valeur de l’autre, tomber en amour avec l’autre et puis contribuer de façon altruiste au bien-être de l’autre; de son côté, l’agape mène à une connaissance plus profonde de l’autre, découvre la bonté de l’autre et puis trouve sa satisfaction dans la présence de cet autre. Par cette dynamique, eros alimente agape et agape déclenche eros.

Selon une idée inusitée développée dans l’encyclique, l’amour de Dieu pour l’humanité suit la même dynamique et déclenche l’eros. En d’autres mots, Dieu se plaît à être avec nous, affirmation rarement présente dans l’enseignement catholique et bellement exprimée par un théologien contemporain : « Dieu ne veut pas être Dieu sans nous ».

L’encyclique comporte aussi un deuxième trait inusité. On y dit que l’eros sexuel est valorisé dans la tradition catholique. Il est un don de Dieu appelé à s’élever au niveau de l’amour altruiste de l’autre. Dans ce mouvement ascendant, l’eros sexuel alimente l’agape. Si la recherche de satisfaction sexuelle ne se hausse pas au niveau d’un amour généreux de l’autre, dit l’encyclique, elle devient une recherche égoïste de plaisir, réduisant la relation sexuelle à un commerce. Le pape affirme que ce regard positif porté sur l’eros sexuel rejoint l’enseignement de l’antiquité chrétienne, sans textes à l’appui – ce qui n’est pas étonnant car les théologiens de cette période, comme des siècles subséquents, ne voyaient dans la sexualité qu’un instrument de procréation.

Les œuvres de charité de l’Église

La deuxième partie de l’encyclique traite du ministère ecclésial de la charité. Il est généralement admis que la pratique de la charité (diakonia) constitue une dimension essentielle de la mission divine de l’Église, à l’instar de la proclamation (kerygma) et du culte (leiturgia).

Comparée à l’enseignement du pape Jean-Paul II, l’encyclique Deus Caritas est déçoit. Pour Jean-Paul II, l’annonce de l’Évangile demeurait incomplète si elle ne s’accompagnait pas de la défense des droits humains et de la condamnation des inégalités sociales, préjudiciables à la dignité humaine. Pour lui, le message prophétique de l’Église était partie prenante de sa proclamation.

Le pape Benoît XVI ne suit pas cette ligne de pensée. Le seul appel prophétique de son encyclique se limite à une phrase qui fait référence à Jean-Paul II : « En vue d’un développement harmonieux du monde, l’encyclique Ut unum sint a de nouveau souligné qu’il était nécessaire pour les chrétiens d’unir leur voix et leur engagement "pour le respect des droits et des besoins de tous, spécialement des pauvres, des humiliés et de ceux qui sont sans défense" » (paragraphe 30b). L’encyclique Deus Caritas est ne fait aucunement mention de cet appel évangélique lancé aux chrétiens de regarder la société avec les yeux de ses victimes.

Les lecteurs de l’encyclique seront surpris qu’il n’y ait aucune référence à ce que signifie ce ministère ecclésial de l’amour dans la situation actuelle, caractérisée par de sérieuses tensions ethno-religieuses. Que dit le message pastoral de l’Église sur le manque d’intégration des immigrants, sur la formation de ghettos regroupant les exclus et sur l’entrée illégale de personnes tentant d’échapper à la famine? Pas un mot, dans le texte, sur la façon dont les catholiques devraient réagir à ces situations douloureuses.

L’encyclique met principalement l’accent sur le ministère ecclésial de la charité : sa diakonia. Dès le tout début et pendant toute son histoire, affirme l’encyclique, l’Église a apporté aide et ressources pour alléger le fardeau des pauvres, pratique qui, aujourd’hui, a pris des proportions énormes. Le développement technologique moderne nous permet, en même temps, de connaître la misère des peuples de régions éloignées et d’y envoyer des équipes d’aide d’urgence. L’encyclique presse les institutions catholiques, les diocèses et les organisations charitables, de faire de leur mieux pour aider les peuples dans le besoin, les peuples dévastés par les désastres naturels, la famine ou les dommages dus à la guerre ou à d’autres formes de violence.

En exerçant le ministère de la charité, les institutions catholiques devraient être disposées à travailler avec des groupes protestants et des organisations laïques, et accepter la contribution des gouvernements. Le pape adresse des remerciements bien sentis aux femmes et aux hommes engagés qui aident les pauvres au nom de l’Église et en témoignage de leur foi en Jésus-Christ. Il ajoute que la charité ne doit jamais servir à convertir.

L’encyclique contient plusieurs mises en garde, dont la signification n’est pas vraiment claire. « L’activité caritative chrétienne doit être indépendante de partis et d’idéologies. Elle n’est pas un moyen pour changer le monde de manière idéologique et elle n’est pas au service de stratégies mondaines, mais elle est la mise en œuvre ici et maintenant de l’amour dont l’homme a constamment besoin » (paragraphe 31b). Et, plus loin : « En ce qui concerne les collaborateurs qui accomplissent concrètement le travail de la charité dans l’Église, l’essentiel a déjà été dit : ils ne doivent pas s’inspirer des idéologies de l’amélioration du monde, mais se laisser guider par la foi qui, dans l’amour, devient agissante » (paragraphe 33). Devons-nous comprendre que, dans des pays frappés par l’apartheid ou d’autres formes d’exclusion structurelle, l’Église devrait aider les victimes mais ne pas critiquer le gouvernement?

La réponse n’est pas claire. L’encyclique exprime une inquiétude à l’endroit du marxisme, même si les régimes marxistes ont presque tous disparu. À deux reprises, on y réfute la vieille idée marxiste qui veut que les gestes de charité confortent un ordre social injuste et donc favorisent le statu quo. Benoît XVI reconnaît qu’il y a bien là un grain de vérité, mais que, fondamentalement, c’est faux (paragraphe 26). En effet, même dans une société juste, la charité devra s’exercer envers les faibles, les malades et les personnes âgées.

L’encyclique refuse cependant de critiquer l’idéologie néolibérale, qui prône la charité privée, libérant ainsi le gouvernement de ses obligations sociales. Contrairement à l’enseignement catholique, le néolibéralisme ne reconnaît pas au gouvernement le devoir de redistribuer la richesse de la société. Jean-Paul II, rappelons-le, a toujours critiqué et le marxisme et l’idéologie néolibérale qui abandonne le bien commun aux lois du marché dérégulé. L’encyclique de Benoît XVI ne fait aucune référence au néolibéralisme.

La dimension politique

La différence d’approche des deux pontifes s’explique théologiquement. Pour présenter les relations entre amour, justice et politique, Deus Caritas est reprend l’enseignement pontifical d’avant Jean XXIII, qui faisait une nette distinction entre l’Église et l’État, c’est-à-dire entre la sphère de la foi, de l’espérance et de l’amour (régie par l’Église officielle), et la sphère de la justice et de la politique (régie par l’État). Dans le présent texte, justice et politique sont donc de l’ordre séculier. L’Église aide l’État en lui offrant son enseignement social fondé sur la raison et la loi naturelle, mais l’Église ne s’implique pas politiquement. Ce sont les laïcs catholiques qui, guidés par l’enseignement de leur Église et poussés par amour, doivent jouer leur rôle de citoyen dans l’ordre politique.

L’enseignement pontifical depuis Jean XXIII ne fait pas une distinction aussi claire entre l’Église et l’État. On y définit l’Église comme la communauté des fidèles – y compris sa hiérarchie – et on n’identifie plus la dimension séculière au seul État, mais à la société – y compris le gouvernement. Les deux sphères, religieuse et laïque, se recouvrent partiellement. Les croyants sont tout à la fois membres de l’Église et membres de la société; et leur vie chrétienne revêt inévitablement une dimension politique. Dans ce contexte, le mot « politique » ne fait pas référence uniquement aux efforts que l’État déploie pour promouvoir la justice, ou aux activités des partis politiques; il réfère à l’engagement des citoyens en faveur du bien commun, à la résistance aux préjugés et à la discrimination, aux débats entourant les impératifs de la justice ainsi qu’aux efforts consacrés à forger une opinion publique favorable aux droits humains et à une plus grande égalité sociale. Jean-Paul II était conscient que les gouvernements ne promeuvent une plus grande justice que s’ils sont poussés par les mouvements sociaux et appuyés par l’opinion publique.

Jean-Paul II a souligné la dimension politique de la vie personnelle en introduisant un nouveau vocabulaire. Les personnes, écrit-il, sont par nature des sujets, c’est-à-dire des agents historiques coresponsables de leur société; et leur « subjectivité », leur coresponsabilité pour les institutions dont ils sont membres, doit être respectée par les autorités gouvernantes. Appelées par Dieu à devenir pleinement humaines, les personnes sont donc des êtres éthiques avec une responsabilité politique. Pour promouvoir la paix et la justice, Jean-Paul II affirme qu’il ne suffit pas de faire appel aux autorités, mais qu’il faut aussi créer une culture de paix attentive à la souffrance des autres, promotrice de la justice sociale, opposée à l’arrogance collective, encourageant le dialogue, respectueuse des négociations faites de bonne foi et désireuse de résoudre pacifiquement les conflits. La vie quotidienne a dès lors une dimension politique.

J’ajouterais même que la spiritualité comporte une responsabilité sociale. Promeut-elle la fuite du monde, la recherche de Dieu dans les hauteurs et la mise entre parenthèses des souffrances des autres? Recherche-t-elle plutôt en Dieu la solidarité avec Jésus-Christ crucifié et avec toutes les victimes de la société?

Justice et charité

Deus Caritas est souligne, à juste titre, que l’Église officielle ne doit pas jouer – et ne joue pas – le jeu politique consistant à exercer une influence directe sur les gouvernements. Cependant, elle ne dit presque rien de la mission prophétique de l’Église, chef et membres, de proclamer la Parole de Dieu comme jugement contre l’injustice et l’oppression, comme promesse de salut et de renouvellement de la vie.

Deus Caritas est affirme clairement que les oeuvres de charité réalisées par les organisations catholiques dans les régions plus pauvres du monde ne doivent pas essayer de jouer un rôle politique. Cela a du sens si le mot politique est entendu au sens étroit d’actions propres à l’État. Mais si le mot est pris dans son sens large, alors les œuvres de charité, qui aident les pauvres à s’aider eux-mêmes et à réaliser leurs propres projets, revêtent une dimension politique : elles aident les pauvres à découvrir leur capacité d’agir. Dans les pays où sévit une grande oppression, le gouvernement interprète la solidarité avec les pauvres comme une action politique dangereuse. C’est pourquoi, dans ces pays, tant de personnes aidant les pauvres, y compris des prêtres et des religieuses, sont tuées par des assassins à la solde des élites politiques et économiques.

Dans la sous-section intitulée « justice et charité », commençant au paragraphe 26, Benoît XVI soutient la différence entre la charité, don surnaturel, et la justice, vertu naturelle. Ce n’est plus là l’analyse de Jean-Paul II qui reconnaissait l’interaction entre l’amour et la justice. Pour lui, l’amour pressait les chrétiens à entrer en solidarité avec les faibles et les exclus : il parlait d’amour préférentiel pour les pauvres. Ici l’amour promeut la justice. Mais la justice par elle-même ne produit pas la paix. La justice crée une situation difficile pour les coupables qui pourrait conduire à de nouveaux conflits, à moins qu’elle ne soit accompagnée de repentir et de pardon. Selon Jean Paul II, l’amour de Dieu et du prochain incite à l’engagement pour la justice et assure que, une fois victorieuse, cette dernière favorise la paix.

Journée mondiale de la paix 2006

Dans son message pour la Journée mondiale de la paix du 1er janvier 2006, le pape Benoît XVI présente une théologie tellement différente du ministère d’amour de l’Église qu’on peut se demander comment les deux documents ecclésiaux peuvent avoir été écrits par le même auteur. Dans son message de paix, le pape suit la théologie pastorale de Jean-Paul II. Il y reconnaît que tous les catholiques et, plus largement, tous les humains, ont mission de se mettre au service de la réconciliation de l’humanité dans la paix, la justice et la vérité. Dans un monde profondément divisé, menacé par de violentes confrontations, l’amour de Dieu, révélé en Jésus-Christ, presse les catholiques à devenir agents de paix, à promouvoir une culture de dialogue, à adopter des attitudes d’autocritique, à appuyer la législation internationale, à combattre les conditions de grande inégalité et à exiger que les droits humains soient respectés. Benoît XVI reconnaît ainsi la dimension politique de la vie chrétienne.

Dans ce message, le pape fait valoir un aspect original que je n’avais jamais vu dans un document ecclésiastique. Il parle de « la vérité » de la paix et affirme que sans la vérité il n’y a pas de paix. La vérité n’y est pas définie par opposition à l’erreur, mais par opposition aux mensonges. Il n’y aura pas de paix, dit le pape, tant que les personnes et leurs institutions n’arrêteront pas de mentir, n’arrêteront pas de déformer l’image des autres, de cacher leurs propres fautes et de diffuser de la propagande malhonnête. C’est seulement quand nous vivrons dans la vérité et renoncerons à nos mensonges que nous découvrirons le véritable ordre mondial selon le bienveillant dessein de Dieu.

De Benoît XVI, nombre de catholiques préféreront le Message de paix du 1er janvier 2006 à sa première encyclique du 25 décembre 2005.

 

(Texte publié dans la revue Relations du mois d’août 2006)

 

 

 

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