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L’éducation religieuse à l’école, un double dilemme
Arthur Marsolais


 

Une décision peut reposer sur la confrontation de forces en présence comme elle peut se préparer par un échange d’arguments.  Les interventions médiatiques et les avis d’organismes divers vont presque tous dans la même direction qu’en 1999 : mettre de côté l’enseignement religieux catholique et l’enseignement religieux protestant actuellement offerts, entre six et treize ans, aux enfants dont les familles le demandent. Il y a une grande parenté entre les arguments courants et ceux de 1999. La circulation des arguments porte à nous questionner sur la vitalité de notre espace public de débats. On note que beaucoup de plaidoyers présentent leur solution comme la seule pensable, la seule démocratique, la seule moralement admissible, ne laissant aucune place aux arguments en sens inverse. Des dogmatismes coexistent, des discours se déploient dans des directions opposées sans se croiser ni se confronter. Il faut oser, pourtant, regarder en face à la fois les avantages et les inconvénients des diverses décisions envisagées. Essayons de sérier les questions et d’attirer l’attention sur le pour et le contre de diverses solutions proposées.

Un séquence de deux dilemmes

Il y a un premier dilemme : maintenir ou supprimer l’éducation religieuse scolaire qui existe. C’est un dilemme s’il y a du pour et du contre quoi qu’on fasse. Si l’on opte pour la suppression, il surgit un second dilemme : chercher un substitut, ou ne pas en chercher. Les réponses les plus affichées inclinent à supprimer mais en instaurant un substitut (Conseil supérieur de l’éducation, Comité des affaires religieuses du ministre de l’Éducation), en ce qui concerne les écoles publiques, les écoles privées étant pratiquement toujours laissées en marge des divers plaidoyers.

L’éducation religieuse scolaire actuelle n’est pas celle de 1999. Elle a été considérablement amputée. La diminution du temps alloué a engendré un surplus de personnel qualifié dans les classes où la tâche est assumée par un spécialiste, et ceci a eu un effet négatif sur la disposition à se former, dans les départements de sciences de l’éducation, pour ce champ d’activité. Posons donc que l’hypothèse d’une amputation supplémentaire ne tient pas. C’est vraiment maintenir ou supprimer.

Un autre élément du contexte mérite considération. La décision gouvernementale de l’an 2000, de maintien partiel, à été mal reçue. Ceux et celles qui croyaient que seule la décision de supprimer était valable ont relativement réussi à faire passer le maintien comme provisoire, concession partielle en attendant le grand coup de balai. Seule leur préférence est démocratique et légitime, défendable en droit. Celle des autres ne mérite pas tolérance et respect. Cette aura de « fin de partie » qu’on a réussi à propager pousse à céder non pas à des arguments, mais à des forces exerçant une pression négative, une sorte de pouvoir parallèle de veto. Si l’on réussit par d’autre moyens qu’une décision politique à rendre cette éducation religieuse insignifiante, on obtiendra sa disparition par résignation, comme le moindre de deux pis-allers.

Dans ce contexte, arrêtons-nous aux raisons « pour et contre » la suppression de l’enseignement religieux qui existe, soit une instruction portant sur une religion particulière présupposant une demande explicite de la part de gens qui appartiennent à cette religion. Les arguments pour la suppression sont bien connus : arguments juridiques, arguments moraux, arguments politiques.

Arguments juridiques

 Dans les objections juridiques, il y a une sorte d’extraterritorialité : le choix proposé se trouve entre toutes les religions du monde ou bien rien. S’il y a une tension entre les devoirs de citoyens du monde et ceux de citoyens d’ici, les premiers repoussent les seconds au second rang. Au plan juridique, la pratique actuelle accorde beaucoup d’attention à la liberté de conscience mais s’expose au reproche de discrimination. La suppression pure et simple satisferait parfaitement le principe d’égalité et ses  implications de non discrimination pour raisons d’ordre religieux. L’imposition d’un substitut sans l’actuel droit de retrait satisferait au principe d’égalité, mais laisse songeur quant à la liberté de conscience.

L’argumentation morale

Il y a aussi une argumentation morale très forte. Elle postule que, comme société, nos valeurs communes sont portées par la Charte québécoise des droits de la personne, que des valeurs trop étroitement liées à une conviction religieuse sont génératrices de division et peu favorables au « vivre-ensemble ». Elle tend à vouloir placer l’éducation politique plutôt sous le chapeau de l’éthique que comme composante transdisciplinaire de l’ensemble du curriculum. Cette argumentation morale subordonne volontiers l’éducation religieuse à l’éducation à la citoyenneté, place au premier rang de celle-ci la sensibilisation interculturelle et, enfin, fait des différences religieuses le souci le plus central de l’éducation interculturelle. On débouche naturellement sur une suppression/substitution. Dans une éducation interculturelle aux religions assumée pour fins de socialisation plus que d’instruction, c’est apprendre la religion des autres qui est prioritaire, pour se reconnaître différents, se respecter, préserver la paix sociale.

Arguments politiques

Il y a aussi une argumentation politique, qui inclinerait plutôt à la suppression sans substitut. Son ancienne forme disait : L’État est laïque, des écoles publiques sont des écoles de l’État, donc… Sa forme plus récente serait plutôt : nous avons eu le courage de presque tout moderniser. Nous avons laïcisé la direction nationale de l’éducation (ministère, 1964), les commissions scolaires, les écoles : complétons le mouvement en expulsant le petit reste confessionnel toléré dans le curriculum. Dans les argumentations prioritairement politiques, on a aussi eu droit à une opposition entre choix républicain (laïcité pure et dure) et choix communautarien (laïcité « ouverte »…). On s’est parfois appuyé sur une conception forte de l’État (il « exprime » la société, il résume ses « raisons communes ») pour exiger la laïcité intégrale du curriculum. On s’est aussi appuyé sur une conception extrêmement faible de l’État, où l’individu, armé de la Charte des droits pour réduire les abus potentiels du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, peut considérer comme scandaleuse qu’une fraction infinitésimale de ses impôts serve à d’autres pour se familiariser avec une religion que ce contribuable considère comme une névrose. Depuis les années quatre-vingt dix, toutefois, la teneur de l’argumentation politique s’est déplacée. Elle penche plutôt vers le spectre d’une société incapable de vivre-ensemble à moins que l’école imprègne précocement les esprits par une sorte de vaccin anti-intolérance de source religieuse.

Y a-t-il malgré tout du contre?

La suppression de l’enseignement religieux actuel serait-elle tout bénéfice? Arrêtons-nous à des cris du cœur et à des arguments qui considèrent que non. Même si ces réticences ne font pas système entre elles, elles accréditent que nous sommes bien devant un dilemme, et non pas devant un progrès qui va de soi.

S’effacer pour mieux reconnaître

On peut repérer et au plan religieux et au plan culturel (recherche de noyau minimal de culture publique commune) une sorte de postulat implicite douteux : nous, comme société québécoise dans un monde de mobilité et d’immigration, serons d’autant plus accueillants pour des groupes qui portent sans complexe diverses appartenances religieuses que les appartenances d’ici, héritées, seront plus invisibles dans la société scolaire.

Enjeux de pouvoirs rivaux ou enjeux de citoyens?

Si l’on fait de la question du maintien ou de la suppression de l’éducation religieuse un bras de fer entre l’État, pouvoir hiérarchique, et l’Église, autre pouvoir hiérarchique, pris comme des rivaux pour le contrôle de l’espace social, on dresse citoyens contre communauté croyante, et ceux et celles des citoyens qui sont des parents (plus ou moins 15 à 20 % des électeurs) qui demandent l’enseignement religieux scolaire pour leurs enfants sont traités comme des marionnettes, des otages ou des victimes involontaires de l’épiscopat (« la » figure du pouvoir…) plutôt que comme des citoyens. Or nous tombons là dans une sociologie-fiction. En effet, les appartenances organiques, hiérarchiquement médiatisées, ont cédé la place, en toute modernité et sécularité autant au plan profane qu’au plan religieux, à des appartenances horizontales, directes, qu’on appelle volontiers catégorielles.[1] Cela donne des identités multiples avec lesquelles on vit très bien. On peut être québécois, de langue maternelle vietnamienne, catholique ou bouddhiste, citoyen canadien, montréalais de cœur. Depuis longtemps, on est catholique si l’on se considère et se veut tel. C’est pourquoi les argumentations de rapport de force entre un État qui impose sa laïcité à l’école et un pouvoir ecclésial analogue au pouvoir étatique sonnent creux. C’est en tant que citoyens que des croyants et croyantes participent à ces décisions collectives.

Il y a toutefois une particularité de l’ordre de la mémoire et de l’histoire. Lorsque, au 19e siècle, le sentiment de la nation s’est répandu, en même temps que le goût, chez divers peuples, de se diriger politiquement eux-mêmes, il est arrivé chez quelques nations dominées que le catholicisme serve de « codage provisoire »[2] à une identité nationale : en Irlande, en Pologne, au Bas-Canada, un peu comme le christianisme orthodoxe a été associé en Grèce à la libération nationale. Mais rejouer l’enjeu actuel sur ce décor disparu, c’est tirer parti d’une sociologie ancienne pour nier la sociologie du présent. Nous vivons dans une société séculière, où l’appartenance religieuse héritée trouve un relais personnel ou bien s’éteint sans bruit et sans blâme. Cette société séculière n’a pas de problème, dans l’immense majorité des pays occidentaux, à ce qu’on traite d’une religion d’appartenance dans un cours, à l’école, sans forcer personne. C’est justement parce que nous sommes dans une société civile séculière qu’il n’y a pas de risque d’intolérance dans l’éducation religieuse scolaire qui se pratique de fait.

L’enseignement comme initiation culturelle

On fait comme si l’enseignement constituait une initiation culturelle partout sauf au regard d’une religion. Or le tout de l’école des enfants consiste en initiation culturelle. Éveil, puis initiation plus construite, puis quelques avancées vers une maîtrise… L’école fait reculer l’analphabétisme au sens large, au-delà du terrain linguistique : lutte à l’analphabétisme artistique, historique, scientifique, civique; nous sommes toujours sur le terrain de l’initiation culturelle. L’école ne qualifie pas successivement, d’heure en heure, un chimiste, un écrivain, un historien puis un sportif. Si l’école touche le domaine d’une religion, c’est aussi en mode « instruction », comme dans le reste du curriculum, en termes d’initiation culturelle : savoir pour comprendre, comprendre pour désirer savoir plus… Un cours portant sur une religion n’est pas moins « culturel » qu’un enseignement portant sur une palette large de religions. Postuler, comme on a trop tendance à le faire, que l’école est affaire d’appropriation culturelle dynamique et critique partout sauf en matière de religion, c’est perdre gravement de vue le sens de tout curriculum scolaire. La socialisation religieuse préexiste à, et coexiste avec, l’instruction scolaire en ce domaine. Penser l’enseignement religieux présent dans la ligne de la mission de socialisation de l’école plutôt que dans celle de l’instruction, c’est se donner des atouts pour en justifier l’expulsion. Évidemment, si l’on analyse toute religion soit comme une névrose, soit comme la projection psychologique d’une compensation pour la misère et pour le malheur, soit comme une astuce pour dominer, cela ne tient pas. Mais on peut toujours tolérer que d’autres la comprennent autrement et s’en expliquent entre eux, serait-ce dans ce lieu privilégié de la transmission culturelle intergénérationnelle qu’est l’école.

Plus de justice par effacement des groupes ou par leur reconnaissance?

Il y a, dans la culture politique contemporaine, un courant qui parie beaucoup sur la dimension contractuelle implicite dans le fondement de la démocratie (le peuple détenteur de la souveraineté a toujours-déjà, en quelque sorte, passé contrat de délégation d’exercice du pouvoir à ses représentants). À ce titre, il valorise les appartenances volontaires (associations, droit d’association) mais se méfie des appartenances dites involontaires : être homme ou femme, noir ou blanc, francophone ou anglophone ou autre de langue maternelle, être né de parents bouddhistes ou musulmans ou catholiques, ce sont des appartenances involontaires. On peut essayer de faire progresser l’égalité sociale en ignorant les appartenances involontaires, mais on peut aussi le faire en admettant leur contribution possible à plus d’égalité sociale, au sein d’une société civile cosmopolite et tolérante. Comme le montre Michael Walzer dans son essai récent Politics and Passion. Toward a more Egalitarian Liberalism (Yale University Press, 2004), on aura à faire, dans le premier courant, à la promotion d’une liberté-émancipation et, dans le second cas, à une liberté d’habilitation (empowerment), d’augmentation de la capacité d’agir, de peser sur son destin, à une libération par réduction du fatalisme. Promotion sociale et civique plus individuelle d’un côté, plus collective de l’autre. Il y a une incidence sur l’éducation religieuse dans le choix entre parier, pour plus d’égalité, sur la contribution possible des groupes divers de la société civile y compris les groupes religieux, ou bien viser à en effacer au maximum la manifestation. Dans l’argumentaire pro-suppression dénonçant le caractère scandaleux de tout recours aux clauses dérogatoires, l’on opte pour le courant « tout contractuel, tout individuel ». La mise en garde de Walzer devrait nous inciter à songer à un envers de la médaille, à des effets possibles non désirés, aux chances que, dans la vraie vie politique, l’effacement des groupes sociaux d’appartenance handicape l’évolution vers plus d’égalité plutôt qu’elle ne l’aide. Si nous tenons à une école publique tellement commune qu’elle soit uniforme et qu’elle fasse abstraction de la diversité des groupes, nous poussons des groupes à trouver réponse à leur demande hors du secteur public. Cela se pratique aux États-Unis (avec légère assistance financière par le jeu des déductions fiscales pour dons) et en France (avec très généreuse assistance financière, qui couvre pour ainsi dire les frais de tous les enseignements sauf l’enseignement religieux dans les écoles dites libres). On peut craindre qu’un idéal d’égalité/identité stricte, sans intermédiaire entre l’imposé et l’absent, dans les écoles publiques, pousse malheureusement non pas tant à vivre ensemble qu’à vivre séparément lorsqu’on en a les moyens.

Déconstruction puis reconstruction?

Il y a un parallèle significatif entre des contextes culturels du passé et des aspects de l’identité. Jusqu’à la Renaissance, pour ce qui est de l’Occident, on peut dire que dominait une identité narrative-interprétative, solidaire d’un type de « discours » (d’expression, de raisonnement discursif…) qui circule entre des récits de faits particuliers et des leçons généralisables. La modernité culturelle a dressé contre cette  identité une nouvelle identité, critique, liée à un discours dominant argumentatif, universel et non particulier, identité critique en ceci qu’elle pousse à considérer provisoirement tout ce qui est reçu et transmis comme un tissu possible de mensonges et de superstitions. D’ou la conception que le courage moral consiste à se débarrasser de l’héritage de type narratif-interprétatif, en démystifiant radicalement tout le domaine religieux par exemple. Cependant, si l’on suit le mouvement comme l’analyse bien Jean-Marc Ferry (voir en particulier Valeurs et normes. La question de l’éthique,  éd. de l’Université de Bruxelles, 2002; ou bien L’éthique reconstructive, Paris. Le Cerf, 1996), on lie critique déconstructive à identité et discours reconstructifs. L’expérience morale de l’humanité est en bonne partie sédimentée dans des religions, mais l’enracinement historique de celles-ci dans une ambiance culturelle narrative-interprétative n’interdit en rien de les prendre au sérieux à partir d’un pôle culture critique et reconstructif. Il y a de fait une immense convergence de fond mais divergence de motivation entre l’éthique humaniste des droits de la personne et celle qui s’appuie sur l’Évangile. Dans une perspective de pluralisme, on ne peut pas répugner à ce que les valeurs communes appelées par la démocratie soient fondées diversement.

On peut aussi se fixer sur la déconstruction, se contenter d’une esthétique pour la conduite de sa vie, ou appeler réalisme le cynisme. Les médias ne se privent pas de nous donner à jouir de valeurs émouvantes détachées des pratiques qui leur donnaient sens. Immense « marchandisation » et banalisation du symbolique. Jacques Grand’Maison a diagnostiqué à l’occasion une mesure de « déculturation ». De son côté, Olivier Roy [3]  constate que c’est auprès des populations marginalisées et « déculturées », en perte de repères par transplantation brutale ou autrement, que les folies à la façon du Temple Solaire font le plus de dommage. Serons-nous plus accueillants si l’école s’abstient de contribuer à une acculturation religieuse jamais forcée mais largement attendue?. C’est loin d’être aussi évident qu’un souci d’aseptisation critique sans relais reconstructif le laisse volontiers entendre.

Admettre un dilemme

Les arguments pour la suppression de l’éducation religieuse scolaire telle qu’elle subsiste la présentent couramment comme la seule décision pensable et éclairée. Gardons-nous d’en faire un prêt-à-penser, un évidence plus médiatique qu’intellectuelle. Au plan juridique, il n’y a pas qu’une seule façon de travailler en vue d’une école plus juste,[4] plus émancipatrice, plus capable de susciter des acteurs sur la scène du monde, plus égalitaire. Au plan moral, l’ambition d’uniformiser en faisant place nette de l’enseignement religieux actuel comporte beaucoup de vulnérabilité. Au plan social, il faut éviter que la mission scolaire de socialisation verse dans un « social engeneering » utopique qui nous rendrait d’autant plus impeccables qu’allergiques à toute continuité intergénérationnelle en matière religieuse.

Le dilemme subordonné

Il s’est cherché, dans la démarche du rapport Proulx, une sorte de terme mitoyen de compromis entre les tenants de la suppression pure et simple et ceux du maintien : en donner moins que désiré aux seconds, plus que désiré aux premiers. C’est ce qu’on a appelé un enseignement sur les religions et sur le fait religieux passé et présent, dans une perspective de sciences humaines. En 2004, le Comité des affaires religieuses retouche cet objet possible de substitution, en ouvrant davantage sur l’appréhension subjective, « spirituelle », disons, d’une religion comprise dans l’optique de ceux et celles qui se situent à l’intérieur d’elle.

Dans un cas comme dans l’autre, on ne peut pas ne pas éprouver une grande perplexité, particulièrement en ce qui concerne les enfants de l’école primaire. On consolide bien l’habileté dans sa propre langue avant de devenir polyglotte. On ne pourrait faire place à l’école à un rapport culturel de premier degré à une religion particulière qui fait partie de son propre contexte social, mais l’on pourrait de but en blanc s’établir dans un second degré de recul critique par rapport aux religions des autres tout autant que par rapport à la sienne? Lors d’un débat public organisé par l’Institut du Nouveau Monde à l’ÉNAP (Québec, 23 février 2005), on a pu entendre à ce sujet un cri du cœur : « nous essayons encore d’être les premiers et les seuls au monde à improviser une utopie! »

Un second grand facteur fait de cette hypothèse concrète l’objet d’un dilemme bien plus qu’une évidence souhaitable. C’est l’impossibilité de vérifier que telle chose répond à une demande, et qu’elle ne suscitera pas plutôt une exigence de droit d’exemption. On a beaucoup réinterprété les réponses aux sondages de la part des parents preneurs d’enseignement religieux scolaire pour leurs enfants, en concluant volontiers que ce qu’ils obtiennent n’est pas ce qu’ils veulent. Admettons. Mais l’on n’a en aucune façon établi que ce qu’ils veulent consiste précisément en une sensibilisation à la fois précoce et persévérante à la diversité religieuse. On ne peut pas se baser sur les réponses vite énoncées de la population générale très majoritairement hors d’une situation parentale concrète, réponses forcément sympathiques à quelque chose qui paraît plus œcuménique et plus moderne, pour croire sérieusement qu’une preuve est faite. Il faudrait tester cette hypothèse de rechange directement auprès des parents, et particulièrement pour leurs enfants du primaire, à savoir ce qu’ils préfèrent entre ces deux seules possibilités : soit rien en matière religieuse, soit cette piste précise de compromis. Ce n’est pas fait. Le simple fait que cette question précise ne soit pas traitée rigoureusement jusqu’ici constitue une faille en soi. On peut très bien penser que de nombreuses familles peuvent en toute connaissance de cause préférer l’abstention totale, au moins pour des jeunes enfants, à la ligne d’instruction proposée soit par le rapport Proulx, soit par le Comité des affaires religieuses du ministère de l’Éducation. D’un côté comme de l’autre, il y a du pour et du contre.

Dans ces projets de substitution, il s’esquisse un appel à une place immense accordée à l’éducation morale du début du primaire jusqu’au cégep inclusivement. Aucun système scolaire comparable au nôtre ne pratique une telle autonomisation de l’enseignement moral. Tombons-nous dans l’utopie? Si la réponse est incertaine, la question ne devrait pas passer sous silence. La réticence devant une sorte de magistère moral entièrement détaché des diverses religions pourrait faire que la proposition de substitution avancée par le Comité des affaires religieuses, ou encore celle, légèrement différente, du rapport Proulx de 1999, butent sur une revendication de retrait possible, tel celui qui se pratique vis-à-vis de l’enseignement religieux.

Quelques espérances

Pour ne pas répéter les suites confuses et relativement déprimantes des décisions de l’an 2000, on pourrait espérer trois choses. La première espérance est minimale : que si l’on maintient l’enseignement religieux qui existe, on ne sous-entende pas hypocritement…  « en attendant sa belle mort ». La seconde espérance est la suivante : que la façon de décider valorise le pluralisme, la démocratie, la santé d’une sphère publique de débats où ceux-ci se confrontent et s’influencent, au lieu de confier l’issue à la stratégie la plus astucieuse. Et que, dans le même esprit, on ne déforme ni dans un sens ni dans l’autre, pour maintien ou suppression, la nature de la demande parentale existante, qu’on se garde surtout de la caricaturer comme insensée.

Une dernière espérance demeure exprimable, malgré sa quasi absence de l’agenda actuel des débats. Les principes de la Charte des droits sont des principes réalistes, et non pas des positions détachées de tout contexte. Il n’est pas impensable de progresser vers un même petit créneau scolaire ouvert sur d’autres religions en présence que le catholicisme et le protestantisme, moyennant une condition commune de réalisme applicable aussi bien aux enseignements existants. L’Allemagne procède de cette façon avec sa population musulmane, en appliquant un principe de l’ordre de « là où le nombre le justifie ». N’y a-t-il pas une sorte de défaitisme démotivant à supposer qu’on ne peut d’aucune façon, sans tout annuler, se priver de recourir à des clauses dérogatoires? Si l’on peut améliorer l’égalité en se passant de clauses dérogatoires soit par une très vaste soustraction, soit par une minime addition, n’avons-nous pas là un dilemme, le principal peut-être, hautement pertinent pour sortir des sentiers battus dans nos façons d’estimer l’école comme un lieu privilégié d’incubation du vivre-ensemble?

 

Février 2005 

 


 

[1] Voir la belle mise en perspective de ce constat par Charles Taylor, dans Modern Social Imaginaries (Durham, Duke University Press, 2004), p. 184 de même que son analyse du sens de la sécularité des sociétés occidentales actuelles.

[2] Voir, encore de Charles Taylor, La diversité de l’expérience religieuse aujourd’hui, Montréal, Bellarmin, 2003, p. 100-101.

[3]  La crise de l’État laïque et les nouvelles formes de religiosité, revue Esprit, février 2005, p. 27-44.

[4]  Voir les immenses défis pour la compréhension même d’une visée de justice en contexte que François Dubet traite dans : L’École des chances. Qu’est-ce qu’une école juste? Le Seuil, 2004.


 

 

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