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Un échange sur les arguments
évoqués par le Cardinal Ouellet contre le mariage gay


 

Hélène Chénier, (1er mars 2005)

 

J’ai pris connaissance de la réponse du cardinal Ouellet au sénateur Joyal.

Ma réflexion est la suivante. Les assises de l’argumentation du cardinal sont la philosophie thomiste issue d’Aristote. Or, c’est là une école philosophique à côté d’autres aussi honorables. Voilà où la culture intervient. À une époque, à Rome et en Grèce, c’était peut-être LA philosophie. Mais aujourd’hui, c’est une façon de penser parmi d’autres. Il n’y a plus d’absolu, plus de dogmatismes. Je comprends que cela insécurise tant les inquiets.

La réponse du cardinal est basée sur de «l’accidentel», dirait-il lui-même, c’est-à-dire sur une position qui est liée à un contexte historique précis, à un environnement de pensée bien situé. L’archevêque de Sherbrooke tient le même discours : je l’ai souvent entendu dans les médias. Pour répondre adéquatement au cardinal et sur le même ton, ça prendrait un discours philosophique tenu par un ou une spécialiste. Sur ce plan, un grand nom le forcerait à se questionner et à répondre comme il l’a fait pour le sénateur. Même style, même panache reconnu par lui, pour le pousser dans ses retranchements, sans esquive ni mépris pour de vulgaires journalistes à qui il n’est pas digne de répondre. Pensons-y : lui nous parle du point de vue de l’ordre «surnaturel» et nous nous demeurons au niveau de l’ordre «naturel». J’ai entendu cela bien des fois!

 

Marco Veilleux (1er mars 2005)

 

Je réagis spontanément à votre message.

Ce que vous dites est tout à fait juste. Et c’est ça le problème. L’argumentation de Mgr Ouellet est fort intéressante et bien présentée. C’est un intellectuel capable de tenir une argumentation respectable. Le problème, comme vous le notez bien, c’est qu’à partir du moment où on n’adhère plus universellement à ce principe de «loi naturelle», le reste de la démonstration, aussi brillante soit-elle, tombe à l’eau.

Or, depuis le début de la modernité, de grands courants philosophiques – dont le kantisme, pour n’en nommer qu’un – réfutent complètement cette idée d’une loi naturelle et cherchent plutôt à rebâtir la morale et les fondements du politique sur de tout autres bases, d’autres principes, tout aussi rationnels et légitimes. Ces écoles de pensée marquent maintenant profondément notre culture et «l’honnête citoyen», en Occident, n’a que faire d’un concept issu de la philosophia perennis sur lequel Rome, dans sa logique, continue de s’appuyer comme sur un absolu dans toutes ces positions sur la sexualité, sur le rôle de la femme, etc.

C’est le même problème, toute proportion gardée, qui advient avec ceux qui défendent la définition traditionnelle du mariage non pas au nom d’arguments religieux, mais bien parce qu’ils croient sincèrement qu’il y a là quelque chose de fondamental au plan anthropologique.

Dans mon entourage, c’est un peu la position. Personne ne s’oppose au mariage gai pour des raisons «morales» ou «religieuses». S’il y a un réel malaise, c’est plutôt au plan anthropologique. Selon une vision enracinée dans les grands courants de pensée psychanalytique, par exemple, le mariage est une institution symbolique qui «institue» la différence des sexes et des générations au sein d’une société. À partir de ce principe anthropologique, on convient bien que toucher à la définition du mariage est très grave, au plan «symbolique», au plan de l’inconscient et des repères fondamentaux des liens sociaux.

Je suis d’accord, et je partage cette réflexion avec mes proches, étant moi-même très influencé par la pensée psychanalytique.

Mais là où toute cette logique légitime et fort pertinente me semble, elle aussi, «tomber à l’eau» – politiquement parlant j’entends – c’est que je ne vois pas comment un gouvernement ou une cour de justice pourraient, sur la base de cette école de pensée spécifique, choisir de refuser la revendication à un élargissement de la définition du mariage.

C’est que, en démocratie, en modernité, les pouvoirs publiques ne peuvent pas, il me semble, imposer à tous une école de pensée, une conception philosophique ou anthropologique du «Bien». Aussi bien que le concept de «loi naturelle» aristotélothomiste de Mgr Ouellet, le concept «d’institution symbolique fondamentale» des psychanalystes ne peut pas s’imposer comme un concept «universel» qui viendrait résoudre, comme par enchantement, le débat et la diversité de pensée et de conscience qui règnent dans la société. Même si je suis bien d’accord avec l’école psychanalytique, comment puis-je prétendre que mon école de pensée soit un absolu, quelque chose qui s’impose à tous, qui tombe sous le sens commun au point de faire l’unanimité? D’autres vont toujours m’arriver avec d’autres points de vue tout aussi légitimes? Comment trancher? Comment s’entendre si on ne partage pas la même «philosophie», la même vision du monde, les mêmes a priori...

C’est là tout le problème, il me semble. C’est pourquoi j’en suis venu à la conclusion qu’il est quasiment impossible «politiquement» (i.e. au sens de «l’art du possible» à travers toutes ces contradictions et ce relativisme culturel et éthique de nos démocraties modernes) de ne pas aller de l’avant avec un tel projet de loi sur le mariage. Je ne vois pas comment on peut s’en sortir autrement. Imaginez-vous Paul Martin en train d’argumenter, aux Communes, sur la base de la loi naturelle ou sur la base de la psychanalyse? Politiquement, le pluralisme social ne donne pas tellement de marge de manœuvre...

Il ne nous reste que les chartes comme une sorte «d’absolu» auquel on peut référer de manière ultime, chartes qui peuvent faire un peu consensus et autour desquelles les sociétés éclatées que nous sommes devenues essaient, tant bien que mal, de se rallier. Et puisque la Cour suprême du Canada a une tradition d’interprétation «libérale» de la loi et du droit, son «option fondamentale» veut qu’elle penchera toujours plus naturellement du côté de la minorité que du côté de la majorité; vers un élargissement des droits plutôt que vers leur restriction; vers une augmentation des droits et des protections des minorités au lieu de leur limitation; vers le «progressisme» plutôt que le «conservatisme», etc. Peut-être que cela finit par avoir des effets pervers? Mais, comme le disait le sénateur Joyal, après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, on a compris qu’il vaudra toujours mieux «trop» de droits, de protection et de reconnaissance pour les minorités que pas assez! La «tyrannie» de la majorité est toujours un danger.

Alors, même si ce système est imparfait et que cette idée d’accorder aux gais le «droit» au mariage est sûrement bien imparfaite aussi et qu’elle heurte encore plusieurs personnes (je peux tout à fait le comprendre), je crois qu’il y a quand même là une «gageure» de principe : croire que notre société démocratique est assez forte pour aller de l’avant et qu’elle sortira toujours plus gagnante si elle choisit l’option «généreuse» d’étendre la liberté, la justice, l’équité et la reconnaissance au lieu de les restreindre – même si cela provoque des bouleversements qu’il faudra assumer et apprendre à «gérer».

Dans ce contexte, je crois que nos politiciens n’ont pas tellement le choix.


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