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Fidélité dans la rupture
Jean-Claude Ravet

 


Le 14 septembre prochain deviendra effective l’autorisation de Benoît XVI, annoncée cet été, de célébrer la messe en latin selon le missel dit de saint Pie V, institué au XVIe siècle dans la foulée du concile de Trente. Ce missel n’était plus d’usage jusqu’à ce jour, depuis que Paul VI en avait édité un nouveau qui reflétait le renouveau ecclésial de Vatican II. Seuls les milieux ultraconservateurs réfractaires au concile s’en servaient encore. Maintenant, tous ceux qui apprécient la « sacralité » qui s’en dégage, dit le pape, pourront le faire. Dans la lettre adressée aux évêques, accompagnant le décret, il justifie également sa décision en ces termes : « L’histoire de la liturgie est faite de croissance et de progrès, jamais de rupture. » Cette phrase reflète bien, à mon sens, le défi que l’Église peine à relever pour être témoin signifiant de la présence de Dieu dans le monde : considérer la rupture comme chemin possible de croissance. Comme c’est le cas dans l’histoire, la vie, l’existence. Il en va de même dans l’Église, qu’elle se dise sainte et guidée par l’Esprit n’y change rien. La continuité, tant revendiquée par elle, sera reconnue après coup, grâce à la parole, au récit, au regard rétrospectif, faisant œuvre d’interprétation – ou, dans une perspective chrétienne, grâce à l’Esprit-Saint. Elle ne relève pas de l’évidence ni de la nature des choses.

Cette incapacité de la hiérarchie catholique à se remettre ainsi radicalement en question l’enferme dans un dogmatisme mortifère. Cela l’amène à s’obstiner à considérer inamovibles, par exemple, des structures et des liturgies d’origine monarchique, d’un autre âge, issues de sa longue fréquentation des palais des rois.

Quand l’Assemblée des évêques d’Amérique latine, réunie à Medellin il y a bientôt 40 ans, proclamait avec audace, dans la foulée de Vatican II, un Dieu présent parmi les appauvris et une Église solidaire de leur lutte pour la justice, les évêques se sont sentis fidèles à l’Église, mais en profonde rupture avec un mode d’être ecclésial qui avait privilégié historiquement l’oligarchie et fait siennes ses préoccupations. L’émergence de communautés ecclésiales de base où les laïcs jouent un rôle prédominant était pour eux le signe d’une fidélité à la bonne nouvelle de Dieu aux pauvres. Cette nouveauté a été vécue par beaucoup comme une conversion.

Rompre avec la « monarchisation » de Dieu et de l’Église signifie valoriser le souffle prophétique des nouveaux commencements, le miracle de l’agir humain et comprendre la rupture comme un « agir » privilégié de Dieu. L’Incarnation ne signifie-t-elle pas un déchirement de l’image « conventionnelle » d’un Dieu tout-puissant, niché dans l’au-delà? En faisant corps avec les humiliés, les écrasés, les opprimés, les torturés, ceux-là qui contestent, dans leur chair et par la justice qu’ils exigent, l’ordre immuable d’un monde qui fait fi de la dignité humaine, ne manifeste-t-elle pas le parti pris divin pour la contingence du monde?

Or, la valorisation de la messe en latin et sa vision éthérée de Dieu et de l’Église est un signe préoccupant – parce qu’il s’ajoute à d’autres – d’une volonté de restaurer une Église hors du monde, centrée sur le culte comme voie de salut, et de contenir, sinon d’étouffer, le souffle rénovateur initié par Vatican II.

 

(Extrait de l'éditorial publié dans la revue Relations du mois de septembre 2007)

 

 

 

 

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