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L'encyclique de l'amour  –  Benoît XVI va-t-il surprendre le monde catholique?
 Jean-Claude Leclerc


 

Jean-Claude Leclerc est responsable de la chronique Éthique et religion au journal Le Devoir. Il enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

 

Le pape Benoît XVI aurait voulu déjouer les préjugés à son endroit qu'il n'aurait pu trouver, pour sa première encyclique, un thème mieux approprié que l'amour. La presse internationale, en effet, aura été quelque peu étonnée de sa première lettre aux catholiques du monde. On s'attendait à une dénonciation des maux contemporains, par exemple, ou à quelque savante réflexion doctrinale. Le propos du pape a porté plutôt sur l'expérience humaine la plus élevée et peut-être la plus ardue qui soit: l'amour humain.

Les journalistes n'auront pas été les seuls à manifester de l'étonnement. Des théologiens ont aussi été intrigués, les uns pour se réjouir de l'importance donnée par le pape à la vie sexuelle, les autres pour s'interroger sur une telle inauguration de son pontificat. Pourtant, le premier thème de l'encyclique Deus Caritas Est, publiée mercredi dernier, n'est pas tout à fait nouveau dans la pensée contemporaine de la papauté.

Jean-Paul II, par exemple, a écrit dans un message aux jeunes de France: « Toute l'histoire de l'humanité est l'histoire du besoin d'aimer et d'être aimé. » Étant un des rares papes à réfléchir au sens de la sexualité humaine, Jean-Paul II s'est aussi plus d'une fois employé à réconcilier sexe et amour. Ce pape polonais, athlète et homme de théâtre, rompait ainsi avec une longue tradition de méfiance envers le corps et l'attrait érotique.

Il revenait cependant à son successeur d'en faire un article plus manifeste de la foi chrétienne. Bien sûr, nul n'attend d'un pape célibataire qu'il tienne la vie conjugale pour la seule voie du salut. Encore moins approuvera-t-il la pratique de certaines sectes faisant de l'extase sexuelle l'authentique rapport avec le divin. Mais ce vieil observateur de la condition humaine ne s'est pas trompé en affirmant que l'amour renferme, spécialement entre l'homme et la femme, une « irrésistible promesse de bonheur ».

Plus d'un observateur tombera également d'accord avec le pape pour déplorer l'exploitation réductrice ou dégradante de la sexualité humaine. À la pornographie vulgaire s'ajoute maintenant, à l'échelle de la planète, le commerce de la prostitution forcée, l'esclavage des femmes, et un tourisme sexuel qui n'épargne plus les enfants. En outre, même quand ils vivent dans des conditions décentes, bien des gens éprouvent des difficultés sexuelles allant jusqu'à la misère ou la maladie.

Cette encyclique, dira-t-on sans doute, n'apporte pas le dernier mot sur l'amour. Ainsi, encore captive d'une conception biblique qui fait de l'union entre l'homme et la femme l'image même du Créateur, puis, chez les chrétiens, le symbole du rapport entre Dieu et l'Église, cette théologie ne pouvait élucider le mystère de l'homosexualité. Rejeté par la plupart des religions, l'attrait homosexuel reste une énigme pour la pensée religieuse, comme en témoignent les déchirements qui marquent les débats à son sujet dans les grandes confessions.

La tradition orthodoxe du christianisme a gardé de l'amour conjugal une vision moins pessimiste de la sexualité. On en trouve un remarquable exposé dans les travaux d'un Paul Evdokimov. Les Église orientales du premier millénaire ont développé une pensée qui tranche avec le rigorisme qui a prévalu en Occident. Cette tradition s'abstient de dicter une morale sexuelle pointilleuse comme on en trouvait, voici encore peu d'années, dans les manuels catholiques de la confession.

(Le Centre Emmaüs de Montréal propose des conférences sur les Églises d'Orient, notamment au regard de la sexualité. Son programme cite le Patriarche Athénagoras : « Si un homme et une femme s'aiment vraiment, je n'irai pas dans leur chambre à coucher. Tout ce qu'ils font est saint. » Et le Catholicos arménien Karékine 1er : « La tâche de l'Église est celle de former la conscience chrétienne, mais nous n'entrons pas dans le domaine intime de la vie de chacun. »)

La charité

L'amour est aussi charité. Plus traditionnelle et plus riche aussi à cet égard, la pensée de Benoît XVI rappelle aux catholiques que l'amour qu'ils vivent ne saurait se limiter à ceux qu'ils aiment dans leur entourage immédiat. Pour l'Église elle-même, écrit le pape, la charité n'est pas une activité d'aide sociale qu'on pourrait aussi bien laisser à d'autres, « elle est l'indispensable expression de son être même ».

Évoquant la critique marxiste de la religion tenue pour « l'opium du peuple », Benoît XVI ne restreint pas la vie de l'Église au culte et à la charité. Au contraire, il lui fait obligation de lutter aussi pour la justice. En même temps, prenant ses distances d'avec la théologie de la libération, un temps populaire en Amérique latine, il réitère une distinction déjà connue. « L'Église ne peut pas et ne doit pas prendre sur elle-même le combat politique pour établir la plus juste société possible. Elle ne peut ni ne doit remplacer l'État. »

Outre les principes généraux, l'encyclique comporte aussi quelques conseils d'actualité pour les personnes ou les groupes qui sont tentés de céder à l'extrémisme religieux. Aux fondamentalistes qui rêvent d'un État théocratique, Benoît XVI écrit : « L'État ne peut imposer la religion, mais il doit en garantir la liberté, ainsi que la paix entre les fidèles des différentes religions. »

Certes, l'Église catholique a développé une doctrine sociale mais, note le pape, cette doctrine « ne veut pas conférer à l'Église un pouvoir sur l'État. Elle ne veut pas même imposer à ceux qui ne partagent pas sa foi des perspectives et des manières d'être qui lui appartiennent ». Là, maints catholiques se demanderont pourquoi le respect du pluralisme proposé en matière sociale ne devrait pas s'appliquer également en matière sexuelle?

Un autre conseil s'adresse cette fois à un auditoire particulier, qui déborde la confession catholique: la tentation de la violence religieuse et politique. Parlant de la prière, le pape écrit : « Une relation personnelle avec Dieu et un abandon à sa volonté peut empêcher l'homme de perdre sa dignité et d'être la proie des enseignements du fanatisme et du terrorisme. »

De même, Benoît XVI rappelle aux catholiques engagés dans des activités charitables qu'ils ne doivent pas en faire un moyen de conversion d'autrui ni l'occasion de propager une idéologie politique particulière. Cette fois, plusieurs ne pourront s'empêcher de voir là un travers religieux qui est également répandu dans plus d'une communauté protestante ainsi que dans les mouvements islamistes.

Bref, dans une Église qu'on reprochait à un Jean-Paul II d'avoir ramenée à une tradition figée, Benoît XVI, son inspirateur et successeur, semble au contraire entreprendre des virages, peu spectaculaires peut-être, mais qui marquent une nette évolution par rapport à des enseignements séculaires. Ainsi, l'Église catholique ne pourra plus souscrire à la doctrine sexuelle d'un saint Augustin, ce libertin devenu rigoriste, ni à la doctrine d'un Thomas d'Aquin, qui faisait de l'État la police de « la vraie religion ».

Pourtant, s'agissant de sexualité et de justice sociale, Rome ne pourra se contenter de rajeunir son enseignement relatif à ces rapports humains. En particulier sur le statut fondamental de la femme, tenue depuis des siècles en état d'infériorité, ce ne sont plus seulement des excuses ni des conseils qu'il importe de prodiguer, diront maints fidèles et théologiens, mais des changements exemplaires.

 

Le Devoir, 30 janvier 2006

 

Pour lire l'encyclique Deus caritas est en français

 

 

 

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