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La liturgie en latin : un schisme consommé ?
Patrice Perreault

 



En lisant le nouveau motu proprio de Benoît XVI concernant le rituel latin, il est difficile de ne pas éprouver une grande tristesse. En effet, ce décret papal  normalise davantage l’usage du missel romain de 1962. En d’autres termes, Benoît XVI autorise  le rituel antérieur à Vatican II tant pour la messe que pour l’ensemble des autres rites comme la confirmation, le baptême ou le sacrement du pardon. Cette décision vise, selon le texte explicatif du Pontife aux évêques, à mieux réintégrer des groupes dissidents, mais également à permettre à des gens s’identifiant à ce rituel de pouvoir le célébrer.

S’il s’est souhaitable d’admettre une saine diversité théologique qui accommode des sensibilités différentes, le décret de Benoît XVI recèle néanmoins une portée symbolique très grande. Il risque d’avaliser des perceptions de certains groupes plus intégristes qui considèrent que Vatican II est une erreur voire une dérive dangereuse face à la «tradition catholique». D’ailleurs dans sa lettre explicative aux évêques, le pape prend la peine de souligner que ces craintes s’avèrent sans fondement. À notre avis, s’il se fait si rassurant, c’est parce qu’un danger bien réel existe d’accentuer un paradigme rigoriste, désincarné, hiérarchique, patriarcal, absolutiste et moraliste d’interprétation du monde.

La réforme liturgique de Vatican II cherche justement à se distancer de ce modèle issu du Moyen Âge. En guise d’illustration, prenons la position du président d’assemblée. Dans le rituel proposé par Vatican II, l’officiant(e) fait face à celle-ci. Loin d’être sans importance, cette position constitue une affirmation théologique forte : elle signifie que le destin de la divinité est étroitement associé, en communion, à celui du cosmos. Autrement dit, la divinité et les êtres humains sont partenaires dans le devenir du monde. Dans le rituel antérieur à Vatican II, la place du prêtre, dos à l’assemblée, comporte une tout autre vision : à l’instar des cultes de l’Antiquité d’où ce rituel est né,  il s’agit d’offrir un sacrifice plaisant à une divinité totalement extérieure à l’univers. La divinité exerce un contrôle absolu sur le monde et l’histoire. L’espérance est alors de l’influencer pour qu’elle intervienne de façon «surnaturelle» d’où l’importance du strict respect des rites, d’une morale étroite et de l’orthodoxie. Si Vatican II a  proposé une autre image de Dieu, cela cherchait à prendre en compte les sensibilités contemporaines qui n’avaient plus rien à voir avec une compréhension datant du Moyen Âge.

Le nouveau décret ne réhabilite-t-il qu’un rituel mort? Il est permis d’en douter. En effet,  nous retrouvons dans  la lettre explicative de Benoît XVI  son propre regard sur les initiatives liturgiques postérieures au Concile Vatican II. Le jugement se révèle d’une grande sévérité :

« [Le nouveau Missel]  finissait par être interprété comme une autorisation voire même une obligation de créativité; cette créativité a souvent porté à des déformations de la Liturgie à la limite du supportable. […]Et j’ai constaté combien les déformations arbitraires de la Liturgie ont profondément blessé des personnes […]! » La dimension sous-jacente n’échappe à personne : Benoît XVI indique bien que les gens plus traditionalistes respectent davantage la ligne de conduite normative alors que les autres  la trahissent.

Une telle lecture des suites de Vatican II témoigne de l’enracinement de Benoît XVI dans la tendance théologique dite de la «Révélation». Celle-ci considère la Bible et la tradition comme des données immuables et transhistoriques. Pour les tenants de cette école théologique, il convient de préserver la foi catholique contre «le relativisme moderne» qui affaiblit «la vérité absolue» de la révélation biblique.  Si la tendance théologique de la «Révélation» s’appuie sur le paradigme du Moyen Âge, une autre tendance théologique existe également. Cette école plus «écohumaniste»  intègre les avancées des sciences pures et humaines ainsi que le grand acquis du 20e siècle : le relativisme philosophique. Ce dernier reconnaît que toutes les œuvres humaines, y compris la Bible, demeurent tributaires d’un contexte et d’une culture qui façonnent les représentations du monde. En d’autres mots, tant la Bible que les dogmes sont d’abord et avant tout des formulations, historiquement situées, d’expériences spirituelles et religieuses provenant de communautés de croyant(e)s qui vivaient dans des civilisations fort  différentes des nôtres.  Il est à rappeler que Benoît XVI s’oppose depuis des années à la tendance théologique écohumaniste. La condamnation récente du théologien Jon Sobrino en fait malheureusement foi.

La normalisation du rituel latin correspondra-t-il  à une nouvelle tentative de contrer ce que des théologiennes et théologiens écohumanistes tentent de réaliser depuis des décennies : repenser  la foi chrétienne à la lumière des mutations sociales actuelles qui engendrent un nouveau modèle d’interprétation de la réalité? Il est à souhaiter que non car l’Église contemporaine fait face à maintes problématiques résumées avec justesse par l’exégète André Myre : « Il est présentement très douloureux de voir  les souffrances […] de bon nombre d’agentes de pastorale ou de catéchèse qui font face au mur d’incompréhension des jeunes parents; ou de plusieurs parents face à l’absence de sentiment religieux – je ne parle pas de foi – chez leurs adolescents; ou de voir des grands-parents qui voudraient tellement «transmettre» la foi reçue de leurs ancêtres à leurs petits-enfants. Ça ne marche pas. Ça ne peut pas marcher. La catéchèse ne fonctionne plus, la liturgie ne fonctionne plus, parce que les deux sont fondées sur une théologie institutionnelle qui est morte. Et cette théologie est morte parce qu’elle s’appuyait sur des concepts qui faisaient partie d’une culture gréco-romaine à jamais disparue » (André Myre, Pour l’avenir du monde, Montréal, Fides, 2007, pp. 202-203). Par son choix de rétablir l’ancien rituel, l’institution ecclésiale ne risque-t-elle pas de dériver vers un repliement sectaire consacrant malheureusement le schisme de l’Église face aux sociétés contemporaines? Autrement dit, le retour d’une langue morte préfigure-t-il la fin d’une confession religieuse chrétienne?

Il est à espérer que les théologiennes, les théologiens ainsi que la majorité des fidèles continuent d’opter pour une ouverture face aux enjeux contemporains. Par  la confiance et la foi ainsi manifestées à l’égard du monde,  les chrétiennes et les chrétiens pourront contribuer, en mettant en relief la spécificité évangélique c’est-à-dire la solidarité avec les  exclu(e)s, à l’élaboration de ce nouveau paradigme écologique et planétaire qui aidera à la construction d’un monde plus juste socio-écologiquement, plus solidaire et plus égalitaire.

 

 

 

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