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Une laïcisation inachevée
Anne-Marie Aitken


 

Le gouvernement Charest, par ailleurs si prompt à transformer en maints domaines le socle sur lequel s’est construit le Québec, s’apprête à reconduire les clauses dérogatoires accordant aux catholiques et aux protestants le privilège d’un enseignement religieux dispensé dans les écoles publiques, au primaire et au secondaire. Échaudé par le tollé qu’a suscité sa décision de financer les écoles privées juives à 100 %, il semblerait que le premier ministre se prépare à opter pour le statu quo, sans se donner la peine de consulter la population afin de connaître son opinion.

La déconfessionnalisation du système scolaire, entreprise depuis 1998, reste une œuvre inachevée. Afin de créer un système scolaire commun à tous les jeunes, elle doit être menée à son terme dans une perspective de laïcité ouverte au phénomène religieux qui tient compte de l’évolution de la société québécoise. Reconduire de cinq ans en cinq ans les clauses dérogatoires est une impasse, disons-le clairement. Le maintien de l’enseignement religieux catholique et protestant, à l’intérieur d’un système scolaire entièrement déconfessionnalisé dans ses structures, fait partie du compromis sur lequel s’est établie la loi 118. En l’absence d’un consensus social sur la question de la religion à l’école, François Legault, à l’époque ministre de l’Éducation, avait voulu ménager la chèvre et le chou.

Cinq années plus tard, au nom du respect des droits et libertés, de la liberté de religion et du droit à l’égalité, les clauses dérogatoires ne devraient pas être reconduites parce qu’elles sont discriminatoires envers les autres religions et créent des différences entre les citoyens. Elles pourraient également ouvrir la voie au communautarisme dans la mesure où chaque religion ou spiritualité pourrait revendiquer ce qui lui est refusé pour l’instant. Étant donné la diversité culturelle et religieuse du Québec, cette solution communautariste n’est ni souhaitable, ni réalisable au sein de l’école publique.

Si nous ne voulons pas exclure de l’école la dimension religieuse de la vie humaine, la seule solution réside dans la proposition d’un enseignement culturel du phénomène religieux à tous les élèves, incluant un enseignement éthique. Cet enseignement devrait inclure au moins quatre dimensions : le sens de la vie, le patrimoine religieux québécois (pas seulement le catholicisme mais aussi le protestantisme, le judaïsme et la spiritualité autochtone), l’introduction aux grandes traditions religieuses et le développement de l’esprit critique en matière religieuse. Cela suppose de donner sa place à l’intelligence du phénomène religieux dans la société actuelle et dans l’histoire, et d’entrer dans la compréhension de la diversité des croyances. Cela suppose aussi d’apprendre à parler du phénomène religieux en dehors d’un contexte confessionnel, sans oublier qu’un certain nombre de nos contemporains vivent sans référence à une religion.

Le recours aux clauses dérogatoires durant les cinq dernières années aurait dû nous donner le temps, comme société, de nous préparer à la nouvelle situation. Or, il n’en est rien. Le chantier est quasiment resté en l’état. Presque tout est à bâtir, sauf en secondaire IV où est prévu depuis la loi 118 un enseignement éthique et de culture religieuse. Les enseignants font souvent face à un manque d’outils pédagogiques, de temps et de ressources. Peut-être serait-il nécessaire de prévoir une période de réelle transition en reconduisant les clauses dérogatoires pour trois ans, uniquement dans le but d’élaborer de nouveaux programmes, et non pour repousser indéfiniment la décision.

Il convient aussi de poursuivre la réflexion sur l’expression de la diversité religieuse à l’école publique. Les remous provoqués autour des écoles privées confessionnelles en manifestent l’urgence. La diversité est une richesse, mais elle est aussi une source de tensions et de conflits. Le Québec a su jusqu’à maintenant trouver des « accommodements raisonnables » pour éviter les discriminations. À l’image de la société que nous souhaitons bâtir, l’école publique demeure le lieu privilégié de l’apprentissage d’un vivre ensemble harmonieux et respectueux des différences. Elle en est le ferment. À ce titre, elle mérite toute notre attention. Il en va de l’intégration de tous et de toutes.

 

(Merci à la revue Relations qui nous a permis de reproduire leur éditorial du mois de mars 2005)  


 

 

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