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Amour et justice s’embrassent
Jean-Claude Ravet


 

Si la première encyclique de Benoît XVI – « Dieu est amour » – est passée dans les médias comme une lettre à la poste et n’a pas choqué outre mesure la presse libérale, c’est que le conservatisme religieux dont elle fait preuve est en parfaite syntonie avec l’air du temps. Je ne parle pas de la première partie, philosophique et théologique, de l’encyclique portant sur la complémentarité entre Agapè (charité) et Eros, qui ne manque pas d’intérêt, mais de la deuxième : une longue argumentation visant à montrer que le service de l’amour doit être dissocié du combat pour la justice – le premier étant le propre de l’Église, le second le propre de l’État.

Certes, en cela, le pape conforte la traditionnelle séparation de l’Église et de l’État, rassurante et nécessaire en un temps où le fondamentalisme religieux assaille l’espace politique dans l’espoir de le convertir en une sorte de pâturage pour troupeaux dociles, au nom d’une vérité immuable et implacable.

Cependant, la manière toute libérale dont Benoît XVI revendique cette autonomie des « pouvoirs terrestres » avalise non seulement une vision cléricale de l'Église mais également un ordre social aseptisé, exempt de conflits et d'acteurs sociaux, où la sphère publique de plus en plus dépolitisée sert une oligarchie financière « très respectable ». Celle-ci accueille des théologiens de Rome, dans le haut lieu de Davos, pour qu’ils causent d’éthique et d’humanité, en même temps qu'elle fait de l’inégalité sociale et de l’appauvrissement le socle de son bien-être et de son pouvoir.

Dans ce monde libéral, la domination, les rapports de force, l'injustice, les inégalités sociales scandaleuses et l'appauvrissement meurtrier n'existent pas. Autant de réalités bannies du vocabulaire de l’encyclique qui n’émergent que sous les mots vagues de « problèmes », « besoins » ou « situations difficiles ». À peine le pape souligne-t-il, à la sauvette, la mondialisation de l’économie. Il aurait pu, là au moins, faire allusion au néolibéralisme, à la manière de son prédécesseur, Jean-Paul II, qui ne manquait pas l’occasion de dénoncer les « structures de péchés » du capitalisme en même temps que les régimes communistes. Par contre, il réussit à critiquer par trois fois le marxisme. Le capitalisme serait-il devenu maintenant innommable?

Pourtant, les riches s'enrichissent toujours plus pendant que l'appauvrissement s'accroît et s’accentue. Selon le discours ambiant, personne parmi les gens aux commandes du système économique n'aurait les mains sales. Ne fonctionne-t-il pas selon des « lois naturelles »? Celui-ci crée bien son lot inévitable de victimes, mais ces « problèmes » seraient d’ordre conjoncturel. Une question d’adaptation et de réajustement, disent les experts qui s’affairent à leur trouver une solution technique. Surtout, pas de désordre populaire ; cela risquerait de tout gâcher. Il s’agit seulement de temporiser et d’absorber le choc, notamment en déployant des œuvres de charité. À cet égard, l'appel de George W. Bush, comme de Reagan avant lui, à l’endroit des Églises pour qu'elles prennent en charge le service de la charité, fait étrangement écho à celui du pape. Conservatisme politique et religieux iraient-ils de paire?

La compassion et l’attention à la souffrance, il est vrai, ne passeront pas. Elles seront toujours nécessaires, en tout lieu, en tout temps. Mais autant l’Agapè et l’Eros sont intriqués l’un dans l’autre, autant la justice et l’amour le sont également. Ce sera toujours difficile à avaler pour les maîtres du monde. Et la justice ne sera jamais le lot exclusif de l'État. Quand j’étais au Chili, sous la dictature, Pinochet ne cessait de sommer l’Église, heureusement en vain, de se vouer à son rôle « charitable » à l’égard des pauvres. De ne pas se mêler de justice. L’Église – la hiérarchie mais aussi les communautés chrétiennes – l’a entendu autrement et fut persécutée comme les pauvres et les opposants au régime. Comme en bien d’autres endroits d’Amérique latine.

Cette compréhension de la justice comme un autre nom de l’amour et l’expression de la solidarité avec les humiliés relève de la tradition prophétique du christianisme. Celle-ci induit à une expérience religieuse qui non seulement ne s’oppose pas à la liberté humaine, mais fait de celle-ci l’expression même de la foi. En elle, l’amour du monde et l’amour de Dieu ne font qu’un, le Très-Haut est Très-Bas, la toute puissance divine est fragilité humaine. Certes, reconnaître cela, c’est entreprendre une longue marche vers la terre des pauvres et des opprimés. C’est quitter le paisible lieu de l'opulence divine qu’aiment à fréquenter les puissants. C’est faire du combat pour la justice – le propre d’hommes et de femmes libres et solidaires, en lutte contre le destin et disposés à faire de la Terre une habitation humaine – le sacrement de la présence de Dieu dans le monde.

 

(Éditorial publié dans la revue Relations du mois de mars 2006)

 

 

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