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Ne cherchons plus le salut à Rome
Lettre ouverte à Benoit XVI

Marco Veilleux


 

Très Saint Père,

À l’aube de votre pontificat, où l’avenir du catholicisme se jouera en Amérique latine, en Afrique et en Asie, l’Église catholique du Québec peut apparaître comme quantité négligeable. Permettez-moi pourtant de vous dire qu’aux yeux de nombre de Québécois le catholicisme n’est plus « digne de foi ». Cela me préoccupe profondément. Si l’on continue ainsi, le naufrage est imminent.

La société québécoise n’a pas échappé au mouvement généralisé de sécularisation qui a déferlé sur l’ensemble de l’Occident après la Deuxième Guerre mondiale. Mais la désaffection de la pratique religieuse y a été particulièrement rapide et radicale. Et un anticléricalisme à fleur de peau perdure dans la mémoire collective, incapable — plus de 40 ans après la fin de la « Grande Noirceur » — de se purger de la rancœur religieuse qui la congestionne.

En servant d’ossature sociale et culturelle pendant environ un siècle à une société brisée par l’échec des rébellions des Patriotes de 1837-1838, l’Église était devenue toute-puissante. Inévitablement, elle a fini par se compromettre avec les pouvoirs, au point d’exercer un contrôle abusif sur l’ensemble de la collectivité, s’immisçant souvent avec violence jusqu’au tréfonds des consciences.

Lorsque le carcan a sauté, au tournant des années 1960, les Québécois ont eu le sentiment d’avoir enfin bouté dehors un appareil clérico-conservateur constituant, dans leur imaginaire, l’équivalent d’une armée d’occupation! Depuis, ils saisissent plus ou moins confusément que cet héritage recèle néanmoins des éléments fondamentaux de leur histoire et de leur identité. Le renier totalement serait, en quelque sorte, scier la branche sur laquelle ils sont assis. Vous en conviendrez, la position est plutôt inconfortable.

Un de vos prédécesseurs, le pape Jean XXIII, a lancé en 1962 le concile Vatican II, dans le but avoué « d’ouvrir les fenêtres » d’une institution qui commençait à sentir le renfermé. Au même moment, le Québec entreprenait un chantier de réformes sociales et politiques inégalé — la célèbre Révolution tranquille. Bien des catholiques québécois ont cru que tout était possible. Leur Église, comme leur société, pouvait changer, évoluer, retrouver son dynamisme. Bref, elle pouvait s’adapter aux défis de la vie au cœur d’un monde en mutation accélérée.

La profondeur des déceptions se révélera inversement proportionnelle à l’ampleur des espoirs suscités.

En 1968, un autre de vos prédécesseurs, le pape Paul VI, publie une lettre encyclique intitulée Humanæ vitæ, dans laquelle il interdit l’usage des méthodes de contraception artificielle. Suivant en cela le conseil, a-t-on appris plus tard, du cardinal Wojtyla, qui deviendra Jean-Paul II. Dans tout l’Occident, mais particulièrement au Québec, où l’on croyait s’être débarrassé d’un discours religieux se complaisant dans un étroit moralisme sexuel, la pilule ne passe pas.

Apparaît alors ce que certains appelleront un « schisme silencieux ». Des femmes et des couples croyants, incapables de supporter ce qu’ils considèrent comme un abus de pouvoir sur leur conscience personnelle et leur liberté, quittent le navire. Si le ministre de la Justice du Canada de l’époque, Pierre Elliott Trudeau, affirme que l’État n’a pas sa place dans la chambre à coucher des citoyens, nombre de catholiques québécois de l’après-concile croient fermement qu’il en est de même pour l’Église.

En fait, dans la rupture que représente Humanæ vitæ se trouve, Très Saint Père, la source de lourds contentieux qui perdurent toujours, au début de ce 21e siècle, entre l’Église catholique et les Québécois.

L’interdiction de «la pilule», en plus de discréditer l’esprit d’ouverture de Vatican II et de jeter dans l’ombre ses avancées colossales sur le plan de la théologie, de la promotion de la paix, du dialogue avec les autres religions et de la justice sociale, a accentué l’image patriarcale de l’Église.

La suite est à l’avenant: refus d’ouvrir le sacerdoce aux femmes — ce qui, de facto, les exclut du pouvoir décisionnel et symbolique au sein de l’institution; maintien de la discipline du célibat des prêtres; interdiction des relations sexuelles hors mariage et de l’accès à l’eucharistie pour les divorcés remariés; condamnation absolue de l’avortement, même dans des cas extrêmes comme le viol; discours irresponsable contre le condom, malgré les ravages du sida...

Et la dernière croisade en liste n’a rien pour arranger les choses. En s’associant sans aucune pudeur au programme du Parti conservateur du Canada et aux plus activistes factions d’une droite bigote pour combattre l’élargissement de la définition du mariage, la hiérarchie catholique ajoute la goutte qui fait déborder le calice.

À la limite, on peut comprendre que vous puissiez difficilement accepter de mettre sur le même pied l’union hétérosexuelle et l’union entre des conjoints du même sexe. Toutefois, la dureté de la condamnation de l’Église à l’égard de l’homosexualité — sous-jacente à sa position sur le mariage — paraît excessive et cruelle à de nombreux croyants. Soixante ans après la libération des camps de la mort, où le régime nazi condamnait les homosexuels aux chambres à gaz, on reste pantois devant l’incapacité d’une tradition religieuse — pourtant vouée à témoigner d’un message de salut — de se purifier d’une homophobie viscérale. Comme il l’a été pour le mouvement des femmes, le catholicisme officiel demeure imperméable à la prodigieuse requête de dignité que représente le mouvement gai au sein de la société. Par cet aveuglement, il manque à sa tâche de contribuer à la reconnaissance et au discernement des authentiques aspirations morales, sociales et spirituelles qui germent dans les temps présents.

Dans ce contexte, où est l’avenir du catholicisme québécois? Certains le cherchent du côté de la droite néoconservatrice états-unienne, qu’ils admirent et qui a le vent en poupe depuis l’arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche. D’autres l’attendent de Rome, comme si les diktats émanant d’une bureaucratie vaticane pouvaient résoudre, d’un coup de baguette magique, les défis propres au catholicisme du Québec.

À mon avis, ce sont là deux illusions qui témoignent d’une triste colonisation mentale. Croire que le futur de l’Église du Québec passe par l’application servile de recettes concoctées dans la « Bible Belt » américaine ou encore en bordure du Tibre romain, c’est s’exiler dans des solutions imaginaires qui n’ont rien à voir avec le « pays réel ».

Si l’Église d’ici a un avenir, Très Saint Père, il se joue assurément dans la capacité des croyants de se faire solidaires des joies et des espoirs, des tristesses et des angoisses des Québécois, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent. Vous le savez, le catholicisme est universel dans la mesure ou il s’incarne au cœur des enjeux sociaux, politiques, économiques et spirituels des peuples particuliers.

Bien sûr, tout n’est pas complètement sombre au Québec. Une armée de bénévoles s’active dans l’animation des communautés chrétiennes et l’éducation de la foi des nouvelles générations. Une immigration en provenance des pays du Sud insuffle une certaine vitalité. Les facultés de théologie des universités forment des laïcs — largement des femmes — qui acquièrent une intelligence critique de leur tradition religieuse et des compétences pastorales. Dans le centre-ville de Montréal, par exemple, ce sont des religieux qui soutiennent souvent les efforts de différents groupes pour aider les sans-abri. Des croyants cherchent, en réseaux plus ou moins organisés, des voies nouvelles pour incarner leur foi dans la culture du Québec d’aujourd’hui. En marge d’une Église préoccupée par sa décroissance, ou en son sein mais avec une grande liberté à l’égard des structures officielles, des femmes et des hommes témoignent d’un Évangile dont ils se savent, désormais, les premiers responsables.

Pour les catholiques du Québec, Très Saint Père, l’heure n’est donc pas à défendre avec bonne conscience les derniers vestiges des privilèges passés. Ni à se réfugier dans d’illusoires citadelles dogmatiques et morales à partir desquelles ils mépriseraient le monde. L’heure est plutôt à reconstruire la crédibilité et la pertinence de leur foi, au ras du sol et dans un dialogue citoyen avec des non-croyants et des croyants issus d’autres traditions religieuses.

Ce défi, personne ne peut le relever à notre place. Puissiez-vous nous donner, dans la confiance, la liberté d’initiative nécessaire pour ce faire.

 

(L’Actualité, 15 mai 2005, p. 42-44)

 

 

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