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Si la première encyclique de Benoît XVI – « Dieu est
amour » – est passée dans les médias comme une
lettre à la poste et n’a pas choqué outre mesure
la presse libérale, c’est que le conservatisme
religieux dont elle fait preuve est en parfaite
syntonie avec l’air du temps. Je ne parle pas de
la première partie, philosophique et théologique,
de l’encyclique portant sur la complémentarité
entre Agapè (charité) et Eros, qui
ne manque pas d’intérêt, mais de la deuxième : une
longue argumentation visant à montrer que le
service de l’amour doit être dissocié du combat
pour la justice – le premier étant le propre de
l’Église, le second le propre de l’État.
Certes, en cela, le pape conforte la traditionnelle
séparation de l’Église et de l’État, rassurante et
nécessaire en un temps où le fondamentalisme
religieux assaille l’espace politique dans
l’espoir de le convertir en une sorte de pâturage
pour troupeaux dociles, au nom d’une vérité
immuable et implacable.
Cependant, la manière toute libérale dont Benoît XVI
revendique cette autonomie des « pouvoirs
terrestres » avalise non seulement une vision
cléricale de l'Église mais également un ordre
social aseptisé, exempt de conflits et d'acteurs
sociaux, où la sphère publique de plus en plus
dépolitisée sert une oligarchie financière « très
respectable ». Celle-ci accueille des théologiens
de Rome, dans le haut lieu de Davos, pour qu’ils
causent d’éthique et d’humanité, en même temps
qu'elle fait de l’inégalité sociale et de
l’appauvrissement le socle de son bien-être et de
son pouvoir.
Dans ce monde libéral, la domination, les rapports de
force, l'injustice, les inégalités sociales
scandaleuses et l'appauvrissement meurtrier
n'existent pas. Autant de réalités bannies du
vocabulaire de l’encyclique qui n’émergent que
sous les mots vagues de « problèmes », « besoins »
ou « situations difficiles ». À peine le pape
souligne-t-il, à la sauvette, la mondialisation de
l’économie. Il aurait pu, là au moins, faire
allusion au néolibéralisme, à la manière de son
prédécesseur, Jean-Paul II, qui ne manquait pas
l’occasion de dénoncer les « structures de
péchés » du capitalisme en même temps que les
régimes communistes. Par contre, il réussit à
critiquer par trois fois le marxisme. Le
capitalisme serait-il devenu maintenant
innommable?
Pourtant, les riches s'enrichissent toujours plus
pendant que l'appauvrissement s'accroît et
s’accentue. Selon le discours ambiant, personne
parmi les gens aux commandes du système économique
n'aurait les mains sales. Ne fonctionne-t-il pas
selon des « lois naturelles »? Celui-ci crée bien
son lot inévitable de victimes, mais ces
« problèmes » seraient d’ordre conjoncturel. Une
question d’adaptation et de réajustement, disent
les experts qui s’affairent à leur trouver une
solution technique. Surtout, pas de désordre
populaire ; cela risquerait de tout gâcher. Il
s’agit seulement de temporiser et d’absorber le
choc, notamment en déployant des œuvres de
charité. À cet égard, l'appel de George W. Bush,
comme de Reagan avant lui, à l’endroit des Églises
pour qu'elles prennent en charge le service de la
charité, fait étrangement écho à celui du pape.
Conservatisme politique et religieux iraient-ils
de paire?
La compassion et l’attention à la souffrance, il est
vrai, ne passeront pas. Elles seront toujours
nécessaires, en tout lieu, en tout temps. Mais
autant l’Agapè et l’Eros sont
intriqués l’un dans l’autre, autant la justice et
l’amour le sont également. Ce sera toujours
difficile à avaler pour les maîtres du monde. Et
la justice ne sera jamais le lot exclusif de
l'État. Quand j’étais au Chili, sous la dictature,
Pinochet ne cessait de sommer l’Église,
heureusement en vain, de se vouer à son
rôle « charitable » à l’égard des pauvres. De ne
pas se mêler de justice. L’Église – la hiérarchie
mais aussi les communautés chrétiennes – l’a
entendu autrement et fut persécutée comme les
pauvres et les opposants au régime. Comme en bien
d’autres endroits d’Amérique latine.
Cette compréhension de la justice comme un autre nom
de l’amour et l’expression de la solidarité avec
les humiliés relève de la tradition prophétique du
christianisme. Celle-ci induit à une expérience
religieuse qui non seulement ne s’oppose pas à la
liberté humaine, mais fait de celle-ci
l’expression même de la foi. En elle, l’amour du
monde et l’amour de Dieu ne font qu’un, le
Très-Haut est Très-Bas, la toute puissance divine
est fragilité humaine. Certes, reconnaître cela,
c’est entreprendre une longue marche vers la terre
des pauvres et des opprimés. C’est quitter le
paisible lieu de l'opulence divine qu’aiment à
fréquenter les puissants. C’est faire du combat
pour la justice – le propre d’hommes et de femmes
libres et solidaires, en lutte contre le destin et
disposés à faire de la Terre une habitation
humaine – le sacrement de la présence de Dieu dans
le monde.
(Éditorial publié dans la revue
Relations du mois de mars 2006)
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