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Au nom des signes des temps
Pour le Réseau Femmes et ministères, préoccupé du
statut des femmes en Église et de la notion de
ministère, le tollé actuel dans le diocèse de
Québec, et bien au-delà, est révélateur. Il
indique qu’une large partie de la population
catholique est profondément blessée par cette
lettre pastorale..., à moins que cette prise de
parole collective ne soit un signe des temps.
Citons Richard Bergeron : « Par signes des temps,
le Concile Vatican II désignait des phénomènes
qui, par leur généralité et leur grande fréquence,
caractérisent une époque, et par lesquels
s’expriment les besoins et les aspirations de
l’humanité présente. Ce sont des lieux privilégiés
où se manifestent la présence, les appels et
l’agir de Dieu dans l’histoire. La catégorie
théologique de signes des temps nous met sur la
piste d’une révélation à découvrir, d’une
interpellation à accueillir et d’un défi social et
religieux à relever. Une parole de Dieu cherche
peut-être à se dire dans cette cacophonie de
discours religieux… ».
Ou encore, nous pouvons lire dans Gaudium et spes :
« Le peuple de Dieu s’efforce de reconnaître dans
les événements, exigences et requêtes de notre
temps quels sont les véritables signes de la
présence et l’action de Dieu » (gs
11) et aussi « C’est un devoir de l’Église de les
[signes des temps] scruter et interpréter à la
lumière de l’Évangile » (gs
4).
Au nom d’une nécessaire inculturation
La forme de l’aveu individuel a fait l’objet de débats dans
l’histoire. Dans la documentation de Mess’aje, on
y lit : « L’histoire du sacrement de
réconciliation est une histoire mouvementée et
difficile qui nous apprend que l’Église a toujours
dû adapter le ministère de la miséricorde à des
situations nouvelles. C’est pour cette raison que
la pratique pénitentielle a varié au cours des
siècles et qu’elle est encore en questionnement
aujourd’hui. »
On ne peut donc pas s’appuyer sur l’argument de la tradition
de l’Église. En effet, on apprend dans la thèse de
doctorat (1947) de l’abbé Emmanuel Bourque, ancien
professeur de la Faculté de théologie de
l’Université Laval, thèse intitulée Histoire de
la Pénitence-Sacrement et publiée à la demande
du Cardinal Villeneuve, qu’il y a eu plusieurs
controverses, entre autres, au
xiie
siècle, autour de la question de l’aveu
individuel. Y a-t-il un lien nécessaire entre la
rémission des péchés et l’aveu oral ? Les avis
sont partagés. Abélard, philosophe et théologien,
considère la confession plutôt comme une pratique
fort recommandée, mais non nécessaire. Vers 1150,
Roland Bandinelli, son disciple, qui deviendra
plus tard pape sous le nom d’Alexandre III, n’est
pas loin de cette position.
Alors comment, sous prétexte de communion avec l’Église
universelle, s’en tenir à la tradition et
s’interdire toute recherche de nouvelles formes
d’administration du sacrement du pardon ? La
communion avec l’Église et le respect de la
tradition – pour être authentiques et éviter le
conformisme – n’impliquent-ils pas le passage
nécessaire par l’inculturation ?
Au nom des efforts faits jusqu’à ce jour depuis des années
Rappelons-le, c’est pour être plus attentifs aux besoins de
leurs communautés maintes fois exprimés par les
chrétiens et les chrétiennes lors des rencontres
préparatoires au synode de Québec de 1995, et pour
revaloriser le sacrement du pardon qui était
grandement déserté que l’évêque en titre après un
long temps de réflexion et de multiples
consultations auprès de ses confrères évêques, de
ses conseils, des pasteurs et des équipes
pastorales en place a proposé l’absolution
collective. (Loi synodale du diocèse de Québec,
articles 97 et 98, p. 42, 8 décembre 1995.)
Cette démarche a permis à des centaines de chrétiennes et de
chrétiens de renouer avec ce sacrement et de
redécouvrir la miséricorde de Dieu. Il n’est donc
pas surprenant que de nombreux prêtres et membres
d’équipes pastorales éprouvent actuellement une
grande souffrance et se sentent désavoués dans
leur travail d’évangélisation. Nous trouvons
déplorable qu’on ne veuille pas entendre davantage
la plupart d’entre eux qui considèrent la
célébration communautaire avec l’absolution
collective comme un lieu de catéchèse, tout en
étant une célébration du sacrement du pardon. Ne
sommes-nous pas en train de faire porter des
fardeaux plus lourds sur les épaules des gens à la
manière des pharisiens ? Ne serait-ce pas l’Église-institution
qui s’enferme dans des conditions et qui y enferme
le peuple de Dieu avec elle ?
On parle, et avec raison, d’une nouvelle recherche de
spiritualité au Québec, d’une quête grandissante
de sens et d’une plus grande authenticité dans les
rituels nouveaux, telle l’absolution collective.
Or, pourquoi briser ces acquis, encore fragiles,
obtenus après maints efforts ?
Au nom d’une relation pasteur-fidèles en voie de rupture
À la fin de la lecture de la lettre pastorale, nous avons été
déçues. Nous n’avons pas reconnu le bon pasteur à
l’écoute de son peuple. Cette lettre s’adressait
plutôt aux prêtres des paroisses pour que ceux-ci,
marchant sur leur cœur et sur leur conviction, en
appliquent les dispositions et en préviennent
leurs fidèles. Quand et où est-il question du
peuple de Dieu ? Les pasteurs ont été consultés,
mais ont-ils été écoutés, eux, qui vivent près des
gens, les connaissent et les accompagnent ? Et ces
personnes qui se trouvent à la base ont-elles été
rencontrées, entendues avec le cœur là où réside
la miséricorde ? De quoi parle-t-on ? De
pénitence, de jugement ou de la miséricorde de
Dieu ? Les « je confirme », « par ma décision »,
« j’ai donné des orientations », « je demande »,
laissent voir une lettre disciplinaire et
autoritaire. Qui plus est, une lettre collée
davantage aux abstraites directives romaines
qu’aux besoins concrets du peuple.
En outre, comment peut-on vouloir mettre fin à l’absolution
collective en avançant, entre autres, l’argument
que les célébrations communautaires avec
absolution individuelle donnent « aux prêtres
l’opportunité d’entretenir leurs liens fraternels
lorsqu’ils se rencontrent pour s’entraider à
l’occasion de ces célébrations » (Lettre
pastorale, p. 2) ?
Au nom de critiques inspirantes
Nous n’acceptons pas le jugement global et négatif
porté sur les célébrations communautaires avec
absolution collective. Nous reconnaissons plutôt
que ces célébrations vécues avec foi et
recueillement ont fait revivre beaucoup de
personnes.
Citons un témoignage significatif : « Très longtemps éloignée
de la pratique des sacrements, j’ai décidé un jour
de participer pour la première fois à une démarche
de pardon communautaire. J’ai été grandement
touchée. C’était à l’Église Notre-Dame-de-la-Garde
en 2001. Mon retour à l’Église et aux sacrements
dure depuis ce temps. Mon choix personnel est la
confession communautaire. Par contre, je reconnais
généralement mes fautes et mes erreurs et je vais
alors les confesser aux personnes concernées,
celles qui ont été blessées par moi. »
Lorsqu’on nous invite à un effort de conversion et
d’ajustement à la pratique du sacrement de
pénitence et de la réconciliation, il y a quelque
chose qui nous dérange. Depuis plus de dix ans,
nous avons l’occasion de participer à une
célébration collective du pardon avec nos sœurs et
nos frères chrétiens. Cette rencontre nous permet
de réfléchir à notre propre participation au péché
collectif de la communauté chrétienne et de la
société, tout en prenant le temps d’y reconnaître
son péché personnel. Comment ne pas voir là
l’occasion d’une rémission des péchés ?
De plus, comment peut-on juger de la conversion de quelqu’un
? La conversion se produit-elle toujours après une
absolution individuelle ? Qu’on ne dise pas que
les gens participent aux célébrations du pardon de
façon impersonnelle et qu’ils sont incapables de
nommer précisément leurs péchés. Aussi,
l’expression « reconnaissance générique de notre
condition de pécheurs » (Lettre pastorale,
p. 3) est-elle méprisante eu égard à ce que les
gens vivent à travers ces célébrations.
Répétons-le, l’aveu est beaucoup moins important
que la continuité de la relation avec Dieu au-delà
des fautes.
Au nom de la maturité des consciences
Pourquoi contraindre à une pratique susceptible
d’infantiliser les gens ? Le pénitent ou la
pénitente devrait pouvoir recourir à l’absolution
collective et/ou à l’absolution individuelle selon
sa conscience, comme il ou elle peut choisir le
lieu et le confesseur, anonyme ou pas. C’est le
fait de se faire imposer un seul et unique chemin
qui est dérangeant. D’ailleurs, est-ce que
l’encadrement propre à la confession individuelle
favorise une réelle prise en charge de ses fautes
et de sa culpabilité ? S’agit-il de trier,
d’évaluer et de ranger les péchés selon un
catalogue punitif utilisé autrefois, dans le cadre
de l’ancienne morale, repérant les péchés qui
peuvent être pardonnés, ceux pour lesquels on peut
nous refuser l’absolution et ceux qui encourent
une excommunication dont la levée n’est réservée
qu’à l’évêque ou à son délégué ? Pour celles et
ceux qui sont engagé(e)s à promouvoir la place des
femmes dans l’Église, faut-il craindre une
prochaine lettre pastorale qui réinstaurerait
l’obligation pour les femmes de se couvrir la tête
pour entrer dans une église. Ou, encore,
l’obligation de se confesser devant une grille ?
S’en suivrait-il l’interdiction d’une présence des
femmes dans le chœur de même que l’interdiction
pour elles de proclamer des lectures et de
distribuer la communion ?
Notre expérience de femmes engagées en Église nous a permis
de croiser nombre de femmes à qui on a refusé
l’absolution et qui souvent ont quitté l’Église.
La pratique de l’absolution collective a permis à
plusieurs d’entre elles de revenir en toute
confiance au sacrement du pardon.
Faut-il rappeler ce temps, pas si lointain, où à la fois
femmes et hommes vivaient déchirements et
angoisses à l’idée d’avoir à se confesser, de
manière exhaustive et tatillonne, de fautes
associées à la morale sexuelle ?
Au nom d’une conception plus saine et plus humaine de l’aveu
Éviter le culte du péché présent parfois dans l’obsession
maladive de l’aveu individuel. C’est méconnaître
et mépriser le travail des psychologues que de
s’imaginer que quelques minutes consacrées à
l’aveu des fautes à un prêtre puissent suppléer à
des consultations avec les psychologues. De plus,
il serait présomptueux de se faire croire que
c’est la disparition de la confession qui a mené à
une plus grande fréquentation des psychologues. La
confession individuelle était toujours accessible
malgré l’absolution collective.
Au nom d’une conscience sociale
Réalise-t-on l’énorme portée et l’heureux geste plein de sens
de l’absolution collective dans notre monde de
plus en plus individualisé ? Regarder chacun chez
soi les médias nous raconter le soir nos bavures
quotidiennes d’être humain n’est pas très
espérant. Le temps de l’absolution collective
n’est-il pas l’occasion de percevoir ensemble
notre humanité souffrante et pécheresse pour se
regarder soi-même et décider d’améliorer ce qui,
en nous, doit l’être et aussi ce qui, autour de
nous, peut l’être. Il nous semble que la
célébration communautaire du pardon favorise
davantage cette prise de conscience sociale que la
confession individuelle.
Au nom de l’exégèse
Dans la lettre pastorale, on peut lire : « Recevez l’Esprit-Saint.
Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils
lui seront remis ; tout homme à qui vous
maintiendrez ses péchés, ils lui seront
maintenus. » (Jn 20, 22-23) (Lettre pastorale,
p. 3). Alors que dans la Bible de Jérusalem et
dans la traduction œcuménique de la Bible (tob),
nous trouvons ceci : « Recevez l’Esprit Saint.
Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur
seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils
leur seront retenus. » (Jn 20, 22-23). Pourquoi
avoir substitué, dans la lettre pastorale, la
forme singulière « tout homme à qui » à la forme
plurielle « ceux à qui » que l’on trouve dans les
traductions françaises autorisées de ce passage de
l’Évangile de Saint Jean ?
Au nom de la rencontre personnelle avec Dieu
Celui qui accorde le pardon, c’est Dieu. Celui qui connaît
l’attitude intérieure du pénitent, c’est Dieu.
Seule la personne en cause connaît son besoin de
se confier ou non. N’est-ce pas une sorte de viol
que de forcer la confidence ? Contraindre les gens
à la confession individuelle ne peut que
contribuer à priver d’un sacrement une grande
majorité de ceux et celles qui se prévalaient de
l’absolution collective. Dans l’absolution
collective, la rencontre avec Dieu n’en est pas
moins personnelle. Où est-il l’aveu quand le
Christ dit simplement : « Va, tes péchés sont
pardonnés. » « Lève-toi et marche. » « Personne ne
t’a condamné, moi non plus, va et désormais ne
pèche plus. » ?
Au nom de cette litanie de raisons
Au nom de cette litanie de raisons inspirées de
l’Église comprise comme peuple de Dieu, nous nous
demandons comment penser revivifier « L’Église
catholique de Québec » en sabrant dans une
pratique qui avait fait ses preuves et qui
contribuait à redynamiser la vie religieuse et
spirituelle ? Pour le Réseau Femmes et ministères,
l’adhésion massive du peuple de Dieu à la
célébration communautaire du pardon avec
absolution collective est un signe des temps
confirmé par les récentes réactions massives à son
interdiction.
Québec, mars 2005
Pour nous rejoindre
:
femmesetministeres@hotmail.com
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