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Monsieur le cardinal Marc Ouellet,
Archevêque de Québec
Monsieur le Cardinal,
Parmi tant d’autres, je veux ajouter mon point
de vue de citoyen catholique, engagé en
pastorale dans l’Église depuis 1972. Je me
présente. Je suis surtout père de famille (5
enfants) et grand-père, pratiquant depuis mon
enfance et j’ai été formé par la Jeunesse
Étudiante Catholique (JÉC) pendant 8 ans
(1958-65) chez les Frères des Écoles Chrétiennes
à St-Jérôme. Voir – juger – agir. J’ai fait mon
cours classique au Petit Séminaire de
Ste-Thérèse – terminé en 1965. J’ai commencé en
pastorale diocésaine à St-Jérôme en 1972, engagé
par Mgr Bernard Hubert. J’ai œuvré en pastorale
sociale et dans les cégeps de St-Jérôme et
Lionel-Groulx (14 ans). Au total 22 ans au
diocèse de St-Jérôme.
J’ai vécu 3 ans dans une maison de prière
(Béthanie) et tenu un centre d’accueil et de
prière (Au Chêne de Mambré) 3 autres années.
J’ai milité 16 ans à Développement et Paix et
3-4 ans au MTC à St-Jérôme. J’ai été responsable
de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition
de la Torture) pendant près de 5 ans (1994-99)
et accompagnateur spirituel au secrétariat
national de la JEC (1999-2001). J’ai été
coordonnateur de la pastorale paroissiale à
St-Pierre-Apôtre de Montréal 3 ans et affecté à
la pastorale sociale à la paroisse voisine de
Ste-Brigide, toujours dans le Centre Sud de
Montréal.J’ai fait une licence en
psychoéducation (1968) et une maîtrise en
théologie pastorale (1994) à l’Université de
Montréal. J’ai repris du service, cette année, à
l’ACAT et à Sentiers de foi sur l’internet.
Depuis quelques années je suis associé aux
Recluses Missionnaires (St-Jérôme et Montréal)
qui ont une mission d’adoration et
d’intercession dans une spiritualité
eucharistique.
Mais ce qui a le plus contribué à ce que je suis
devenu c’est d’abord ma foi en Jésus-Christ et
mes engagements familiaux (époux et père de 5
enfants en deux mariages) et les épreuves de la
vie dont la perte récente de mon fils aîné,
Philippe, à 24 ans, suite au cancer des os. Je
suis séparé de mon épouse depuis 1999 et vis
avec mon jeune fils de 22 ans. Voilà pour
l’histoire et la géographie. Je connais bien
l’Église de l’intérieur et j’ai donc beaucoup à
cœur l’Église et sa mission : annoncer et vivre,
aujourd’hui, la Bonne Nouvelle apportée par
Jésus Christ. Bien lire les signes des temps et
adapter paroles et actions aux joies et espoirs,
aux angoisses, aux faims et soifs de notre monde
(Gaudium et Spes…).
J’ai été étonné de votre demande de pardon.
Je ne mets pas en doute votre sincérité mais
c’est en votre nom personnel. Et malgré votre
titre dans l’Église, cette démarche aurait eu
beaucoup plus de poids si elle avait été le fait
de l’Assemblée des évêques du Québec ou du
Canada, au nom de l’Église. C’est un pied-de-nez
à vos confrères. Et cette histoire des blessures
et manques de respect faites au peuple québécois
est surtout le fait des autorités ecclésiales
qui ont donné le ton : évêques et curés. Abus de
pouvoir, non respect des consciences,
discrimination envers les femmes, les
homosexuels, les pauvres. Ce qui équilibre le
bilan du passé c’est l’engagement massif des
religieux-euses, de nombreux curés et d’une
foule de laïcs aux côtés des pauvres et des
exclus. Et cela se poursuit aujourd’hui malgré
le vieillissement des membres des communautés
religieuses. L’Église d’ici est vivante,
autrement qu’une fois la semaine dans les
églises, mais avec et dans le monde, dans la
rue, dans les groupes populaires, par des
mouvements catholiques, des organismes chrétiens
autonomes, et combien d’autres qui s’inspirent
de l’esprit de l’Évangile, comme un levain dans
la pâte. Mais ça je pense que les évêques ne le
voient pas, ne l’entendent pas, car cela ne
relève pas de leur juridiction directe, et n’ont
donc aucun contrôle là-dessus. Heureusement! Je
dis que c’est quand même malheureux que les
critiques des journalistes se fassent avec
autant d’ignorance de ce que l’Église catholique
a apporté et continue d’apporter à notre
société.
Je reviens sur votre demande de pardon. Le
ferme propos derrière une telle démarche
implique la prise de moyens pour éviter la
répétition des fautes avouées… Qu’en est-il des
mesures correctives concernant la place des
femmes dans l’Église, de l’accueil des couples
séparés-divorcés, des homosexuels, des prêtres
exclus du sacerdoce? Si tout se décide à Rome,
comme au temps de l’Empire romain, tout reste
bloqué et il n’y a pas de changement possible.
Comme le disait Mgr Charles Valois (ex évêque de
St-Jérôme) à l’ouverture de la session à
l’Institut de pastorale des Dominicains, il y a
quelques années : « Nous les évêques nous
n’avons plus rien à faire dans la prise de
décisions dans l’Église, ce sont les hauts
fonctionnaires romains qui décident de tout… »
Rapporté par un étudiant. Dans mon vocabulaire,
cela s’appelle un « putch », une prise du
pouvoir. On est très loin de la collégialité
envisagée au Concile Vatican II et des
« fonctionnements démocratiques » des débuts de
l’Église. Concernant les rapports entre l’Église
et l’État, Mgr Martin Veillette, nouveau
président de l’Assemblée des Évêques du Québec,
a déclaré ne pas souhaiter revenir en arrière et
que c’est à l’Église de semer et éduquer les
jeunes à la foi. Pas la même ecclésiologie.
Ce qui a éloigné beaucoup de chrétiens
catholiques de l’Église – et je l’ai entendu
souvent – c’est le peu de place réelle, comme
sujet, qu’on peut y prendre. Il y a peu de
CPP (Conseils de pastorale paroissiale) et faut
penser comme le chef. Il ne faut pas trop penser
et agir par soi-même. Les autorités compétentes…
le font pour nous… « Si je pense, je nuis! »
Tout est prévu, le peuple n’a qu’à suivre.
Complètement à l’encontre du fonctionnement des
sociétés démocratiques et de droit. Je me
retrouve dans le dilemme d’être un adulte pour
toutes les questions regardant ma vie d’adulte,
de citoyen – vie affective, intellectuelle,
politique, sociale, économique, culturelle,
sexuelle – un sujet avec une pensée et une
parole propre, sauf pour les questions de foi et
de morale. Là je dois redevenir un enfant, qui
obéit sans réfléchir à l’autorité qui par
ailleurs se trompe souvent et revient sur ses
directives (voir le livre du théologien
catholique Grégory Baum, Étonnante Église).
Mais qui ne l’admettra jamais. Voir aussi les
essais du théologien catholique André Naud,
ancien professeur à la faculté de théologie de
l’Université de Montréal – Le magistère
incertain et 2 autres. Ici l’Église a un
grave problème de fonctionnement et de respect
des personnes. Malgré l’estime que je garde à
Jean-Paul II, il n’a jamais appliqué dans
l’Église ce qu’il prêchait pour les sociétés du
monde. Cela n’aide pas la crédibilité de
l’Église.
Il y a plus d’un an, je crois, lors de l’enquête
sur les agissements de la direction de la GRC et
suite aux révélations sur le style de gestion du
commissaire, une femme mêlée à l’enquête disait
sur les ondes de la télé : « A la GRC, le
Commissaire responsable faisait marcher la
GRC comme le pape fait marcher l’Église
catholique : il savait tout, donc avait
toujours raison et n’écoutait personne. » Cela
en dit long sur l’image que laisse la haute
direction de l’Église. On pourrait dire que le
Quartier Général de l’Église catholique
fonctionne comme le « Kremlin », entouré de murs
et de secrets. Assez éloigné de l’Évangile. Et
pour avoir été plus de trente ans de service
dans l’Église et avoir connu plusieurs évêques,
je constate que c’est une minorité qui est
capable d’écouter vraiment. Oui il y en a mais
ils sont discrets… Le « sensus fidei » est
considéré s’il va dans le sens des idées de
l’autorité. Sinon il n’a pas sa place. Les curés
ont aussi été nombreux à avoir été formés dans
cette mentalité, même les jeunes. « C’est vous
les boss et vous avez étudié assez pour avoir
les réponses aux questions. » Or, depuis les
années 60, il y a plein de catholiques et de
chercheurs de Dieu qui ont étudié la théologie,
les religions ou vécu des parcours spirituels,
même sans être passés à l’université. Leur foi a
mûri dans leurs amours, leurs engagements
sociaux et les épreuves de la vie. Y en a plein!
Faut en tenir compte. Ce n’est pas parce que
quelqu’un a appris des réponses en théo qu’il
s’est converti à l’Évangile, fût-t-il curé ou
évêque ou cardinal. C’est long la conversion et
cela nous vient par la fréquentation cordiale et
honnête de la Parole et des humbles, des
pauvres. Car c’est à eux que le Père révèle ses
mystères dans sa sagesse. Jésus les a beaucoup
fréquentés et accueillis.
À suivre la vie au ras du sol et à écouter
attentivement les gens de notre pays, on a de
belles surprises, on voit l’Esprit de Jésus à
l’œuvre, qui nous précède. Il y a beaucoup de
soif spirituelle et de recherche intensive chez
nous, pas juste du matérialisme. Il y a beaucoup
d’engagements prophétiques dans le service pour
la justice, le partage, la paix, la liberté et
la dignité humaine, le respect de la vie et de
l’environnement, ici (cf. Matthieu 25) à
l’encontre du capitalisme sauvage, inhumain et
athée qui domine le monde. Ne le voyez-vous pas?
Ne l’entendez-vous pas? Y en a plein dans la
ville de Québec même! Arrêtez de nous prendre de
haut et de nous faire la morale, ça ne passe
plus! Heureusement! (Excusez là!) Si l’Église se
dit experte en humanité, ce n’est surtout pas
avec ses dirigeants qui vivent en général comme
les nantis du monde, entourés de serviteurs et
d’aise, mais par ses humbles membres
complètement et discrètement enfouis,
douloureusement souvent, dans la pâte humaine.
Mais qui les voit et les entend. « Écoute
Israël… » « J’ai VU la misère de mon peuple et
j’ai ENTENDU ses cris » dit Dieu à Moïse. Et je
t’envoie les délivrer. Mais les pasteurs de mon
Église sont obsédés par le contrôle des
pratiques et des consciences, de la morale
sexuelle et de leurs relations politiques. Ils
ont PEUR! Ils ne font pas confiance à l’action
de l’Esprit de Jésus dans son corps qu’est
l’Église. Ils sont embourbés dans la gestion de
la décroissance et des réaménagements pastoraux
(fusions de paroisses). Surchargés, les curés en
font des « burn out », même jeunes.
Je serai délégué de ma paroisse (St-Pierre-Apôtre
de Montréal) au Congrès eucharistique… Eh oui!
Tout pratiquant de l’adoration et d’une vie
eucharistique (Romains 12, 1), je souhaite que
ce Congrès nous relance pas seulement sur
l’eucharistie, repas central et vital de la vie
de l’Église, mais aussi sur une «vie
eucharistique» dans le monde, une vie donnée aux
autres, en service (lavement des pieds) de
partage, de lutte pour la justice, de solidarité
avec les exclus, les « étranges étrangers », nos
frères et sœurs. Sinon c’est la fuite dans le
spirituel désincarné, dans le privé, dans les
fleurs bleues. Les nombreuses saintes et saints
de notre pays ont toujours su conjuguer
l’adoration, la vie de prière et l’engagement
courageux avec les pauvres. En ce temps-ci, il y
a des prophètes qui crient et donnent leur vie
pour défendre la dignité des humains, ici et
ailleurs. Mais s’ils ne sont pas mandatés
officiellement… donc ils n’existent pas… Ils
sont pourtant dans l’Esprit de Jésus et
s’inspirent souvent de l’Évangile. Combien en
connaissez-vous?… Les engagements de Jésus avec
les exclus lui ont coûté cher. L’institution
sacerdotale de son temps ne l’a pas digéré. Il a
été torturé et en est mort.
Cette semaine, j’ai vu par choix «Les Grands
reportages» vous présentant à Radio-Canada. On
vous a présenté comme un homme de cœur et de
foi, capable de simplicité. On vous à senti très
à l’aise à Rome… dans un univers très loin,
comme une autre planète, de la vie ordinaire du
peuple de Dieu. Pas de relations avec les
pauvres et leurs organisations. Étonnant! Et les
femmes de votre entourage y sont soit mères,
dans votre famille, ou humbles et effacées
servantes… On ne vit pas dans le même monde!
Merci d’avoir eu la patience et l’ouverture de
me lire jusqu’à la fin, cette tirade livrée à
chaud. Je crois que votre geste audacieux
pourrait porter des fruits s’il est suivi
d’actions concrètes. Ce que font rarement les
politiciens. Je prie tous les jours pour
l’Église et ses pasteurs, conscient que la tâche
est immense et le discernement difficile. Que
les évêques surtout sortent de leur
environnement protégé et descendent dans la rue,
fréquentent du monde, incognito, et qu’ils
écoutent l’Esprit parler. Certains le font.
Qu’ils aient le feu et le souffle de l’Esprit en
eux comme il est déjà pris dans le peuple de
Dieu. Fraternellement,
Gérard Laverdure
Montréal, 1er décembre 2007
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