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Très Saint Père,
À l’aube de votre pontificat, où l’avenir du
catholicisme se jouera en Amérique latine, en
Afrique et en Asie, l’Église catholique du Québec
peut apparaître comme quantité négligeable.
Permettez-moi pourtant de vous dire qu’aux yeux de
nombre de Québécois le catholicisme n’est plus
« digne de foi ». Cela
me préoccupe profondément. Si l’on continue ainsi,
le naufrage est imminent.
La société québécoise n’a pas échappé au mouvement
généralisé de sécularisation qui a déferlé sur
l’ensemble de l’Occident après la Deuxième Guerre
mondiale. Mais la désaffection de la pratique
religieuse y a été particulièrement rapide et
radicale. Et un anticléricalisme à fleur de peau
perdure dans la mémoire collective, incapable —
plus de 40 ans après la fin de la « Grande
Noirceur » — de se purger de la rancœur religieuse
qui la congestionne.
En servant d’ossature sociale et culturelle
pendant environ un siècle à une société brisée par
l’échec des rébellions des Patriotes de 1837-1838,
l’Église était devenue toute-puissante.
Inévitablement, elle a fini par se compromettre
avec les pouvoirs, au point d’exercer un contrôle
abusif sur l’ensemble de la collectivité,
s’immisçant souvent avec violence jusqu’au
tréfonds des consciences.
Lorsque le carcan a sauté, au tournant des années
1960, les Québécois ont eu le sentiment d’avoir
enfin bouté dehors un appareil
clérico-conservateur constituant, dans leur
imaginaire, l’équivalent d’une armée d’occupation!
Depuis, ils saisissent plus ou moins confusément
que cet héritage recèle néanmoins des éléments
fondamentaux de leur histoire et de leur identité.
Le renier totalement serait, en quelque sorte,
scier la branche sur laquelle ils sont assis. Vous
en conviendrez, la position est plutôt
inconfortable.
Un de vos prédécesseurs, le pape Jean XXIII, a
lancé en 1962 le concile Vatican II, dans le but
avoué « d’ouvrir les fenêtres » d’une institution
qui commençait à sentir le renfermé. Au même
moment, le Québec entreprenait un chantier de
réformes sociales et politiques inégalé — la
célèbre Révolution tranquille. Bien des
catholiques québécois ont cru que tout était
possible. Leur Église, comme leur société, pouvait
changer, évoluer, retrouver son dynamisme. Bref,
elle pouvait s’adapter aux défis de la vie au cœur
d’un monde en mutation accélérée.
La profondeur des déceptions se révélera
inversement proportionnelle à l’ampleur des
espoirs suscités.
En 1968, un autre de vos prédécesseurs, le pape
Paul VI, publie une lettre encyclique intitulée
Humanæ vitæ, dans laquelle il interdit l’usage
des méthodes de contraception artificielle.
Suivant en cela le conseil, a-t-on appris plus
tard, du cardinal Wojtyla, qui deviendra Jean-Paul
II. Dans tout l’Occident, mais particulièrement au
Québec, où l’on croyait s’être débarrassé d’un
discours religieux se complaisant dans un étroit
moralisme sexuel, la pilule ne passe pas.
Apparaît alors ce que certains appelleront un
« schisme silencieux ». Des femmes et des couples
croyants, incapables de supporter ce qu’ils
considèrent comme un abus de pouvoir sur leur
conscience personnelle et leur liberté, quittent
le navire. Si le ministre de la Justice du Canada
de l’époque, Pierre Elliott Trudeau, affirme que
l’État n’a pas sa place dans la chambre à coucher
des citoyens, nombre de catholiques québécois de
l’après-concile croient fermement qu’il en est de
même pour l’Église.
En fait, dans la rupture que représente Humanæ
vitæ se trouve, Très Saint Père, la source de
lourds contentieux qui perdurent toujours, au
début de ce 21e siècle, entre l’Église
catholique et les Québécois.
L’interdiction de «la pilule», en plus de
discréditer l’esprit d’ouverture de Vatican II et
de jeter dans l’ombre ses avancées colossales sur
le plan de la théologie, de la promotion de la
paix, du dialogue avec les autres religions et de
la justice sociale, a accentué l’image patriarcale
de l’Église.
La suite est à l’avenant: refus d’ouvrir le
sacerdoce aux femmes — ce qui, de facto,
les exclut du pouvoir décisionnel et symbolique au
sein de l’institution; maintien de la discipline
du célibat des prêtres; interdiction des relations
sexuelles hors mariage et de l’accès à
l’eucharistie pour les divorcés remariés;
condamnation absolue de l’avortement, même dans
des cas extrêmes comme le viol; discours
irresponsable contre le condom, malgré les ravages
du sida...
Et la dernière croisade en liste n’a rien pour
arranger les choses. En s’associant sans aucune
pudeur au programme du Parti conservateur du
Canada et aux plus activistes factions d’une
droite bigote pour combattre l’élargissement de la
définition du mariage, la hiérarchie catholique
ajoute la goutte qui fait déborder le calice.
À la limite, on peut comprendre que vous puissiez
difficilement accepter de mettre sur le même pied
l’union hétérosexuelle et l’union entre des
conjoints du même sexe. Toutefois, la dureté de la
condamnation de l’Église à l’égard de
l’homosexualité — sous-jacente à sa position sur
le mariage — paraît excessive et cruelle à de
nombreux croyants. Soixante ans après la
libération des camps de la mort, où le régime nazi
condamnait les homosexuels aux chambres à gaz, on
reste pantois devant l’incapacité d’une tradition
religieuse — pourtant vouée à témoigner d’un
message de salut — de se purifier d’une homophobie
viscérale. Comme il l’a été pour le mouvement des
femmes, le catholicisme officiel demeure
imperméable à la prodigieuse requête de dignité
que représente le mouvement gai au sein de la
société. Par cet aveuglement, il manque à sa tâche
de contribuer à la reconnaissance et au
discernement des authentiques aspirations morales,
sociales et spirituelles qui germent dans les
temps présents.
Dans ce contexte, où est l’avenir du catholicisme
québécois? Certains le cherchent du côté de la
droite néoconservatrice états-unienne, qu’ils
admirent et qui a le vent en poupe depuis
l’arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche.
D’autres l’attendent de Rome, comme si les diktats
émanant d’une bureaucratie vaticane pouvaient
résoudre, d’un coup de baguette magique, les défis
propres au catholicisme du Québec.
À mon avis, ce sont là deux illusions qui témoignent d’une triste
colonisation mentale. Croire que le futur de
l’Église du Québec passe par l’application servile
de recettes concoctées dans la « Bible Belt »
américaine ou encore en bordure du Tibre romain,
c’est s’exiler dans des solutions imaginaires qui
n’ont rien à voir avec le « pays réel ».
Si l’Église d’ici a un avenir, Très Saint Père, il
se joue assurément dans la capacité des croyants
de se faire solidaires des joies et des espoirs,
des tristesses et des angoisses des Québécois, des
pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent.
Vous le savez, le catholicisme est universel dans
la mesure ou il s’incarne au cœur des enjeux
sociaux, politiques, économiques et spirituels des
peuples particuliers.
Bien sûr, tout n’est pas complètement sombre au
Québec. Une armée de bénévoles s’active dans
l’animation des communautés chrétiennes et
l’éducation de la foi des nouvelles générations.
Une immigration en provenance des pays du Sud
insuffle une certaine vitalité. Les facultés de
théologie des universités forment des laïcs —
largement des femmes — qui acquièrent une
intelligence critique de leur tradition religieuse
et des compétences pastorales. Dans le
centre-ville de Montréal, par exemple, ce sont des
religieux qui soutiennent souvent les efforts de
différents groupes pour aider les sans-abri. Des
croyants cherchent, en réseaux plus ou moins
organisés, des voies nouvelles pour incarner leur
foi dans la culture du Québec d’aujourd’hui. En
marge d’une Église préoccupée par sa décroissance,
ou en son sein mais avec une grande liberté à
l’égard des structures officielles, des femmes et
des hommes témoignent d’un Évangile dont ils se
savent, désormais, les premiers responsables.
Pour les catholiques du Québec, Très Saint Père,
l’heure n’est donc pas à défendre avec bonne
conscience les derniers vestiges des privilèges
passés. Ni à se réfugier dans d’illusoires
citadelles dogmatiques et morales à partir
desquelles ils mépriseraient le monde. L’heure est
plutôt à reconstruire la crédibilité et la
pertinence de leur foi, au ras du sol et dans un
dialogue citoyen avec des non-croyants et des
croyants issus d’autres traditions religieuses.
Ce défi, personne ne peut le relever à notre
place. Puissiez-vous nous donner, dans la
confiance, la liberté d’initiative nécessaire pour
ce faire.
(L’Actualité, 15 mai 2005, p. 42-44)
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