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Nous pouvons appliquer à l’ensemble de l’ouvrage
de Joseph Ratzinger le constat que lui-même a
mis de l’avant à l’effet que les différents
courants d’interprétation du « Royaume de Dieu »
reposent sur les postulats et la vision
fondamentale de la réalité de chaque exégète
(p.80). Il ne fait aucun doute que l’auteur de
Jésus de Nazareth
(Flammarion 2007) n’échappe pas à ce
conditionnement. Déjà sa longue trajectoire à la
Curie romaine et celle, toute particulière, à la
tête de la Congrégation de la Doctrine de la
Foi, nous révèlent certains ancrages
philosophiques, théologiques et idéologiques qui
le suivront tout au long de cette longue
méditation. Ses silences sur certains textes et
l’agencement de certains autres ne seront pas
sans pointer quelques- unes de ces orientations.
Il ne fait pas de doute que des méditations sur
le même thème réalisées par Don Elder Camara,
vivant au milieu des quartiers pauvres du
Brésil, ou par Mgr Oscar Romero, engagé au
service d’un peuple persécuté au Salvador, ou
par le père Ernesto Cardenal, curé dans un
milieu défavorisé au Nicaragua ou encore l’abbé
Pierre vivant avec ses sans abris dans les
quartiers pauvres de Paris seraient fort
différentes de celles que nous trouvons dans le
volume de Joseph Ratzinger. Ce serait pourtant,
dans tous les cas, à partir de ce même Jésus
dont nous parlent les Évangiles.
Plus académique que pastorale, plus
christologique qu’historique, l’ouvrage est
traversé par une préoccupation fondamentale,
celle de tout recentrer sur Dieu le Père auquel
Jésus nous renvoie par sa personne divine et son
obéissance jusqu’à la mort sur la croix.
L’auteur nous dit que Jésus est l’actualisation
de la Torah (loi) et, qu’en lui, se trouve la
justice et « l’acceptation de l’entière volonté
de Dieu, la volonté de prendre sur soi le <joug
du royaume de Dieu> » (p.37). L’Église cultuelle
est la prolongation dans le temps de cette
acceptation de Jésus et du royaume de Dieu dont
il est l’incarnation.
Dans la présente réflexion je voudrais m’en
tenir à deux aspects qui me semblent
significatifs quant aux orientations
fondamentales de l’auteur : d’abord ses silences
sur certains textes et courants de pensée
théologique puis ses prises de position et ses
silences sur certaines questions relatives à
l’engagement social et politique des chrétiens.
1) LES SILENCES SUR CERTAINS TEXTES ET COURANTS
DE PENSÉE THÉOLOGIQUE
Dans le récit du Baptême de Jésus, on peut noter
l’absence de trois références, pourtant
importantes et de nature à jeter un éclairage
particulier sur l’arrivée de ce Jésus et de sa
mission au cœur de cette humanité à laquelle
nous appartenons tous.
Il y a d’abord cette première rencontre
de Jésus avec Jean-Baptiste au moment de la
visite de Marie à sa cousine Élisabeth. Cette
dernière, enceinte de Jean Baptiste, en
entendant la salutation de Marie, sentit
l’enfant bondir dans son sein et elle fut
remplie de l’Esprit Saint. «Bienheureuse celle
qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du
Seigneur s’accomplira. » Alors Marie dit :
Il est intervenu de toute la force de son bras;
il a dispersé les hommes à la pensée
orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de
leurs trônes et il a élevé les humbles; les
affamés, il les a comblés de biens et les
riches, il les a renvoyés les mains vides (Lc.
1, 51-55).
Il s’agit d’un extrait d’un cantique (le
Magnificat) que les catholiques ont l’habitude
de chanter à l’occasion de célébrations
joyeuses. Dans le contexte social de l’époque
où, selon les donnés de l’auteur (p.96), 90% des
habitants de la région faisaient partie de la
classe des pauvres, cette exclamation
prophétique que Luc met dans la bouche de Marie
ne tombait pas dans l’oreille de sourds. L’ordre
du monde, établi par les rois, les empereurs et
souvent soutenu ou toléré par les grands
prêtres, n’était pas celui voulu par Dieu. C’est
dans ce contexte que les zélotes, ces
révolutionnaires du temps de Jésus, voulurent
changer cet ordre des choses et que les
esséniens se sont détournés du temple d’Hérode
pour former des communautés familiales et
monastiques dans le désert (pp.32-33).
L’arrivée de Jésus apporte donc une nouvelle
espérance quant à l’avènement prochain d’un
ordre nouveau dans le monde. Sa vie et sa
mission en préciseront la nature. Une première
référence, donc, pas du tout anecdotique, qu’il
eût été important de relever pour mieux faire
comprendre la suite de la mission de Jésus dans
le monde. Selon ce texte le monde politique et
économique est pris en compte. En effet, lorsque
l’on jette les puissants en bas de leur trône et
que l’on renvoie les riches les mains vides, ce
n’est pas tout à fait neutre politiquement et
économiquement. Il y a quelque chose qui change
dans l’organisation des relations des groupes et
des personnes. L’auteur a plutôt choisi, dans ce
cas-ci, de s’en tenir à l’Évangéliste Jean
(1,31-33) qui fait dire au Baptiste, en parlant
de Jésus, « qu’il ne le connaissait pas »
(p.34).
La seconde rencontre
se passe, une trentaine d’années plus tard, au
Jourdain. Là, on y retrouve un Jean-Baptiste qui
ne mâche pas ses mots à l’endroit de beaucoup de
pharisiens et de sadducéens qui venaient pour se
faire baptiser :
Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen
d’échapper à la colère qui vient? Produisez donc
du fruit qui témoigne de votre conversion ; et
ne vous avisez pas de dire en vous-même : « Nous
avons pour père Abraham ». Car je vous le dis,
des pierres que voici, Dieu peut en susciter des
enfants à Abraham. Déjà la hache est prête à
attaquer la racine des arbres; tout arbre qui ne
porte pas de bon fruit va être coupé et jeté au
feu
(Mt.3, 7-10).
Ce passage n’est évidemment pas tendre à
l’endroit de ces gens qui se réclament de la foi
en Abraham, mais qui ne vivent que de cultes et
des apparats derrières lesquels se cache
beaucoup d’hypocrisie. Le baptême de Jean fait
donc appel dans un premier temps au
dépouillement complet de ces artifices et dans
un second temps à une manière nouvelle de vivre.
Encore là une nouvelle échelle de valeurs
s’impose. Pourtant lorsqu’on lit les
commentaires de l’auteur à l’endroit de ces deux
groupes, le lecteur peut facilement constater
qu’il les couvre d’une certaine compréhension.
De fait, ne sont-ils pas pour le judaïsme
ce que l’auteur et les hiérarchies sont
pour l’Église? La tentation de transposer ces
invectives sur les grands prêtres et les
docteurs de la loi d’aujourd’hui n’est pas tout
à fait sans fondement. L’auteur en sait sûrement
quelque chose.
Les sadducéens, qui font majoritairement partie
de l’aristocratie et de la classe sacerdotale,
s’efforcent de vivre un judaïsme éclairé,
conforme au model spirituel de l’époque, et
partant de s’adapter à la domination romaine… Le
mode de vie des pharisiens trouvera une
incarnation durable dans le judaïsme imprégné
par la Mishna et le Talmud… Il ne faut pas
oublier que les gens qui sont allés vers le
Christ provenaient d’horizon très divers et que
la communauté chrétienne primitive comprenait
aussi beaucoup de prêtres et d’anciens
pharisiens (p.33).
Les zélotes, par contre, ne bénéficient pas
d’autant de compassion de sa part. « Ces
derniers ne refusent ni la terreur, ni la
violence pour restaurer la liberté d’Israël. Les
pharisiens […] tentent de leur côté de mener une
vie d’observance stricte des préceptes de la
Torah… » (p.32).
À plusieurs reprises Jésus est confronté avec
ces gens qui tentent de toutes les manières de
le piéger. Ce n’est pas pour rien que Matthieu
leur consacre pratiquement un chapitre complet,
peu de temps avant que Jésus soit condamné par
ces mêmes gens à mourir sur la croix. Jésus n’y
va pas avec des gants blancs, de quoi mettre en
évidence le sérieux du sujet traité et son
impact sur la communauté des croyants. Joseph
Ratzinger n’en souffle aucun mot même s’il
comporte des précisions essentielles sur « la
véritable volonté du Père ». Je me permettrai de
n’en citer que quelques extraits. Il faut
rappeler que c’est le Fils de Dieu lui-même qui
parle, celui-là même qui sera appelé à juger le
monde :
Malheur à vous, scribes et pharisiens
hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des
Cieux ! Vous n'entrez certes pas vous-mêmes, et
vous ne laissez même pas entrer ceux qui le
voudraient!
Malheur à vous, scribes et pharisiens
hypocrites, qui parcourez mers et continents
pour gagner un prosélyte, et, quand vous l'avez
gagné, vous le rendez digne de la géhenne deux
fois plus que vous!
Malheur à vous, scribes et pharisiens
hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe,
du fenouil et du cumin, après avoir négligé
les points les plus graves de la Loi, la
justice, la miséricorde et la
bonne foi ; c'est ceci qu'il fallait
pratiquer, sans négliger cela. (Voir Mt 23,
1-33).
Si Jésus s’est attardé tellement sur ce point en
y revenant aussi souvent, plus souvent, en tout
cas, que sur bien d’autres questions comme la
sexualité, le culte et même la richesse, c’est
que c’était important. Alors, comment expliquer
que l’auteur n’ait pas relevé et commenté ces
déclarations de Jésus dans cet ouvrage dont
l’objectif est justement de nous présenter sa
personne et son message?
Des commentaires de l’auteur sur cet aspect de
la personnalité de Jésus et sur l’importance
qu’il accorde à cette question auraient sûrement
éclairé le lecteur. Ils auraient permis de faire
une autocritique des docteurs de la loi
d’aujourd’hui et d’indiquer, comme l’ont fait
Jean-Baptiste et Jésus, la nature de la
véritable conversion à laquelle ils doivent
s’astreindre. Je pense que tout lecteur aurait
été à la fois attentif à cette analyse et
indulgent à certains « mea culpa » réclamés par
le Baptême de Jean et les invectives de Jésus.
L’auteur choisit plutôt d’ignorer ces deux
passages et de s’en prendre plutôt aux zélotes
qui se font promoteurs de violence et de
terreur. À leur défense on peut toutefois noter
que si le soulèvement des zélotes, repoussé par
les soldats romains, s’est terminé dans un bain
de sang dont ils furent les victimes, ils n’ont
pas fait l’objet de réprimandes de la part de
Jean-Baptiste, comme ce fut le cas pour les
pharisiens et les sadducéens.
Le troisième texte
qui fut passé sous silence est justement celui
qui porte sur la conversion. À la foule qui lui
demandait ce qu’il fallait faire, Jean répond :
« Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage
avec celui qui n’en a pas; si quelqu’un a de
quoi manger qu’il fasse de même. » Des
collecteurs d’impôts aussi vinrent se faire
baptiser et lui dirent : « Maître que nous
faut-il faire? » Il leur dit : « N’exigez rien
de plus que ce qui vous a été fixé. » Des
militaires lui demandaient : « Et nous, que nous
faut-il faire? » Il leur dit : « Ne faites ni
violence ni tort à personne, et contentez-vous
de votre solde » (Luc 3. 10-14).
C’est là une autre référence qui jette une
lumière particulière sur le nouvel esprit qui
doit dorénavant inspirer ceux et celles qui se
réclament du baptême de Jean. On y trouve des
éléments importants sur la conversion. Le
partage, l’honnêteté dans les tâches
qui nous sont confiées. Cette honnêteté n’est
pas seulement en fonction des exigences de
l’employeur, mais également à l’endroit des
clients, des actionnaires, des électeurs.
Nous savons tous que le système de la
concurrence et des rendements n’a pas toujours
le scrupule de l’honnêteté en tête de liste de
ses préoccupations. Chaque métier, chaque
profession comporte ses petits secrets qui
permettent d’arrondir bien des factures. Si du
jour au lendemain chaque personne se refusait à
collaborer à ces astuces qui visent à gonfler
les factures, à augmenter indûment les revenus,
on se retrouverait vite dans un nouveau monde,
un monde où le mot honnêteté reprendrait son
sens originel. La conversion n’est-ce pas, entre
autres, se refuser à toutes ces tricheries ? Aux
soldats, dont certains avaient peut-être
participé au refoulement des zélotes, il leur
dit de ne faire ni violence ni tort à
personne. Par contre pour l’auteur, le
Baptême de Jean-Baptiste « implique la
reconnaissance de la faute et une demande de
pardon pour connaître le renouveau… » (p.37). Un
aspect qui ne ressort pas comme tel dans les
textes qui encadrent ce Baptême de Jésus.
On peut se demander comment ce passage des
Évangiles sur la conversion a pu échapper à un
auteur aussi averti. Il eût été intéressant
d’avoir, à la lumière de ce texte, son analyse
sur les diverses recommandations de Jean
Baptiste. Il eut été, entre autres, intéressant
de l’entendre sur la question du partage, de
l’honnêteté, de la violence.
Silence sur la théologie de la libération
Même si l’on sent que la théologie de libération
se retrouve derrière certaines prises de
position, il n’en dit aucun mot. C’est dans le
contexte des réflexions que l’auteur apporte sur
le Royaume de Dieu que l’occasion d’en discuter
eût été particulièrement pertinente. Dans cette
section, l’auteur fait ressortir les diverses
façons de comprendre, à travers l’histoire, ce
que veut dire cette annonce du Royaume de Dieu.
Il semble particulièrement préoccupé par la
nature de la manifestation de ce Royaume dans
notre monde. Est-ce l’Église dans ses rencontres
cultuelles? Est-ce un Royaume tout intérieur qui
se vit dans l’intimité d’une relation mystique
avec Dieu? Est-ce l’avènement d’un monde de
justice et de paix auquel toutes les religions
se joindraient sans pour autant abandonner leurs
cultes propres ?
Pour les deux premières hypothèses il fait appel
aux divers auteurs et aux opinions qu’ils ont
développées sur l’une ou l’autre d’entre elles.
Quant à la dernière hypothèse aucun auteur n’est
cité ou interpellé. Cette hypothèse, il la
résume d’ailleurs ainsi :
Le caractère central du Royaume aurait été
précisément le cœur du message de Jésus, et
constituerait la voie juste permettant de réunir
enfin les forces positives de l’humanité dans la
marche vers l’avenir du monde. « Royaume »
désignerait alors simplement un monde où règne
la paix, la justice, et où la création est
préservée. Il ne s’agirait de rien d’autre. Ce
« royaume » devrait être instauré en tant que
finalité de l’histoire (pp.74-75).
Cette approche, dont on ne sait d’où elle vient,
rejoint toutefois par certains de ses énoncés
les préoccupations de la théologie de la
libération. Il eût été important que Joseph
Ratzinger prenne le temps de nous la résumer et
de la commenter comme telle. De la même manière,
d’ailleurs, qu’il l’a fait pour les autres
approches.
La présentation de cette pensée aurait apporté à
cette méditation des éléments intéressants à
partager, d’autant plus, qu’elle est
profondément engagée. C’est une pensée très
ancrée dans la réalité sociale, politique et
économique dans laquelle évoluent, dans la
dépendance et la pauvreté, plus des deux tiers
de l’humanité et avec lesquels le Christ
ressuscité est à l’œuvre. C’eût été éclairant
que l’auteur nous précise en quoi il se dissocie
de cette pensée. Nous savons que plusieurs de
ces théologiens ont été suspendus, que certains
autres ont été condamnés et d’autres assassinés.
La grande majorité de ceux qui ont été réduits
au silence par les autorités vaticane se plaint,
d’ailleurs, de la mauvaise foi avec laquelle on
leur fait dire ce qu’ils ne disent pas comme
pour mieux les soustraire à leurs tâches
d’enseignement et de formation.
Une lettre, fort émouvante de l’un d’eux, le
père Jon Sobrino, jésuite, à son supérieur
général, en dit long sur ces mises en
accusation.
Tout ceci pour dire qu’une réflexion de l’auteur
s’avérait d’autant plus pertinente qu’il a eu
lui-même l’opportunité d’échanger avec plusieurs
d’entre eux et, même, d’en sanctionner un
certain nombre. Il ne fait aucun doute qu’une
telle discussion l’aurait entraîné sur la
réalité latino-américaine, sujet qu’il s’est
bien gardé de toucher directement. Serait-ce
pour ménager certaines susceptibilités de ceux
qui y jouent un rôle dominant et dont les
éléments de conflits l’auraient obligé à
certaines prises de position? Si le jugement
qu’il émet à la page 75 vise particulièrement
cette théologie, il eût été important qu’il le
précise. Quel est ce jugement?
À une observation plus attentive tout ce
raisonnement s’avère être un bavardage utopique
sans contenu réel, à moins de postuler sans le
dire que ce sont les doctrines partisanes qui
devront déterminer le contenu de ces concepts
que chacun sera obligé d’accepter (p.75).
Son application explicite à la théologie de la
libération donnerait aux auteurs qui s’en font
les promoteurs l’occasion d’y répondre en
précisant leur propre pensée.
2) ANALYSES ET PRISES DE POSITION POLITIQUE ET
SOCIALE
L’auteur, Joseph Ratzinger, nous surprend par
certaines analyses de la réalité sociale,
politique et économique. Je me permets de
relever celles qui ressortent le plus.
Au sujet du totalitarisme
Après l’expérience des régimes totalitaires, de
la brutalité avec laquelle ils ont écrasé les
hommes, raillé, asservi, frappé les faibles,
nous sommes à nouveau à même de comprendre ceux
qui ont faim et soif de justice, nous
redécouvrons l’âme de ceux qui sont dans
l’affliction et leur droit à être consolés
(p.119).
Joseph Ratzinger se garde bien, dans cet énoncé,
de préciser à qui vraiment il se réfère. On
soupçonne, évidemment, qu’il pense à l’ex-Union
Soviétique et à ses satellites de l’Europe de
l’Est. Cependant, plutôt que de le dire
explicitement, de manière à ne laisser aucune
ambigüité au lecteur quant aux régimes et
systèmes visés, il choisit de s’en tenir au
terme générique, le totalitarisme. Le lecteur
avisé pourra en étendre la portée aux horreurs
du nazisme, du fascisme et de ces régimes
militaires répressifs et sanglants qui ont
marqué l’histoire de l’Amérique latine.
Toutefois, la grande majorité des lecteurs
comprendront immédiatement qu’il s’agit des
régimes communistes de l’ex-Union Soviétique et
de ses pays satellites. Ce sera surtout à ces
derniers que les qualificatifs utilisés pour
faire ressortir le caractère diabolique et
inhumain du totalitarisme s’appliqueront. C’est
d’ailleurs en observant les horreurs de ce
totalitarisme qu’il est à même « de comprendre
ceux qui ont faim et soif de justice, d’y
découvrir l’âme de ceux qui sont dans
l’affliction et leur droit à être consolés ».
Le lecteur peut être entraîné subtilement à
transposer sur tous les régimes socialistes
« ces horreurs » et passer outre aux
« horreurs » générées par d’autres régimes tout
aussi sanglants.
Il faut déplorer que l’auteur n’ait pas précisé
davantage ses références au TOTALITARISME,
laissant ainsi le lecteur à ses propres
préjugés. Ne serait-il pas injuste, en effet, de
transposer ces propos à ceux qui poursuivent
leur développement humain et collectif dans le
cadre du socialisme, comme Cuba, le Vietnam, la
Chine, ou encore dans le cadre d’un socialisme
nouveau comme c’est actuellement le cas dans
divers pays de l’Amérique Latine? Ce n’est pas
une simple question de nuance, mais, dans ce
cas-ci, de substance.
Au sujet du capitalisme
Face aux abus du pouvoir économique, face aux
actes de cruauté d’un capitalisme qui ravale les
hommes au rang de marchandise, nos yeux se sont
ouverts sur les dangers que recèle la richesse,
et nous comprenons de manière renouvelée ce que
Jésus voulait dire quand il mettait en garde
contre la richesse, contre le dieu Mammon qui
détruit l’homme et qui étrangle, entre ses
horribles serres de rapace, une grande partie du
monde (p.120).
Une fois tracés les effets pervers du
capitalisme et ceux de la richesse, l’auteur
demeure vague et sans précision sur les lois qui
régissent ce système et sur ceux qui en sont les
principaux acteurs et promoteurs. Benoît XVI, se
garde bien de parler du libéralisme économique,
de l’action des multinationales et des
gouvernements qui les soutiennent. Ils ne sont
pourtant pas légion ceux qui ont le pouvoir de
s’imposer et de faire la loi au service de leurs
ambitions et de leurs intérêts. Pas un mot des
régimes militaires, mis en place en Amérique
latine et soutenus par ce capitalisme. Ils ont
fait des dizaines de milliers de morts, des
centaines de milliers de prisonniers et de
torturés et plusieurs centaines de milliers
d’expatriés. Pas un mot de ce type de
totalitarisme comme il l’a fait pour l’ex-Union
soviétique et ses satellites. Pas un mot de
l’Empire étasunien qui s’impose un peu partout
dans le Tiers Monde pour y assurer son hégémonie
et le meilleur approvisionnement de ses
multinationales. Bien que Dieu soit bien présent
dans les diverses Administrations étasuniennes
qui se succèdent – nous connaissons tous le « God
bless America » – ce dernier n’a toutefois pas
grand-chose à dire lorsque vient le temps de
parler d’intérêts et de moyens à prendre pour
écarter ceux qui peuvent devenir des obstacles.
L’élargissement de la vision de l’auteur sur
l’ensemble de cette réalité aurait permis de
mieux saisir l’originalité et la nature de ce
capitalisme, toujours aussi vivant et actif dans
le monde et de préciser l’apport de Jésus de
Nazareth comme force de changement.
Au sujet de l’aliénation de l’homme
N’est-il pas vrai que l’homme, cette créature
appelée homme, tout au long de son histoire, est
aliéné, brutalisé, exploité? L’humanité dans sa
grande masse a presque toujours vécu sous
l’oppression. Et inversement, les oppresseurs
sont-ils la vraie image de l’homme, ou n’en
donnent-ils pas plutôt une image dénaturée,
avilissante? Karl Marx a décrit de façon
drastique « l’aliénation » de l’homme. […] Il a
livré une image très concrète de l’homme qui
tombe aux mains de bandits (p.224).
Sur l’aliénation, il faut donner à Joseph
Ratzinger le mérite de reconnaître la profondeur
des analyses de Karl Marx. Il s’abstient
toutefois de faire référence à ces régimes qui
s’en inspirent et parviennent à donner à leur
population plus de justice, plus de dignité et
de respect. Il faut bien reconnaître que la fin
de l’Union Soviétique n’a pas mis un terme au
socialisme et aux régimes qui s’inspirent des
analyses de Marx. Diverses expériences,
d’inégales valeurs, il faut le reconnaître, se
poursuivent dans diverses régions du monde pour
vaincre les aliénations qui retiennent encore
les peuples dans l’ignorance et la dépendance.
Il eut été pertinent de mettre en évidence
l’apport de Jésus de Nazareth dans cette marche
des peuples vers leur pleine libération. Il ne
fait aucun doute que les commentaires de
l’auteur sur ces nouvelles réalités qui
soulèvent bien des débats entre les hiérarchies
locales et les gouvernements élus de ces pays,
auraient apporté un éclairage, sans doute
rafraîchissant et plein d’espérance pour ces
peuples en quête de dignité et de respect.
Au sujet du tiers monde
Il y a deux passages qui parlent du Tiers Monde,
mais dont le sens ne converge pas du tout. Le
premier se trouve dans le cadre des tentations
de Jésus au désert.
Les aides de l’Occident aux pays en voie de
développement, fondées sur des principes
purement techniques et matériels, qui non
seulement ont laissé Dieu de côté, mais ont
encore éloigné les hommes de Dieu par l’orgueil
de leur prétendu savoir, ont fait du Tiers Monde
le Tiers Monde au sens moderne
(p.53).
Pour le lecteur averti, cette analyse ne
correspond en rien aux véritables causes du sous
développement. D’abord, s’il y a des aides de
l’Occident aux pays en voie de développement, il
y a en quantité beaucoup plus élevée le pillage
réalisé par ce même Occident qui se dit,
pourtant, porteur des valeurs chrétiennes. Dire
que Dieu n’y est pas, c’est nier cette présence
missionnaire massive dans les pays en voie de
développement tout comme le caractère chrétien
des pays qui s’y font présents. Mais ne
sommes-nous pas en droit de nous demander alors
de quel Dieu s’agit-il? Était-ce le Dieu révélé
en Jésus-Christ ou un dieu d’aliénation? La
question se pose et devrait nous faire
réfléchir. Les propos de Benoît XVI ouvrent la
porte à ce genre de questions.
Le second passage, beaucoup plus près des
analyses sociales, politiques et économiques du
sous développement nous réconcilie avec
l’auteur. On le trouve dans le cadre des
réflexions sur la parabole du Bon Samaritain.
Cette parabole, est d’une actualité patente. Si
nous la transposons à l’échelle internationale,
nous voyons que nous sommes concernés par les
peuples d’Afrique que l’on dépouille et que l’on
pille. Nous voyons aussi à quel point ils sont
notre « prochain » : notre mode de vie, notre
histoire, dans lesquels nous sommes aussi
impliqués, ont concouru et concourent encore à
leur pillage […] Nous leur avons apporté le
cynisme d’un monde sans Dieu, où la seule chose
qui importe, c’est le pouvoir et le profit. Nous
avons détruit l’échelle des valeurs morales de
sorte que la corruption et la volonté de pouvoir
sans scrupule finissent par s’imposer comme des
évidences. Et l’Afrique n’est pas un cas isolé
(p.223).
En relation à ce pillage des pays du Tiers
Monde, l’auteur, bien qu’il précise que
l’Afrique n’est pas un cas isolé, passe
complètement sous silence l’Amérique latine
comme telle, région qui compte le plus grand
nombre de catholiques, et où les forces
capitalistes et socialistes se livrent un combat
acharné. Silence d’autant plus remarqué que
l’Église y est fortement engagé. Les évêques et
dignitaires ecclésiastiques se rangent, dans
leur ensemble, avec les forces du capital alors
que plusieurs prêtres et chrétiens engagés avec
les plus pauvres, se rangent avec ces derniers.
Il eût été intéressant que l’auteur mette en
évidence l’apport de l’Église à l’endroit de
ceux avec lesquels Jésus s’identifie : « Ce que
vous ferez au plus petit des miens c’est à moi
que vous le ferez. » C’est sans doute dans ce
contexte latino américain que l’auteur aurait pu
développer avec encore plus de clarté sa
position concernant la théologie de la
libération ainsi que celle prônée par les
hiérarchies catholiques et le Vatican. Le visage
de Jésus de Nazareth en serait ressorti avec
encore plus de force.
La réponse de Benoît XVI à tous ces maux
S’inspirant d’Ézéchiel 9, 4, l’auteur nous
réfère « à ces personnes qui ne se laissent pas
entraîner à se faire complices de l’injustice
devenue naturelle, mais qui au contraire en
souffrent. Même s’il n’est pas en leur pouvoir
de changer dans son ensemble cette situation,
ils opposent au règne du mal la
résistance passive de la souffrance, la
tristesse qui assigne une limite au pouvoir du
mal » (p.108).
Il y a évidemment matière à réflexion. Je ne
pense pas que la résistance passive ait été
adoptée par Jean-Paul II, tant en Pologne,
contre le communisme, qu’en Amérique latine,
vis-à-vis la théologie de la libération. Sur ces
deux fronts,
il était d’accord avec le Président Reagan et
les administrations qui lui ont succédé.
Actuellement les évêques du Venezuela ne sont
pas beaucoup enclins à la résistance passive de
la souffrance. Ils sont des alliés de ceux qui
appartiennent justement à ce capitalisme sauvage
dont l’auteur nous brosse le tableau. C’est
d’ailleurs le cas de la grande majorité des
évêques de ce Continent sur lesquels les
multinationales et les Administrations
américaines peuvent compter. La résistance
passive n’est certainement pas pour eux.
Elle n’est pas non plus le fait de ces chrétiens
qui ont les plus gros budgets militaires et qui
allument un peu partout dans le monde le feu de
la guerre. Par exemple Mr Bush, qui prie Dieu
tous les jours : le harcèlement de Cuba et le
Blocus qu’il maintient à son encontre ne sont
sûrement pas de la résistance passive, pas plus
d’ailleurs que ses interventions en Irak et au
Moyen Orient.
Alors, à qui recommande-t-on cette résistance
passive de la souffrance? Serait-elle, par
hasard, pour ceux qui sont victimes de ces
empires? S'agit-il d’une reconnaissance de la
fatalité d’un défaitisme pour ces deux tiers de
l’humanité prisonniers entre « ces horribles
serres de rapace »? Est-ce là le message de
Jésus et de l’Église à ces hommes et femmes qui
souffrent l’exploitation et la domination? Ne
pourrions-nous pas malheureusement appliquer aux
autorités ecclésiales d’aujourd’hui la phrase de
l’auteur déjà citée sur les sadducéens :
Les autorités ecclésiales, qui font
majoritairement partie de l’aristocratie et de
la classe sacerdotale, s’efforcent de vivre un
christianisme éclairé, conforme au modèle
spirituel de l’époque, et partant de s’adapter à
la domination de l’empire étasunien.
Que pense l’auteur des peuples qui décident de
reprendre leur destin en main et de repousser
les forces capitalistes qui « ravalent les
hommes au rang de marchandises » comme c’est le
cas avec la Bolivie, le Venezuela, l’Équateur,
le Nicaragua et d’autres qui s’y dirigent en
dépit des obstacles rencontrés? N’y a-t-il pas
là des alternatives à la résistance passive
permettant à l’homme de retrouver sa dignité et
d’inspirer du respect sans perdre pour autant la
foi et sa communion avec le Christ ressuscité?
Ces luttes menées avec courage pour une humanité
plus juste, plus respectueuse des droits de
chacun ne sont-elles pas cette semence en terre
et ce levain dans la pâte qui portent les
douleurs de l’enfantement de l’homme nouveau?
Cette référence à la résistance passive
contraste avec ce Jésus des Évangiles qui n’a
cessé d’appeler activement à un changement de
l’ordre des valeurs et à dénoncer ceux et celles
qui se réfugient dans des cultes et des coutumes
sans participer vraiment à la naissance de cet
homme dont le Christ est le principe et le
couronnement. Le message laissé par Marie à sa
cousine Élisabeth ne renvoie pas tellement à la
résistance passive.
Il est intervenu de toute la force de son bras;
il a dispersé les hommes à la pensée
orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de
leurs trônes et il a élevé les humbles; les
affamés, il les a comblés de biens et les
riches, il les a renvoyés les mains vides (Lc.
1, 51-55).
CONCLUSION
Dans cet ouvrage sur Jésus, il y a des silences
qui parlent tout autant que ce qui y est écrit.
Ces silences sont d’autant plus significatifs
que l’auteur, éminent théologien à l’érudition
remarquable, ne peut feindre l’oubli ou
l’ignorance.
Il est certain qu’en abordant de front les
textes portant sur les pharisiens et les Grand
Prêtres il eut été conduit à faire une certaine
autocritique de l’Église institutionnelle et
d’en assumer les « mea culpa » inévitables. Le
silence lui a permis de passer outre à cette
autocritique et de maintenir le cap sur une
Église portée par la vie sacramentelle et
dirigée par une élite sacerdotale.
Son silence sur la théologie de la libération et
sur l’Amérique latine lui a permis d’éviter de
parler du capitalisme étasunien, du
néo-libéralisme et des forces qui s’affrontent.
En parler l’aurait obligé à se commettre sur les
politiques interventionnistes des États-Unis,
sur leur force de manipulation et
d’exploitation. Il aurait dû discuter du
socialisme du vingt et unième siècle, parler du
Venezuela, de la Bolivie, du blocus étasunien
contre Cuba. Son silence lui a permis d’éviter
toutes ces questions et de ne pas offusquer
l’Empire et ses alliés chrétiens en Amérique
Latine.
Je sais que mes réflexions et commentaires ne
sont pas de nature à plaire ni à l’auteur, ni à
ceux qui le suivent sur cette voie. Mon objectif
n’est sûrement pas de plaire à qui que ce soit,
mais de mieux comprendre le visage humain de
Jésus de Nazareth dans le monde d’aujourd’hui.
Je pense qu’un retour sur le récit du jugement
dernier (Mt 25,31-46) que l’auteur aborde
(p.356), sans vraiment le commenter en lui-même,
serait de nature à nous ouvrir à ce qu’il y a de
plus essentiel dans le nouvel ordre de valeurs
apporté par Jésus à l’humanité toute entière.
os.fortin@sympatico.ca
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