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De
la mort de Staline à la chute du mur de Berlin,
presque 40 ans se sont écoulés. On le sait, des
régimes autoritaires mettent en place des
structures idéologiques et des pratiques capables
de perdurer, et même de se renforcer, en l'absence
du chef inspirateur. Ce rappel, sans doute
hyperbolique, contient une leçon pour tous ceux et
surtout celles qui, ayant vécu péniblement le
pontificat de Jean-Paul II, espèrent que l'élu du
conclave ouvrira de nouveau les fenêtres du
Vatican à l'action de l'Esprit et que reprendront
les travaux suspendus de modernisation de cette
institution.
Jean-Paul II est devenu pape à un moment critique
dans la vie de l'Église, intensifié par l'ambiance
de consternation provoquée par la disparition
subite de son prédécesseur. Par son nom composé,
inspiré de Jean XXIII et de Paul VI, par le refus
de la couronne pontificale et malgré la brièveté
de son pontificat, le dernier pape italien,
Jean-Paul Ier, avait confirmé la pérennité du
deuxième Concile du Vatican. Karol Wojtyla avait
peu de choix, sinon celui d'entériner ces choix si
monumentaux.
L’élection du Polonais suscite un réel
enthousiasme, car pour plusieurs il s’agit d’un
signe précurseur des choses à venir. Or,
rapidement les espoirs se dissipent, chassés par
un raidissement inconnu sous le pontificat de Paul
VI, et cela malgré la prolifération des questions
controversées (sur la sexualité, la place des
femmes, l’ordination d’hommes mariés, les
nouvelles orientations en théologie, christologie,
ecclésiologie, l’autorité du magistère, etc.)
pendant que les constats de blocage et de
déception se multiplient.
Le ton est donné
Quelques événements ont rapidement donné le ton au
pontificat du Polonais. Alors que l’hémorragie du
clergé continue, le Vatican impose un moratoire
sur la laïcisation des prêtres, refusant, au nom
de l’inviolabilité des structures hiérarchiques,
de rendre la liberté à ces hommes désireux de
refaire leur vie sans briser leur lien avec
l’Église. De même, les théologiens Jacques Pohier,
Edward Schillebeeckx et Hans Kung deviennent la
cible d’enquêtes doctrinales, mettant fin à
l’esprit de liberté intellectuelle au sein de
l’Église. Le voyage de Jean Paul II à Puebla, au
Mexique, lors de la réunion de la Conférence
épiscopale de l’Amérique latine, signale son
intention de mettre au pas les nouvelles
théologies issues du tiers monde et de ramener
toute initiative dans le domaine social sous le
contrôle de Rome. L’ère de l’ouverture et des
innovations s’achève.
Autant que la dynamique charismatique et
triomphaliste qui galvanise les médias, le
renforcement des structures cléricales,
l’étouffement des débats de fond et la
centralisation autoritaire définiront le règne de
Jean Paul II. Homme de principe, parfois
prophétique, mû par la certitude de sa foi, animé
par une grande intelligence et décidé à préciser
la pensée de l’Église, il négligera l’attention
aux personnes, l’écoute des voix divergentes, la
consultation collégiale et l’art du compromis. Il
n’est pas juste de parler d’un retour en arrière,
car Jean Paul II porte toujours une très grande
attention aux textes du Concile cependant, il se
montre peu accueillant envers différentes
manifestations de ce que nous pouvons appeler la
culture du Concile, qu’il s’agisse de la volonté
des évêques de continuer à travailler ensemble
dans les conférences épiscopales ou du désir des
chrétiens et chrétiennes de vivre et réfléchir
leur foi à l’écoute des autres grandes traditions
religieuses du monde.
La question des femmes
Dans ce nouvel ordre ecclésial, les tensions
autour de « la question des femmes » s’empilent.
En déclarant l’émancipation contemporaine des
femmes un signe des temps, Jean XXIII avait percé
la cuirasse patriarcale dont s’est revêtue la
hiérarchie au courant des siècles, mais sans pour
autant créer une véritable fondation pour une
solidarité de l’Église avec des femmes. Plusieurs
des questions laissées en suspens par le Concile
touchent directement à la vie des femmes, dont les
nombreuses questions sur la sexualité et le
mariage ainsi que celles sur la place des femmes
dans les structures décisionnelles de l’Église, le
rôle des ministres ordonnés dans une Église peuple
de Dieu ainsi que l’ordination éventuelle des
femmes.
Deux des plus grandes controverses du pontificat
de Paul VI, l’encyclique Humane Vitae sur la
contraception et le refus de l’ordination des
femmes, deviennent des symboles du conflit
grandissant entre le mouvement des femmes et
l’Église catholique. Malgré cela, à l’intérieur de
l’Église, ces controverses nourrissent la volonté
des femmes catholiques de transformer cette Église
patriarcale en véritable communauté des disciples;
une nouvelle théologie féministe s’élabore, des
réseaux se construisent, des alliances se forment,
dont certaines avec des hommes à l’intérieur de
l’appareil qui saisissent la nécessité de cette
conversion des esprits et des structures. En 1978,
quand Jean Paul I (appelons-le « le bref »)
rappelle à l’Église que Dieu est notre mère aussi
bien que notre père, il ne semble pas si vain
d’espérer voir le Concile se compléter en ce qui
concerne « le deuxième sexe ».
Les obstacles auxquels se heurtent ces espoirs
sous le règne de Jean Paul II sont de plusieurs
ordres. Premièrement, alors que son prédécesseur a
su reconnaître la maternité de Dieu, Jean Paul II,
toujours soucieux de défendre la différence
ontologique immuable entre les femmes et les
hommes, a de la difficulté à admettre que la
masculinité de Jésus de Nazareth est un accident
de l’histoire et que le Christ incarné participe à
une seule humanité, commune aux femmes et aux
hommes. Dans un cycle vicieux, il développe une
anthropologie théologique qui souligne la distance
entre le masculin et le féminin afin de soutenir
une christologie masculiniste et il fait appel à
un langage symbolique où le féminin s’attache
davantage à la Vierge Marie qu’à son fils. Sous
son règne, cette vision dualiste imprègne autant
les interventions du Vatican dans les débats sur
des droits économiques, sociaux et politiques des
femmes que les prises de position sur l’ordination
des femmes.
La tradition sans équivoque
Deuxièmement, un très grand romantisme se joint à
une volonté sans équivoque de soutenir les
positions traditionnelles en ce qui concerne la
sexualité, le mariage et la famille. Ni la
complexité de la sexualité dans le monde
contemporain ni les souffrances réelles des
personnes ne sèment des doutes, qu’il s’agisse du
désir d’une femme battue à bâtir une nouvelle
relation d’amour ou de l’utilité évidente du
préservatif dans le combat contre le VIH/SIDA, la
peste la plus meurtrière de l’histoire de
l’humanité. Si la rigidité en matière sexuelle
nous atteint tous et toutes, les femmes se sentent
les premières concernées, à la fois parce que plus
que tout autre mouvement politique, le féminisme a
mis en relief l’importance de la sexualité pour le
bonheur humain, mais aussi parce que c’est par le
contrôle des corps que le patriarcat maintient son
pouvoir sur les vies des femmes.
L’ultime obstacle se situe dans la très grande
méfiance de Jean Paul II à l’égard de la culture
moderne. Tant le marxisme que le libéralisme
l’effraient et sa vision s’accommode peu du
pluralisme moral et de l’autonomie des
consciences. Ayant vécu sous un régime stalinien,
le sécularisme lui paraît la plus grande menace
pour l’avenir de l’humanité.
Or, selon cette manière de voir, au lieu d’être un
signe des temps qui nourrit l’espérance de
l’humanité, le féminisme devient un autre courant
dangereux de la modernité, remettant en question
les bases traditionnelles de la famille, de la
religion et de la société, alimentant cette
culture de la mort que Jean Paul II souhaite à
tout prix vaincre. Les critiques féministes à
l’égard de la légitimation de la subordination des
femmes par les grandes religions renforcent le
malaise; les efforts des chrétiennes pour repenser
leur foi à la lumière de cette expérience
contemporaine de libération sont identifiés à un
abandon de la tradition; la condamnation du
féminisme s’apparente à celle que des papes
préconciliaires avaient prononcée à l’égard des
mouvements démocratiques et des écoles modernes de
philosophie. La controverse et l’hostilité
remplacent le débat dans le respect.
Autoritaire et centralisateur Jean Paul II n’a pas
su incarner les valeurs d’ouverture et de
collégialité si chères aux prédécesseurs dont il
portait les noms. La longueur de son pontificat
lui a permis de mettre en place, mais surtout de
consolider, les structures nécessaires à
l’épanouissement de sa vision théologique et de sa
volonté. Tout changement éventuel devra s’y
confronter.
Le Devoir
IDÉES, mercredi 6 avril 2005, p. a9
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