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Le Pape porte un jugement iconoclaste sur
quelques-uns des éléments les plus marquants de
la modernité.
« Je puis comprendre la foi et l’amour. Mais
l’espérance ? L’espérance est une merveille, un
miracle, un mystère, un rayon de lumière au sein
d’un monde dans lequel la folie humaine semble
détruire tout fondement qui permettrait de
croire que celui-ci sera capable de
s’améliorer. » Ainsi s’exprimait le poète
français Charles Péguy au début du vingtième
siècle. Mais en suivant sa trace dans un
contexte de pessimisme existentiel,
philosophique et culturel, on peut sans doute
reconnaître, pendant la première moitié du
vingtième siècle, deux philosophies de
l’espérance qui contribuèrent à illuminer
l’obscurité de ce moment historique.
La première fut celle du penseur chrétien
français Gabriel Marcel dans son œuvre
essentielle Homo Viator. Celle-ci
présentait une introduction à la métaphysique de
l’espérance laquelle analysait la créativité de
l’espérance et son lien mystérieux avec le
« tu » absolu à partir de l’image suggestive de
l’être humain en tant qu’itinérant.
L’autre est celle du philosophe marxiste
allemand Ernst Bloch qui, avec la
trilogie Le Principe Espérance –
véritable encyclopédie des utopies – centrait sa
réflexion sur la réalité comme processus et sur
les possibilités de l’espérance dans le monde, à
partir de la considération de l’être humain
comme « animal utopique ».
Dans une autre atmosphère plus favorable à
l’espérance et de grande densité utopique comme
le fut la décade des années 60 du siècle
dernier, est apparue à l’intérieur du
christianisme et sous l’influence de Bloch,
La Théologie de l’Espérance – une des plus
créatives de ces 50 dernières années – de
Jürgen Moltmann. Il découvrait dans le
marxisme la possibilité de raviver l’espérance
chrétienne ; faisait sien le principe-espérance
de Bloch, reprenait l’idée de futur en tant que
clé de voute de la religion biblique et passait
d’un bond du « Dieu sans futur » de la théologie
scolastique desséchée au « Dieu de l’avenir et
de l’espérance ».
Et voici que Benoît XVI récupère
l’espérance comme thème de réflexion dans sa
seconde encyclique, Sauvés par l’espérance ;
ce qui est plein d’intérêt, d’autant que
celle-ci constitue un thème central dans le
christianisme. Celui-ci est souvent oublié ou
peu mis en valeur dans la théologie ainsi que
dans la vie des chrétiens car ces derniers, en
effet, ont donné plus d’importance à célébrer le
Vendredi Saint que le Dimanche de la
Résurrection.
Cela dit, la première surprise qu’apporte la
lecture de l’encyclique est qu’elle ne cite même
pas une seule fois Vatican II, un des événements
les plus porteurs d’espérance de l’histoire
moderne du christianisme, auquel le pape
participa personnellement comme théologien. Ce
fut précisément Vatican II qui rétablit la
communication entre l’espérance chrétienne et
les utopies historiques, après plusieurs siècles
de cheminement en parallèle, voir en directions
opposées.
Pour Benoît XVI il n’y pas d’autre fondement
pour l’espérance que Dieu. C’est une constante
qui se répète à chaque page de l’encyclique et
sans rien y changer : « L’homme a besoin de
Dieu, sinon il reste sans espérance. Un royaume
de Dieu instauré sans Dieu – un royaume émanant
seulement de l’homme – aboutit inévitablement à
la fin mauvaise de toute chose telle que décrite
par Kant » (n. 23). Plus radicalement encore il
écrit : « Un monde sans Dieu est un monde sans
espérance. Seul Dieu peut instaurer la justice »
(n. 44). « Il est vrai que qui ne connaît pas
Dieu, alors même qu’il aurait de multiples
motifs d’espérance, est au fond sans espérance,
sans la grande espérance qui soutient la vie (Eph
2,12). La grande espérance, la seule
authentique, qui résiste malgré toutes les
désillusions, ne peut qu’espérer en Dieu » (n.
27). « Un monde qui doit créer sa propre justice
par lui-même est un monde sans espérance » (n.
42).
Dans ces textes se font sentir le pessimisme
anthropologique et le théocentrisme exclusif de
Benoît XVI, qui l’accompagnent depuis les débuts
de son enseignement théologique, et qui est allé
en se radicalisant à mesure qu’il atteignait des
postes de pouvoir jusqu’à arriver au sommet du
Vatican. Une optique plus optimiste est celle de
l’anthropologie de l’espérance :
l’être humain vit pour autant qu’il espère.
« De par sa nature, affirme Lain Entralgo,
l’homme est tenu d’espérer, il ne peut pas ne
pas espérer. »
Dans cette encyclique, Benoît XVI dynamite les
ponts de communication établis par Vatican II
entre l’espérance chrétienne et la
transformation du monde. Il condamne de façon
iconoclaste quelques-unes des réalisations
historiques les plus emblématiques de la
modernité. Il s’agit, très concrètement de trois
d’entre elles : la foi dans le progrès,
symbolisée par Francis Bacon, la Révolution
française et le marxisme. Pour le Pape quels
sont les lieux privilégiés pour apprendre
l’espérance? Ce sont l’agir illuminé par Dieu,
la prière et la souffrance.
Où reste donc la raison dans la méditation de
Benoît XVI? Elle est certainement très présente,
mais elle manque d’autonomie, elle est
domestiquée. Elle ne peut être humaine que si
elle se soumet à la tutelle divine, que si elle
s’ouvre aux forces salvifiques de la foi.
L’encyclique s’achève avec une réflexion sur la
vie éternelle, à la manière des anciens traités
sur les fins dernières, en présentant le
jugement dernier comme lieu d’apprentissage et
d’exercice de l’espérance, mais avec l’enfer et
le purgatoire au centre, et sans même de
référence au ciel. Le panorama n’est pas
précisément habité par l’espérance, même pas
pour après la mort.
Texte paru dans El Periodico
traduit par Edouard Mairlot
Juan José Tamayo est directeur de la Chaire de
théologie et des sciences des religions de
l’Université Carlos III de Madrid.
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