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L’encyclique de Benoît XVI Deus caritas est
José Comblin

 



Premières réactions sur l'encyclique, en réponse à la requête du mouvement TAMBIÉN SOMOS IGLESIA CHILE. (28 janvier 2006)

Comme le dit explicitement le pape, cette encyclique contient deux parties : la première est plus théologique et la deuxième plus pratique. On ne dénote pas beaucoup de continuité entre les deux.

La première partie consiste en une longue dissertation sur la relation entre « éros » et « agapè » qui sont deux versions, deux modes, deux conceptions de l'amour. « Éros » est l'amour de désir, l'amour qui cherche la possession, l'amour qui veut jouissance et satisfaction pour soi-même. « Agapè » est un mot grec peu utilisé avant le christianisme, et c'est la parole choisie pour exprimer l'amour chrétien, l'amour de Dieu, du Christ, de l'Esprit Saint et des chrétiens. Entre « éros » et « agapè » il existe une différence profonde qui donne l'apparence d'une opposition radicale.

Alors, la dissertation théologique du Pape est une surprise parce qu'elle exprime une nouveauté dans le langage de la hiérarchie. Le pape affirme la nécessité d'un accord, d'une forme de complémentarité entre les deux formes d'amour, celle du désir et du recevoir et celle du don et de la gratuité. Je ne connais aucun document pontifical qui ait exalté de cette manière la jouissance et le désir. Si ces choses avaient été dites depuis l'époque patriarcale, l'histoire du christianisme aurait été radicalement différente. Durant tous les siècles, jusqu'à aujourd'hui, la jouissance a été suspecte, chassée ou condamnée. Ce refus de la jouissance a été motif de continuelles oppositions entre les prêtres, surtout les confesseurs, et les laïcs, spécialement au moment de la confession. Si on applique la doctrine du pape à la sexualité, plusieurs choses pourraient changer sur la manière habituelle de traiter de la sexualité dans la pastorale.

Le pape applique son schème du double aspect de l'amour à Dieu, au Christ et à l'être humain. Le no 12 qui se réfère au Christ n'est pas facile à comprendre. Le texte donne l'impression que l'application du schème au Christ n'est pas si évident. La christologie est trop courte et laisse ouvertes plusieurs questions. Certainement, le pape, qui est théologien, réserve pour une autre opportunité une encyclique sur Jésus‑Christ dans laquelle il aura l'opportunité de présenter de manière plus élaborée la conception théologique qu'il élude ici.

La deuxième partie traite de la pratique de la charité par l'Église. Elle rappelle les fondements de cette mission de l'Église dans l'Écriture et la tradition. Plusieurs lecteurs attendaient avec curiosité l'application de la doctrine de l'amour aux problèmes sociaux. Le sujet est traité aux numéros 26 à 29 qui se présentent sous le titre justice et charité.

Il y a quelque chose d'un peu étrange dans cet exposé: La doctrine du pape se présente comme une polémique contre le marxisme. Il n'y a aucune référence au capitalisme comme système social et comme réponse aux problèmes du développement humain. Le texte présente la doctrine sociale de l'Église comme réponse de l'Église aux problèmes sociaux, comme si cette doctrine sociale était une doctrine achevée, complète, capable d'orienter les catholiques dans leur action sociale d'aujourd'hui. L'Église enseigne la doctrine sociale mais rien de plus. Le travail pour un ordre plus juste dans la société est la responsabilité des laïcs. La distinction est catégorique : d'un côté il y a l'Église, de l'autre côté les laïcs. Ceux-ci ne sont pas Église et ne représentent pas l'Église. Leur action sociale est une décision purement individuelle.

L'encyclique ne fait aucune référence à la situation actuelle du monde. Ce n'est pas le sujet qu'elle veut traiter. Cependant ce silence laissera chez plusieurs lecteurs un certain sentiment de frustration. La doctrine de l'amour ne reçoit aucune application sociale concrète. Chaque chrétien doit chercher par lui‑même de quelle manière la doctrine de l'amour doit s'appliquer dans la société actuelle.

Au no 28b, on explique comment, du côté de la justice, l'amour est toujours nécessaire. Il n'y aura jamais de justice parfaite qui puisse satisfaire tous les besoins : il y aura toujours une place pour la charité. Ce texte semble suggérer que, dans la pensée du pape, les oeuvres de charité maintenues par l'Église sont plus importantes pour l'Église que l'action sociale et politique. Cependant, le pape peut avoir réservé pour une autre encyclique les problèmes qui procèdent de la situation sociale du monde actuel. Nous ne devons pas être impatients.

Du no 30 au no 42, l'encyclique parle des œuvres de charité organisées par l'Église. C'est une importante apologie de cette forme d'action de l'Église considérée dans son organisation hiérarchique. C'est la partie la plus développée de l'encyclique. Elle légitime la pratique actuelle, mais ne propose aucune nouvelle orientation.

Maintes fois le texte emploie le mot « idéologique » et toujours dans un sens négatif. On pourrait soupçonner que toute idéologie contient quelque chose du marxisme et, par conséquent, elle est un ferment négatif. En cela, le pape actuel se situe dans une position plus radicale que son prédécesseur.

Les lecteurs qui cherchent quelques petites indications significatives pourront noter que, deux fois, le pape parle de Mère Teresa de Calcutta. Ça ne peut être par pur hasard. Il se peut que dans la pensée du pape Mère Teresa de Calcutta soit la sainte qui représente le plus la présence chrétienne dans le monde actuel. L'autre signal est la relative abondance d'auteurs anciens et des Saints Pères. Il est reconnu que le pape actuel possède plus de culture que Jean Paul II; il aurait voulu utiliser cette culture pour illustrer sa pensée.

Ces réflexions ne sont que de premières impressions qui devront être soumises à une lecture plus attentive du texte, le comparant avec les écrits déjà publiés par le pape et ceux de son prédécesseur.

 

Traduction : André Godin, Sherbrooke.

 

 


 

 

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