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Quel bilan dresser de 25 années de pontificat ?
Si la stature humaine de Jean-Paul II
impressionne, ses prises de position doctrinales
comme ses décisions pastorales marquent, il faut
bien le dire, un net recul par rapport aux
ouvertures du Concile Vatican II et même par
rapport au pontificat pourtant de plus en plus
frileux de Paul VI. Le retour à des affirmations
rigides et à des postures autoritaires procède
sans aucun doute d'une sourde angoisse devant les
évolutions d'une société sécularisée, soumise à la
loi d'airain du Marché, société qui affirme
l'autonomie du sujet et proclame les bienfaits
d'une large tolérance envers les opinions et les
modes de vie les plus divers. Le repli identitaire
prend donc le contre-pied de l'évolution des
mentalités. De l'extérieur, l'Église catholique
apparaît de plus en plus comme un bloc qui s'isole
du monde et cherche en vain à en freiner les
évolutions ; à l'intérieur, la tendance est à la
répression de ceux qui s'écartent de la ligne
officielle, sans perspective de déblocage des
dossiers les plus importants (question des
ministères, par exemple). Malgré quelques belles
réussites comme les JMJ de Paris (1993), Rome
(2000) et Toronto (2002), il en résulte un peu
partout frustration et découragement parmi les
chrétiens les plus engagés dans leur communauté,
dans un climat de descente aux enfers. Certains
quittent l'Église sur la pointe des pieds, et les
générations plus jeunes sont comme étrangères à la
tradition de leurs pères. Certes, il faut nuancer
ce tableau selon les régions du monde et les
domaines d'activité, mais il apparaît que le
catholicisme se trouve globalement sur la
défensive. Le style actuel des instances romaines
ne fait qu'accentuer cette réalité.
Un homme à la stature impressionnante
Porté par une conviction sans faille, Jean-Paul a
révélé un courage exceptionnel en maintes
circonstances, comme la tentative d'assassinat
qu'il a subie en 1981, mais aussi face à la
maladie. Il ne se laisse guère impressionner par
l'opinion publique et dit ce qu'il pense avec une
liberté que ne s'autorise presque aucun
responsable politique. C'est par cette franchise
audacieuse qu'il a contribué – dans quelle mesure
? on peut en discuter – à l'effondrement des
régimes communistes d'Europe de l'Est. Son
intelligence et sa grande culture intellectuelle
impressionnent, comme sa présence médiatique.
Un engagement pour la justice, la paix et la coexistence des
religions
À l'actif du pontificat, il faut compter
l'engagement de Jean-Paul Il dans le domaine
économique et social, avec la publication de trois
encycliques ouvertes : Laborem exercens sur le
travail (1981), Sollicitudo rei socialis (1987)
sur la solidarité et Centesimus annus, sur des
questions sociales (1991), ainsi que d'un document
de la Commission pontificale Justice et Paix sur
la dette du Tiers Monde (1987). Ces documents
critiquent sans complaisance les excès du
néo-libéralisme et appellent à une action résolue
pour plus de justice sociale. Dans ses discours,
le pape met en valeur les droits de l'homme, alors
que ceux-ci étaient autrefois critiqués au nom des
droits de Dieu, et le Vatican s'est mobilisé ces
dernières années pour l'abolition de la dette du
Tiers-Monde.
Une autre ligne de force du pontificat est son
engagement pour la paix entre les peuples, non
seulement pas des discours mais aussi par une
action diplomatique, souvent discrète, avec
l'appui de la communauté Sant' Egidio. On se
souvient de l'action énergique du Vatican pour
éviter le déclenchement de la guerre en Irak, il y
a quelques mois.
Jean-Paul II est aussi l'initiateur de la
rencontre d'Assise (1986) et d'autres rencontres
similaires, où des leaders de diverses religions
prient les uns et les autres (mais pas
« ensemble ») pour la paix. Il a promu en
particulier des relations positives avec le
judaïsme (visite à la synagogue de Rome, règlement
de l'affaire du carmel d'Auschwitz, reconnaissance
de l'État d'Israël, repentance pour
l'anti-judaïsme, prière au Mur des lamentations en
l'an 2000, etc.). Dans le domaine des relations
entre les différentes branches du christianisme,
ce pontificat a soufflé le chaud et le froid, avec
un important accord entre luthériens et
catholiques sur la justification (1999), mais
aussi le refus d'entériner l'accord ARCIC Il avec
les anglicans, les réactions indignées à
l'ordination de femmes dans l'Église anglicane
(1987) ou les conflits avec l'Église orthodoxe
russe, qui dénonce un essai de « reconquête
catholique » de la Russie.
Une conception étroite et autoritaire de la vérité
Les interventions romaines dans les domaines de
l'éthique et de la théologie se sont multipliées
depuis 25 ans, le plus souvent sur le ton de la
mise en garde. Les textes les plus significatifs
sont sans doute les encycliques Veritatis Splendor
(1993) et Fides et ratio (1998). On y trouve
exposée la conception de la vérité qui sous-tend
les autres documents. Alors que Vatican Il et
certains textes de Paul VI parlaient de l'Église
progressant par le dialogue dans sa connaissance
de la vérité, les affirmations dogmatiques
elles-mêmes étant conditionnées par la culture et
les circonstances du moment, les textes romains
plus récents en reviennent à l'idée d'une vérité
toute faite et intemporelle, que l'Église – en
fait le pape et la Curie romaine – aurait reçue de
Dieu. Cette vérité, condensée dans les formules
abstraites des affirmations dogmatiques ou
morales, ne peut faire l'objet d'aucun débat. De
plus, cette vérité est absolutisée, la
Congrégation pour le Doctrine de la Foi (SCDF)
qualifiant diverses propositions de « vérité
définitive »; il y a là une extension tout à fait
nouvelle de l'infaillibilité pontificale. Le motu
proprio Ad tuendam fidem, c'est-à-dire « pour
défendre la foi » (1998), dont le nom est tout un
programme, précise les sanctions canoniques
infligées aux théologiens qui refusent « les
choses qui sont proposées définitivement par le
Magistère de l'Église quant à la foi et aux
mœurs », comme par exemple l'enseignement d'Humanae
Vitae condamnant la contraception artificielle.
Dans le domaine de la bioéthique, les encycliques
Donum vitae (1987) et Evangelium vitae (1995)
procèdent par déduction à partir des grands
principes (la vie, la loi naturelle), sans prendre
en compte l'expérience réelle de l'humanité (les
vivants concrets !) ou des communautés chrétiennes
sinon pour en condamner !es « déviances ». II faut
mentionner dans la même logique la lettre
apostolique Ordinatio sacerdolalis (1994), qui
exclut définitivement la femme du ministère
presbytéral, suivie d'une lettre du cardinal J.
Ratzinger déclarant infaillible ce refus (1995),
alors que la Commission biblique pontificale
avait expliqué que le dossier biblique ne permet
par d`exclure cette possibilité.
Dans Ie domaine de I'ecclésiologie, l'encyclique
Ut unum sint sur l'œcuménisme (1995) était plus
ouverte et posait même la question d'une réforme
possible de la papauté, mais d'autres documents
romains ont très vite donné des restrictions qui
vident cette question de son contenu; plus
récemment, la déclaration de la SCDF Dominus lesus
(2000) condamnait le relativisme et expliquait que
les autres confessions chrétiennes (non
orthodoxes) ne forment pas des « Églises ». La
récente encyclique Ecclesia de eucharistia sur
l'eucharistie (2003) réaffirme la doctrine du
Concile de Trente, dans un langage étranger tant à
la culture contemporaine qu'au Nouveau Testament.
Une politique de mise au pas doctrinale et disciplinaire
Depuis l'accession de Jean-Paul II au pontificat,
Rome a été habitée par deux hantises successives :
d'abord la théologie de la libération, considérée
comme « fille » du communisme (instructions de la
SCDF Sur quelques aspects de la « Théologie de la
libération », 1984, et Liberté chrétienne et
libération, plus nuancée, 1986), puis le
relativisme doctrinal, dénoncé dans Dominus Iesus
(2000). D'autres textes de la SCDF mettent en
garde contre les dérives de la pastorale des
homosexuels (1986) et de la recherche théologique
(1990) ou contre l'accès à la communion
eucharistique des divorcés remariés (1994).
Positivement, Rome promeut une ligne de
perspective inspirée par le théologien suisse
néo-conservateur Urs von Balthasar, ligne qui
s'exprime par exemple dans le Catéchisme de
l'Église catholique (1992) et qui est volontiers
présentée comme « la foi catholique ».
Il n'y a pas que les textes et les discours. Il y
a aussi les sanctions contre les théologiens (J.
Pohier, G. Gutierrez, Ch. Curran, E . Drewermann,
M. Fox, A. Guindon, T. Balasuriya, J. Dupuis,
etc.), la mise au pas de la Compagnie de Jésus
(1982), Ie serment de fidélité imposé à partir de
1989 aux enseignants (évêques, professeurs de
théologie, etc.), la mise sous tutelle romaine de
la Confédération Latino-Américaine des Religieux,
la promotion de l'Opus Dei (reconnue comme
« prélature personnelle », 1982) et d'autres
« nouveaux mouvements » à tendance
néo-conservatrice ( les « Légionnaires du
Christ »...). Ajoutons les sanctions frappant des
évêques jugés contestataires (J. Hunthausen,
archevêque de Seattle, 1986; J. Gaillot 1994) et
d'autre part la nomination contestée d'évêques
réputés autoritaires ou « alignés » (en Autriche,
en Suisse, en Belgique, en France, en Amérique
Latine...). Rome intervient dans les décisions des
épiscopats; par exemple le Vatican a obligé en
l'an 2000 les évêques allemands à renoncer à la
participation de catholiques aux centres de
conseils pour les femmes qui envisagent
l'avortement. Toute compétence doctrinale est
refusée aux Conférences épiscopales. Le projet des
évêques africains de se réunir en « concile
continental » a été transformé en « Synode romain
pour l'Afrique », encadré de près par la Curie
romaine (1994). Les canonisations de Pie IX
(auteur du Syllabus condamnant les libertés
modernes et de la sinistre encyclique Quanta
cura), de J.M. Escriva de Balaguer, fondateur de
l'Opus Dei, ou d'une figure traditionaliste comme
Padre Pio s'inscrivent encore dans la même ligne
autoritaire.
Le dossier emblématique et crucial des ministères
est bloqué par l'image du prêtre comme spécialiste
du sacré, homme séparé des hommes (pas de métier
profane, pas d'activité sexuelle...), seul
célébrant (!) de l'eucharistie et d'autres
sacrements. Les prêtres anglicans mariés qui
refusaient l'ordination des femmes dans leur
Église ont été réintégrés comme prêtres
catholiques (sauf pour la fonction de curé de
paroisse...), mais les hommes mariés ordonnés
clandestinement en Tchécoslovaquie à l'époque de
la terreur stalinienne – eux qui ont risqué leur
vie pour l'Évangile – ont dû choisir entre
réduction à l'état laïc, « rétrogradation » au
diaconat et passage au rite oriental, dont ils
sont totalement étrangers. Idéologie oblige! Dans
un pays comme la Belgique, le nombre d'ordinations
de prêtres est désormais insignifiant; si on tarde
à changer les règles, les communautés chrétiennes
n'auront bientôt plus de prêtres, donc plus
d'eucharistie.
Les voyages apostoliques forment un élément
caractéristique du présent pontificat. Ils sont, à
mes yeux, marqués par l'ambivalence : dans
certains cas, Jean-Paul II a encouragé les
communautés locales placées dans des situations
difficiles; ailleurs il a surtout réaffirmé,
contre ces mêmes communautés, le point de vue
romain; on se souvient, par exemple, de sa
condamnation du préservatif lors de son voyage au
Rwanda ravagé par le sida. L'organisation de
rassemblements grandioses donne à l'Église
catholique l'image spectaculaire d'une masse
compacte, au risque de verser dans le culte de la
personnalité et de masquer la réalité quotidienne
des communautés concrètes.
Les gestes de repentance qui se sont multipliés en
l'an 2000 sont ambigus, eux aussi. D'une part, ils
apparaissent comme l'humble reconnaissance
d'erreurs ou de péchés du passé, et peu de groupes
humains ont ce courage. D'autre part, l'aveu des
errances d'autrefois ne va pas de pair avec un
questionnement sur les pratiques actuelles. Ainsi,
l'aveu de fautes commises lors de l'Inquisition
dédouane en quelque sorte l'Église, comme si ce
qui a été rappelé ci-dessus ne se situait pas dans
la même logique de possession autoritaire de la
vérité.
En conclusion
On l'aura compris : je ne mets pas en cause la
conscience personnelle de Jean-Paul II, dont la
sincérité est indiscutable, mais un système qui
véhicule l'esprit de la forteresse assiégée de
l'extérieur et menacée de trahison à l'intérieur.
Dans les prises de position doctrinales comme dans
les mesures disciplinaires transpire une méfiance
fondamentale par rapport aux avancées de la
modernité : l'esprit critique, la prise en compte
de l'expérience vécue, I'aspiration démocratique,
la créativité, le désir d'être soi-même. Comment
ne pas voir que ce système autoritaire est de plus
en plus inassimilable par nos contemporains, ce
qui permet d'expliquer pourquoi la crédibilité de
l'Église est aujourd'hui si basse ? Et – beaucoup
plus gave à mes yeux – comment ne pas mesurer la
distance entre cet état d'esprit et celui que
propose l'Évangile ?
*
Jacques
Vermeylen est professeur au CETEP (Centre
d'Études Théologiques et
Pastorales à Bruxelles) et à l'Institut catholique
de Lille.
(Texte publié en 2003 sous une forme plus courte dans le quotidien
La Libre Belgique)
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