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L’espérance selon Benoît XVI
Gregory Baum

 

 

La dernière encyclique du pape est un plaidoyer vibrant et érudit sur la place de l’espérance chrétienne dans la modernité. En s’adressant surtout aux Européens vivant dans des sociétés fortement sécularisées, ce document néglige toutefois certains enjeux brûlants.

Intitulée en latin Spe salvi, la plus récente encyclique de Benoît XVI (publiée le 30 novembre dernier) est un brillant essai théologique sur l’espérance qui aborde des sujets fortement discutés durant la seconde moitié du XXe siècle. Elle s’adresse à un public européen instruit – surtout à des lecteurs allemands. Elle est l’œuvre d’un professeur capable de faire une lecture originale des textes bibliques et patristiques [1] pour y trouver des réponses à des questions soulevées par la culture contemporaine. L’encyclique est longue, profonde et d’une lecture pas toujours aisée. Je n’ai pas l’intention d’en faire un résumé, j’en présenterai plutôt certaines des principales idées que le pape soumet à notre réflexion.

Une théologie de l’espérance

Benoît XVI propose donc une théologie de l’espérance. Pour lui, l’espérance de la vie éternelle est un don divin qui transforme les cœurs et permet aux croyants d’anticiper, dans le temps, une présence partielle du règne de Dieu. L’espérance « attire l’avenir dans le présent, au point que [cet avenir] n’est plus le pur “pas-encore”. Le fait que cet avenir [le règne de Dieu] existe change le présent, le présent est touché par la réalité future » (no 7). À côté de la grande espérance de la vie éternelle, il y a donc des espérances mineures présentes par des réalisations de la grâce dans la vie personnelle et la vie en société. Les promesses de Dieu nous permettent ainsi d’avoir confiance que ce dernier agit dans l’histoire et appuient nos efforts pour créer une civilisation d’amour et de justice. Le pape fait siens, ici, les propos théologiques du protestant Jürgen Moltmann et du catholique Johann-Baptist Metz.

Benoît XVI ose même se demander si l’espérance du salut éternel n’a pas rendu les chrétiens individualistes. Se concentrant sur leur propre rédemption, tourneraient-ils le dos au monde, l’abandonnant à sa misère? Il nous rappelle que, dans l’antiquité chrétienne, le salut avait une signification sociale – ce qu’avait bien démontré Henri de Lubac dans son célèbre Catholicisme – Aspects sociaux du dogme (1947), cité dans l’encyclique. L’espérance basée sur la foi, explique toujours le pape, nous fait frères et sœurs de Jésus : « Le fait d’être en communion avec Jésus Christ nous implique dans son être “pour tous”, il en fait notre façon d’être. Il nous engage pour les autres, mais c’est seulement dans la communion avec Lui qu’il nous devient possible d’être vraiment pour les autres, pour l’ensemble » (no 28). L’espérance des promesses de Dieu nous amène à la solidarité universelle.

Dialogue avec le monde moderne

L’encyclique accuse les Lumières d’avoir remplacé la foi en Dieu par la foi en l’homme, et l’espérance de la vie éternelle par l’attente du progrès lié à la science et au pouvoir. Les deux grands projets historiques de la modernité, le libéralisme et le socialisme, ont abouti à un échec total, laissant le monde déchiré par des inégalités et des conflits armés. Certains journalistes qui ont accusé le pape d’être un grand conservateur opposé à la modernité n’ont pas bien lu l’encyclique.

Benoît XVI sait très bien, en effet, que la modernité a produit sa propre critique. Il cite en particulier les philosophes non croyants Max Horkheimer et Theodor Adorno – fondateurs, en 1922, de l’École de Francfort, un institut de recherche sociophilosophique marxisant. Cette École est bien connue pour sa thèse radicale selon laquelle la modernité est devenue l’obstacle principal à la réalisation de son propre projet. Toujours selon cette École, la raison qui a inspiré les Lumières a été fatalement réduite à la raison purement scientifique et instrumentale, ce qui a éliminé la raison éthique et conduit à un développement historique déshumanisant. « Adorno a formulé la problématique de la foi dans le progrès de manière drastique : le progrès, vu de près, serait le progrès qui va de la fronde à la bombe atomique » (no 22). Pour que la société moderne puisse incarner la liberté, l’égalité et la solidarité – disent ces philosophes –, elle doit arrêter la domination de la raison scientifique, récupérer la raison éthique et l’installer comme norme universelle. Ces philosophes étaient toutefois pessimistes, car ils ne croyaient pas que leur société avait les ressources morales pour effectuer une telle transformation culturelle.

Benoît XVI est en dialogue avec ces penseurs. Voici un passage particulièrement audacieux de l’encyclique : « Une autocritique de l’ère moderne dans un dialogue avec le christianisme et avec sa conception de l’espérance est nécessaire. Dans un tel dialogue, même les chrétiens, dans le contexte de leurs connaissances et de leurs expériences, doivent apprendre de manière renouvelée en quoi consiste véritablement leur espérance, ce qu’ils ont à offrir au monde et ce que, à l’inverse, ils ne peuvent pas offrir. Il convient qu’à l’autocritique de l’ère moderne soit associée aussi une autocritique du christianisme moderne, qui doit toujours de nouveau apprendre à se comprendre lui-même à partir de ses propres racines » (no 22). Voilà un écho clair au document Gaudium et spes du concile Vatican II que les courants conservateurs dans l’Église catholique tentent de nous persuader d’oublier!

Benoît XVI est fasciné par l’analyse pessimiste de l’École de Francfort. À cet égard, il faut cependant reconnaître que sa perspective est bien différente de celle, par exemple, de Mgr Claude Champagne, l’évêque auxiliaire d’Halifax. Ce dernier, dans une magistrale conférence sur la « Nouvelle évangélisation » [2] faite aux évêques canadiens en octobre 2007, voit plutôt l’œuvre du Saint-Esprit dans toutes les cultures et toutes les religions. Selon lui, cet Esprit soutient les humains dans leur comportement de bonté et dans les efforts qu’ils déploient pour créer une société de justice et d’amitié. L’évêque reconnaît que, partout dans le monde, les structures dominantes infligent injustices et souffrances aux hommes et aux femmes. Mais son espérance chrétienne lui permet d’être encore plus impressionné par l’action de l’Esprit dans la vie des humains rendus capables de résister à l’injustice et de répandre l’amour autour d’eux.

La vie éternelle

Bien de nos contemporains, écrit le pape, ne trouvent pas en la vie éternelle quelque chose de désirable. Ils veulent avoir une longue vie sur terre; mais vivre toujours, sans fin, leur semble ennuyeux et, en fin de compte, insupportable. Pourtant, explique-t-il, la vie éternelle n’est pas la prolongation de la vie dans le temps, année après année. Elle se situe hors des catégories de temps et d’espace : c’est une béatitude complète, une existence embrassée par la totalité et embrassant la totalité. Selon saint Augustin, ce qui nous est promis et que nous désirons est une réalité inconnue et inconnaissable : notre situation devant Dieu est docta ignorantia, une ignorance savante.

La référence à la docta ignorantia amène Benoît XVI à la théologie négative, un principe de la tradition catholique rarement mentionné dans les textes ecclésiastiques – sauf par le concile de Latran IV (1215) où il est dit clairement que la dissimilitude entre le Créateur et la création est toujours plus grande que la similitude. Puisque nos concepts et nos paroles se réfèrent tous à des êtres finis, ils ne sont pas aptes à désigner l’Être infini. Nous savons ce qu’est un bon repas, un bon livre et un bon être humain, mais si on applique le mot « bon » à la divinité, il faut dire d’abord que Dieu n’est pas bon − la dissimilitude étant toujours plus grande que la similitude. Pour dire avec la Bible que Dieu est bon, il faut étendre la signification de ce mot jusqu’à ce qu’il corresponde à l’Être infini − et ainsi échappe à notre connaissance. Tout ce que nous disons de Dieu, tous les credo récités dans l’Église, sont vrais seulement selon une certaine analogie; Dieu reste le Grand Inconnu « en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes des apôtres 17, 28).

La docta ignorantia caractérisant notre situation devant Dieu permet à Benoît XVI de formuler l’enseignement catholique sur les choses dernières de façon originale. Le ciel, comme nous l’avons vu, est la béatitude dans un moment permanent, sans avant ni après. Et l’enfer? « Il peut y avoir des personnes qui ont détruit totalement en elles le désir de la vérité et la disponibilité à l’amour. Des personnes en qui tout est devenu mensonge; des personnes qui ont vécu pour la haine et qui en elles-mêmes ont piétiné l’amour. C’est une perspective terrible, mais certains personnages de notre histoire laissent entrevoir de façon effroyable des profils de ce genre. Dans de semblables individus, il n’y aurait plus rien de remédiable et la destruction du bien serait irrévocable : c’est cela qu’on indique par le mot “enfer” » (no 45).

Et le purgatoire? Les humains dans lesquels réside l’amour de Dieu mais qui posent encore des obstacles à l’union de Dieu − probablement la grande majorité − vont expérimenter une purification après la mort. Utilisant l’image biblique du salut « à travers le feu » (1 Corinthiens 3, 15), Benoît XVI propose que la rencontre avec le Christ ressuscité brûlera ces obstacles et préparera les humains à la béatitude en Dieu.

Le jugement dernier

Voici ce qu’écrit le pape : « L’athéisme des XIXe et XXe siècles est, selon ses racines et sa finalité, un moralisme : une protestation contre les injustices du monde et de l’histoire universelle. Un monde dans lequel existe une telle quantité d’injustice, de souffrance des innocents et de cynisme du pouvoir ne peut être l’œuvre d’un Dieu bon. Le Dieu qui aurait la responsabilité d’un monde semblable ne serait pas un Dieu juste et encore moins un Dieu bon. C’est au nom de la morale qu’il faut contester ce Dieu » (no 42).

Comment le pape répond-il à ce propos? Il dit d’abord que ces terribles injustices ne peuvent pas être réparées par une justice purement humaine. « Personne ni rien ne répond pour la souffrance des siècles. » Ensuite il cite encore le philosophe non croyant Theodor Adorno qui affirme que la vraie justice − la justice qui hélas n’existe pas − exige un monde « dans lequel non seulement la souffrance présente serait anéantie, mais où serait aussi révoquée la souffrance qui appartient irrémédiablement au passé ». Pourtant, écrit Benoît XVI, la vraie justice arrivera. Au jugement dernier, Dieu se révélera comme juste et bon. « À la fin, au banquet éternel, les méchants ne siégeront pas indistinctement à table à côté des victimes, comme si rien ne s’était passé » (no 44). Les horreurs commises dans l’histoire seront dénoncées et punies, et les victimes seront récompensées et libérées par la résurrection de la chair.

La conclusion du pape fait écho à la théologie de Helmut Peukert et de Johann-Baptist Metz, selon laquelle Dieu a promis de libérer les victimes du présent en bénissant leur combat pour la justice et les victimes du passé en les ressuscitant à la vie éternelle. Ici le pape propose une théologie offrant des réflexions réconfortantes sur, entre autres, l’Holocauste et les génocides du Cambodge et du Rwanda.

Une certaine faiblesse

La concentration sur des questions européennes constitue une certaine faiblesse de l’encyclique. En effet, Benoît XVI ne fait aucune allusion à des questions du XXIe siècle soulevées par la mondialisation comme, par exemple, l’impact économique et culturel du néolibéralisme, le pluralisme religieux et les conflits identitaires, la crise écologique et l’épuisement des ressources [3]. Pas un mot sur le catholicisme hors de l’Europe. S’adressant aux sociétés européennes fortement sécularisées, le pape annonce que, sans l’espérance en Dieu, il n’y aura pas de solution aux problèmes sociaux. Mais on peut alors s’interroger : qu’est-ce qu’un tel message dit aux Américains? Le président Bush a justifié régulièrement ses politiques intérieures et extérieures par des références à sa foi chrétienne. Il a été soutenu par un secteur considérable de l’Église chrétienne et il a tenu régulièrement des réunions de prières à la Maison-Blanche… D’autre part, rappelons que le régime militaire des années 1970 en Argentine, responsable de la disparition de dizaines de milliers de citoyens et de citoyennes, se présentait en défenseur de la civilisation catholique contre les insurgés sans-Dieu… Et il serait possible de multiplier les exemples de ce type. Alors, à mon avis, il serait préférable de rappeler que ce dont toute société a véritablement besoin, c’est d’abord de se convertir à une culture de justice, de vérité et de compassion – et ce, quelle que soit son inspiration, religieuse ou laïque.

 

[1]  Les textes patristiques sont ceux des auteurs chrétiens de l’Antiquité reconnus par l’Église comme les « Pères » fondateurs de la pensée chrétienne.

[2]  Cf. www.cccb.ca/site/images/stories/pdf/pleniere2007_expose-mgrchampagne.pdf

[3]  Ces derniers enjeux ont été toutefois mieux pris en considération dans son message pour la Journée mondiale de la paix, le 1er janvier 2008.

 


Texte paru dans Relations, septembre 2008

 

Gregory Baum est théologien, professeur émérite au Département des Études religieuses à l’ Université McGill.


 

 

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