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En lisant le nouveau motu proprio de
Benoît XVI concernant le rituel latin, il est
difficile de ne pas éprouver une grande
tristesse. En effet, ce décret papal normalise
davantage l’usage du missel romain de 1962. En
d’autres termes, Benoît XVI autorise le rituel
antérieur à Vatican II tant pour la messe que
pour l’ensemble des autres rites comme la
confirmation, le baptême ou le sacrement du
pardon. Cette décision vise, selon le texte
explicatif du Pontife aux évêques, à mieux
réintégrer des groupes dissidents, mais
également à permettre à des gens s’identifiant à
ce rituel de pouvoir le célébrer.
S’il s’est souhaitable d’admettre une saine
diversité théologique qui accommode des
sensibilités différentes, le décret de Benoît
XVI recèle néanmoins une portée symbolique très
grande. Il risque d’avaliser des perceptions de
certains groupes plus intégristes qui
considèrent que Vatican II est une erreur voire
une dérive dangereuse face à la «tradition
catholique». D’ailleurs dans sa lettre
explicative aux évêques, le pape prend la peine
de souligner que ces craintes s’avèrent sans
fondement. À notre avis, s’il se fait si
rassurant, c’est parce qu’un danger bien réel
existe d’accentuer un paradigme rigoriste,
désincarné, hiérarchique, patriarcal,
absolutiste et moraliste d’interprétation du
monde.
La réforme liturgique de Vatican II cherche
justement à se distancer de ce modèle issu du
Moyen Âge. En guise d’illustration, prenons la
position du président d’assemblée. Dans le
rituel proposé par Vatican II, l’officiant(e)
fait face à celle-ci. Loin d’être sans
importance, cette position constitue une
affirmation théologique forte : elle signifie
que le destin de la divinité est étroitement
associé, en communion, à celui du cosmos.
Autrement dit, la divinité et les êtres humains
sont partenaires dans le devenir du monde. Dans
le rituel antérieur à Vatican II, la place du
prêtre, dos à l’assemblée, comporte une tout
autre vision : à l’instar des cultes de
l’Antiquité d’où ce rituel est né, il s’agit
d’offrir un sacrifice plaisant à une divinité
totalement extérieure à l’univers. La divinité
exerce un contrôle absolu sur le monde et
l’histoire. L’espérance est alors de
l’influencer pour qu’elle intervienne de façon
«surnaturelle» d’où l’importance du strict
respect des rites, d’une morale étroite et de
l’orthodoxie. Si Vatican II a proposé une autre
image de Dieu, cela cherchait à prendre en
compte les sensibilités contemporaines qui
n’avaient plus rien à voir avec une
compréhension datant du Moyen Âge.
Le nouveau décret ne réhabilite-t-il qu’un
rituel mort? Il est permis d’en douter. En
effet, nous retrouvons dans la lettre
explicative de Benoît XVI son propre regard sur
les initiatives liturgiques postérieures au
Concile Vatican II. Le jugement se révèle d’une
grande sévérité :
« [Le nouveau Missel] finissait par être
interprété comme une autorisation voire même une
obligation de créativité; cette créativité a
souvent porté à des déformations de la Liturgie
à la limite du supportable. […]Et j’ai
constaté combien les déformations arbitraires de
la Liturgie ont profondément blessé des
personnes […]! » La dimension sous-jacente
n’échappe à personne : Benoît XVI indique bien
que les gens plus traditionalistes respectent
davantage la ligne de conduite normative alors
que les autres la trahissent.
Une telle lecture des suites de Vatican II
témoigne de l’enracinement de Benoît XVI dans la
tendance théologique dite de la «Révélation».
Celle-ci considère la Bible et la tradition
comme des données immuables et transhistoriques.
Pour les tenants de cette école théologique, il
convient de préserver la foi catholique contre
«le relativisme moderne» qui affaiblit «la
vérité absolue» de la révélation biblique. Si
la tendance théologique de la «Révélation»
s’appuie sur le paradigme du Moyen Âge, une
autre tendance théologique existe également.
Cette école plus «écohumaniste» intègre les
avancées des sciences pures et humaines ainsi
que le grand acquis du 20e siècle :
le relativisme philosophique. Ce dernier
reconnaît que toutes les œuvres humaines, y
compris la Bible, demeurent tributaires d’un
contexte et d’une culture qui façonnent les
représentations du monde. En d’autres mots, tant
la Bible que les dogmes sont d’abord et avant
tout des formulations, historiquement situées,
d’expériences spirituelles et religieuses
provenant de communautés de croyant(e)s qui
vivaient dans des civilisations fort
différentes des nôtres. Il est à rappeler que
Benoît XVI s’oppose depuis des années à la
tendance théologique écohumaniste. La
condamnation récente du théologien Jon Sobrino
en fait malheureusement foi.
La normalisation du rituel latin
correspondra-t-il à une nouvelle tentative de
contrer ce que des théologiennes et théologiens
écohumanistes tentent de réaliser depuis des
décennies : repenser la foi chrétienne à la
lumière des mutations sociales actuelles qui
engendrent un nouveau modèle d’interprétation de
la réalité? Il est à souhaiter que non car
l’Église contemporaine fait face à maintes
problématiques résumées avec justesse par
l’exégète André Myre : « Il est présentement
très douloureux de voir les souffrances […]
de bon nombre d’agentes de pastorale ou de
catéchèse qui font face au mur d’incompréhension
des jeunes parents; ou de plusieurs parents face
à l’absence de sentiment religieux
– je ne parle pas de foi –
chez leurs adolescents; ou de voir des
grands-parents qui voudraient tellement
«transmettre» la foi reçue de leurs ancêtres à
leurs petits-enfants. Ça ne marche pas. Ça ne
peut pas marcher. La catéchèse ne fonctionne
plus, la liturgie ne fonctionne plus, parce que
les deux sont fondées sur une théologie
institutionnelle qui est morte. Et cette
théologie est morte parce qu’elle s’appuyait sur
des concepts qui faisaient partie d’une culture
gréco-romaine à jamais disparue » (André
Myre, Pour l’avenir du monde, Montréal,
Fides, 2007, pp. 202-203). Par son choix de
rétablir l’ancien rituel, l’institution
ecclésiale ne risque-t-elle pas de dériver vers
un repliement sectaire consacrant
malheureusement le schisme de l’Église face aux
sociétés contemporaines? Autrement dit, le
retour d’une langue morte préfigure-t-il la fin
d’une confession religieuse chrétienne?
Il est à espérer que les théologiennes, les
théologiens ainsi que la majorité des fidèles
continuent d’opter pour une ouverture face aux
enjeux contemporains. Par la confiance et la
foi ainsi manifestées à l’égard du monde, les
chrétiennes et les chrétiens pourront
contribuer, en mettant en relief la spécificité
évangélique c’est-à-dire la solidarité avec les
exclu(e)s, à l’élaboration de ce nouveau
paradigme écologique et planétaire qui aidera à
la construction d’un monde plus juste
socio-écologiquement, plus solidaire et plus
égalitaire.
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